dimanche 18 octobre 2026

Anita Malfatti (1889 - 1964)

 

Autoportrait – 1922
Pastel sur papier, 36,5 x 25,5 cm
Instituto de Estudos Brasileros da Universitade de São Paulo
© Photo : Leonardo Crescenti


Annita (ou Anita) Catharina Malfatti est née à São Paulo, le 2 décembre 1889. Son père, Samuel Malfatti, un ingénieur d’origine italienne récemment naturalisé, conduit des chantiers ferroviaires. Sa mère, née Eleonora Elizabeth « Bety » Krug, une américaine d’origine allemande, est enseignante en peinture. Ses grands-parents maternels, Guilherme et Catarina Krug, vivent également au Brésil où son grand père est entrepreneur. Enfin, elle a un frère aîné, Alexandre.

Bien que droitière, Anita souffre dès la naissance d’une malformation du bras et de la main droite que ses parents tenteront de lui faire corriger, lors d’un voyage en Italie, en 1892. Mais l’opération ne réussit pas et Anita doit apprendre à se servir de sa main gauche, pour écrire et dessiner.

Son frère Guilherme naît en 1892 puis sa sœur, Georgina, en 1894. Vers 1901, le décès de Samuel conduit la famille à s’installer chez les grands-parents maternels. En 1904, Anita entre au Mackenzie College de São Paulo puis, après avoir obtenu son diplôme, suit une formation artistique avec sa mère qui enseignait la peinture et les langues à l’université.

En 1909, Anita peint ce qui est considéré comme son premier tableau, une copie de la couverture d’un magazine. Elle l’intitule L’Âne au galop et le signe « Babynha ».

 

Burrinho Correndo – 1909
Huile sur toile, 29,9 x 20 cm
Collection particulière

En 1910, Anita part en Allemagne où elle s’inscrit à l’Académie royale des Beaux-Arts de Berlin. Elle étudie avec plusieurs professeurs, dont Lovis Corinth (1858-1925), qui dirigeait à l'époque une école pour femmes et jouissait d'un grand prestige en tant que membre de la Sécession de Berlin, dont il deviendra le président en 1915.

Lovis Corinth (1858-1925)
Selbstbildnis – 1914
Huile sur toile, 73 x 57,5 cm
Neue Pinakothek, Munich


Anita est très déstabilisée par la peinture qu’elle découvre en Allemagne, jusqu’à sa visite, en 1912, à l’exposition « Sonderbund » de Cologne, où sont réunies six cent cinquante peintures et sculptures, ce que l’Europe moderne a de mieux à offrir : Delacroix, Cézanne, Van Gogh, Gauguin, Munch, Nolde, Picasso, Bonnard, Vuillard… entre autres. Anita commence à peindre, des portraits influencés par le travail de Corinth.


Um professor – 1912/1913
Huile sur toile, 50,5 x 40 cm
Acervo Museu de Arte Brasieira – MAB - FAAP

 

La guerre de 1914 la conduit à rentrer au Brésil où elle expose pour la première fois, dans la salle d’un grand magasin.

 

Meu irmao  (mon frère) Alexandre – 1914
Huile sur toile, 43 x 57 cm
Collection particulière, São Paulo

 

Portrait d’homme – sans date
Huile sur toile, 70 x 48 cm
Acervo Museu de Arte Brasieira – MAB - FAAP


L’exposition n’a aucun succès. Sa famille considère alors qu’elle a besoin d’une meilleure formation et l’envoie à New York, où elle entre brièvement à l’Independent School of Art avant de suivre les cours de « l’artiste-philosophe » Homer Boss (1882-1956).

 

Homer Boss (1882-1956)
Genesis - 1924
Huile sur toile, 186,6 x 137
Museum of Contemporary Art- MMoCA, Madison, Wisconsin


Sous la direction de Boss, Anita participe à des excursions sur l'île de Monhegan et peint ses premières œuvres significatives.

 

O barco – 1915
Huile sur toile, 41 x 46 cm
MAM Rio, Rio de Janeiro


A Onda - 1915
Huile sur toile, 26,5 x 36,2 cm
Collection particulière


Le Phare – 1915
Huile sur toile, 46,3 x 61 cm
MAM Rio, Rio de Janeiro

Sa première expérience de peinture en plein air la transporte de plaisir mais ce n’est pas l’avis de sa famille quand elle revient. Son oncle et parrain, Jorge Krug, est horrifié par ses toiles qu’il juge « dantesques ».

Mais Anita ne se laisse pas impressionner et souhaite contribuer à la création d’un art brésilien, comme le laisse penser le fait qu’elle choisisse de participer à une exposition sur le « Saci », un personnage très connu du folklore brésilien, représenté comme un petit garçon noir unijambiste dont la principale activité consiste à faire des farces. Voici, quelques années plus tard, la version qu’en a donnée Tarcila do Amaral.

 

Tarsila do Amaral (1886-1973)
Saci-Pererê – 1925
Gouache et encre sur papier
Collection particulière


Le Saci d’Anita a disparu mais pas la critique de l’organisateur de l’exposition, l’écrivain Monteiro Lobato (1882-1948) qui écrit : « Madame Malfatti a également apporté sa contribution à l'isme [...] Genre dégringolisme. Comme toutes les peintures du genre isme, cubisme, futurisme, impressionnisme, marinetisme, elle est hors concours. » (« A Exposição do Saci », Revista do Brasil, n°23, novembre 1917, p.403- 413)

Sans désemparer, Anita expose vingt-huit toiles, dont une série de portraits peints à New York, dans une salle louée pour l’occasion, en décembre 1917.

 

O Homen Amarelo (L’Homme Jaune) – 1915
Huile sur toile, 61 x 51 cm
Instituto de Estudos Brasileros da Universitade de São Paulo


A estudante russa - 1915
Huile sur toile, 76 x 61 cm
Museu de Arte Moderna de São Paulo


O Japonês (Le Japonais) – 1915
Huile sur toile, 61 x 51 cm

 

A Mulher de Cabelos Verdes (Une femme aux cheveux verts) - 1915
Huile sur toile, 61 x 51 cm
Collection particulière

A Boba (Une Folle) – 1915/1916
Huile sur toile, 61 x 50,6 cm
Museu de Arte Contemporânea da Universidade de São Paulo

Dans cet ensemble, il y a une toile intitulée Negra baiana (Femme noire de Bahia) qui exprime le souhait d’Anita de se positionner dans le débat sur l’art national brésilien, en synthétisant l’image d’une personne noire au milieu de fruits. Une démarche mal comprise par la critique.

 

Negra baiana (Tropical) – 1917
Huile sur toile, 77 x 102 cm
Pinacoteca do Estado de São Paulo

« Mlle Malfatti a accepté les règes de cette pseudo école [le cubo-futurisme] pour faire sa Negra baiana, qui est pour nous, pauvres mortels, un cas tératologique en anatomie. Mais, à côté d'elle, elle a placé des ananas si bien conçus et si aboutis qu'ils raviraient un botaniste (…) Où est l'école, la méthode, le système ? » (Nestor Pestana, « Exposição Malfatti », Revista do Brasil, n°25, jan. 1918, p. 83)

A nouveau, la critique de Monteiro Lobato est, pour le moins, contrastée : « Cette artiste possède un talent exceptionnel et foisonnant. Rarement une œuvre, même détournée, révèle autant de qualités latentes précieuses. Chacun de ses dessins témoigne de son indépendance, de son originalité et de son inventivité, et révèle combien elle possède de qualités innées, parmi les plus fécondes pour construire une identité artistique solide.

Cependant, séduite par les théories de ce qu’elle appelle l’art moderne, elle entre dans le domaine d’un impressionnisme très discutable et met tout son talent au service d’une nouvelle forme de caricature. Soyons honnêtes : le futurisme, le cubisme, l'impressionnisme et tutti quanti ne sont rien de plus que d'autres branches de l'art caricatural. (…) La peinture de Mme Malfatti n'est pas futuriste, ces mots ne lui sont donc pas directement adressés ; mais puisqu'elle a ajouté une œuvre cubiste à son exposition, nous voulons croire qu'elle tend vers ce style comme idéal suprême. (…) Sans la profonde sympathie que nous éprouvons pour le talent exceptionnel de Mme Malfatti, nous ne serions pas là, à formuler ces remarques déplaisantes. Ayant déjà sans doute entendu de nombreux compliments sur sa nouvelle approche esthétique, elle trouvera cette voix sincère, qui rompt l'harmonie de ce chœur de flatteries, d'une impolitesse flagrante. Cependant, à bien y réfléchir, on s'aperçoit que la flatterie tue et la sincérité sauve. » (Monteiro Lobato, « L’exposition de peinture moderne Anita Malfatti », O Estado, décembre 1917)

Plus tard, les chercheurs ont souligné que ce « tutti quanti » était le signe d’un préjugé anti-italien de la part de Lobato et une réponse réactionnaire à des portraits de personnes que le critique ne considérait pas comme des Brésiliens à part entière.

Mais cela n’empêche pas le poète et critique d’art Mário de Andrade de déclarer qu’il avait vu la « première exposition d’art moderne du Brésil » ! Et il achète Negra baiana, aujourd’hui connue sous le titre Tropical.

Anita est cependant un peu ébranlée. Elle décide de prendre à nouveau des cours, cette fois avec le peintre de natures mortes, Pedro Alexandrino.   

 

Pedro Alexandrino (1856-1942)
Bananes et métal – 1900
Huile sur toile, 96 x 130 cm
Pinacoteca do Estado de São Paulo

Dans son atelier, elle rencontre la peintre Tarsila do Amaral avec laquelle elle se lie d’amitié.

 

Retrato de Tarsila – sans date
Pastel, 43 x 32 cm
Museu de Arte de São Paulo
© Photo :  João Musa

Après deux ans passés à enseigner le dessin à l'American School puis à l’université Mackenzie, Anita rejoint un groupe composé de Tarsila do Amaral, du poète Oswald de Andrade et des critiques Mário de Andrade et Menotti Del Picchia. Ensemble, ils constituent le Grupo dos Cinco (Groupe des cinq) qu’elle représente dans ce petit croquis :

 

Grupo dos cinco – 1922
Encre et crayon à papier, 26,5 x 36,5 cm
Instituto de Estudos Brasileros da Universitade de São Paulo


Anita noue une forte relation amicale avec Mário de Andrade…

 

Mário de Andrade – 1921
Huile sur toile, 51 x 41 cm
Collection particulière

… avec lequel elle aura souvent des désaccords artistiques. Ainsi, quand Anita peint La Chinoise, bien reçue par le public, Mário déclare qu’il n’aime pas l’œuvre : pas assez moderniste.

 

La Chinoise – 1921/1922
Huile sur toile, 100 x 77,3 cm
Collection particulière

Le « Groupe des cinq » participe, à São Paulo, à la « Semaine de l'art moderne », à l’occasion de la commémoration du centenaire de l'indépendance du Brésil, en février 1922. C'est une manifestation qui allie des formes d’expression artistiques variées : lecture de poèmes, spectacles de danse, concerts, conférences, expositions de peintures et de sculptures, etc.

Beaucoup plus tard, Ribeiro Couto, attaché au Consulat du Brésil à Marseille, écrira : « Ce fut, pour les jeunes, quelque chose comme la soirée d'Hernani pour le romantisme français. Graça Aranha [écrivain brésilien organisateur de la Semaine], enivré de révolution & de gloire, de mouvement & d'espoir, fut l'animateur du scandale. » (France-Amérique : revue mensuelle du Comité France-Amérique, janvier 1931, p.86)

Une exposition de groupe est organisée dans le hall du théâtre municipal de São Paulo où les toiles d’Anita sont particulièrement remarquées.

 

A estudante – 1915/1916
Huile sur toile, 76,5 x 61 cm
Museu de Arte de São Paulo Assis Chateaubriand, Brasil
© Photo :  João Musa

Torso / Ritmo – 1915
Fusain et pastel sur papier, 61 x 46,6 cm
Museu de Arte Contemporânea da Universidade de São Paulo


Nu Cubista Nº 1 – 1915
Huile sur toile, 51 x 39 cm
Collection particulière

O Homem de Sete Cores (L'homme aux sept couleurs) - 1915
Fusain et pastel sur papier, 60,7 x 45 cm
Musée d'art brésilien - FAAP (São Paulo, SP)


A ventania (Le vent fort) – 1915/1917
Huile sur toile, 15 x 61 cm
Acervo Artistico-Cultural dos Palacios do Governo do Estado de São Paulo, 
Campos do Jordão


As Margaridas de Mário – 1922
Huile sur toile, 51,5 x 53 cm
Instituto de Estudos Brasileros da Universitade de São Paulo

Grâce à son succès de la Semaine de l'art moderne, Anita obtient une bourse du Pensionato Artístico do Estado de São Paulo pour se rendre à Paris.

La première mention de son nom dans la presse française, je l’ai trouvée à propos d’un lieu aujourd’hui bien connu des Parisiens : « L'inauguration de la "Maison de l'Amérique Latine", dont le siège social est fixé 9, rue de Presbourg, aura lieu le mardi 29 mai, à 17 heures. M Paul Painlevé, membre de l'Institut, ancien président du Conseil, parlera de l'Amérique Latine et l’Académie Internationale des Beaux-Arts, présentera des œuvres picturales et sculpturales de Alberto Lagos, Brécheret, Meredize, Gavazzo, Tarsila do Amaral, Anita Malfatti, Alipio Dutra. » (« Informations », La Patrie, 27 mai 1923, p.3 ; La Presse, 27 mai 1923, p.3 et La Liberté, 27 mai 1923, p.2)

Bien qu’Anita ne soit pas présente dans le catalogue du Salon d’Automne, Maurice Raynald l'évoque à propos d’un autre artiste : « la Mise au Tombeau de Brecheret qui, avec Tarsila de Amaral, Cavalcanti et Anita Malfatti, est l'un des artistes le plus en vue du Brésil » (« Le Salon d’Automne », L’Intransigeant, 4 novembre 1923, p.5)

L’année suivante, Anita visite l’Italie, notamment Venise, Lucques, Rome et Naples.

 

Photographe inconnu
Anita à Venise – 1924
Source : « Os 130 anos de Anita Malfatti »
Estadão, 2 décembre 2019

Elle en revient avec de nombreuses toiles et expose deux d’entre elles au Salon d’Automne :

 

Veneza, Canaleto – 1924
Huile sur toile, 52 x 63 cm
Museu de Arte Brasileira – Faap, São Paulo

 

Intérieur d’une église – 1924
Huile sur toile, 65 x 54 cm
Collection particulière

Le Crapouillot signale l’Eglise vénitienne de Malfatti, « haute de ton », sans autre commentaire (16 novembre 1924, p.12)

Quant à Raymond Cogniat, il aurait déclaré ressentir une « aversion particulière » pour le type de tableau présenté par Anita, une opinion qui l’aurait conduite à présenter l’année suivante sa Negra baiana de 1917 sous le titre Tropical, que Cogniat aurait trouvée, cette fois, « colorée et agréable » dans la Revue de L'Amérique Latine du 1er décembre 1925, p. 545 (cité in : Michele Greet, « “Exhilarating Exile” : Four Latin American Women Exhibit in Paris », Artelogie, 5 / 2013)

Anita peint alors plusieurs toiles dont on n’arrive pas très bien à trouver la cohérence de style.

 

La Japonaise – 1924
Huile sur toile, 98,4 x 79,8 cm
MAM Rio, Rio de Janeiro

Fernanda de Castro – 1924
Huile sur toile, 73,5 x 54,5 cm
Collection particulière

… comme si elle naviguait entre l’expressionisme de ses début et l’influence française. 

 

Portrait of Oswald – 1925
Huile sur toile, 47,5 x 41,5 cm
Collection particulière

 

La chambre bleue – 1925
Huile sur toile, 54,8 x 46 cm
Collection particulière

En 1925, Anita part, avec sa mère et des cousins, à Monaco où elle peint des paysages.

 

Porto de Mônaco – 1925
Huile sur toile, 54 x 65,5 cm
Museu de Arte Contemporânea da Universidade de São Paulo

 

Puis, elle montre aux Indépendants un Intérieur monégasque …

 

Interior de Mônaco – 1925
Huile sur toile, 60 x 24 cm
Museu de Arte de São Paulo

… et un portrait, la Dame en bleu, qui est reproduit dans Comœdia en illustration d’un commentaire très positif d’André Warnod :

Publié in : Comœdia, 28 mars 1926, p.3 
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France

« Une jeune Brésilienne, Mlle Anita Malfatti, qui expose aux Indépendants un intérieur et un portrait peints dans une gamme très fine, nous disait comment elle avait parcouru les Etats-Unis et l'Allemagne avant de venir en France, sans s'attacher plus à un maître qu'à un autre, mais s'enrichissant de tout ce qu'elle trouvait, s'attachant à présenter du mieux qu'elle pouvait l'esprit français, la culture française, afin de pouvoir au Brésil faire œuvre de peintre local et tirer parti du folklore et du pittoresque brésilien. N'est-ce pas là un langage plus élevé que les propos que tiennent tant de jeunes femmes peintres d'à présent tracassées par un souci démoralisant de "combines" ». (« Au Salon des Indépendants », Comœdia, 28 mars 1926, p.3)


Dame en bleu – vers 1925
Huile sur toile, 80 x 74 cm
Museu de Arte Brasileira – MAB – FAAP


« Annita Malfatti a un métier solide et du goût » (Marcel Belvianes, « Le Salon des Indépendants », L'Affiche française, 1er mai 1926, p.20)

 

Moça com xale (Fille au châle) – sans date
Huile sur toile, 74 x 61 cm
Museu de Arte Brasileira – MAB - FAAP

 

Plus tard dans l’année, Anita voyage dans les Pyrénées.

 

Paisagem dos Pirineus, Cauterets – 1926
Huile sur toile, 45,8 x 54,8 cm
Collection particulière

Fin octobre, la jeune femme participe au Salon du Franc, qui s’est tenu au Palais Galliera. A cette occasion, les artistes étrangers étaient sollicités pour offrir une œuvre afin de soutenir le franc, en pleine dévaluation. Selon le catalogue, le Brésil y était représenté par trois artistes, Anita, Tarsila do Amaral (qui se fait appeler simplement « Tarsila ») et Domingos Toledo Piza. The Paris Times précise que « Le tableau de Mlle Annita Malfatti mis aux enchères avant l’arrivée de l’ambassadeur du Brésil a été acquis par l’Etat pour la somme de 2.000 francs. » (« Les colonies sud-américaines en Europe », 1er novembre 1926, p.4)

Il s’agissait d’une toile intitulée Figure dont je n’ai trouvé aucune trace dans les collections nationales.

 

La première exposition personnelle d’Anita est annoncée par plusieurs publications, dont L’Art et les artistes qui précise « Mme Anita Malfatti, artiste brésilienne, déjà connue avantageusement à New-York, à Rio de Janeiro et à Berlin. » (1er octobre 1926, p.106)

« Du 20 novembre au 5 décembre aura lieu à la galerie André, 3, rue des Saints-Pères, l'exposition d'Annita Malfatti. » (« Les Arts », Paris-Midi, 19 novembre 1926, p.2 et Une semaine de Paris, 26 novembre 1926, p.69)

On sait qu’elle y expose notamment cette huile :

Lago Maggiore – vers 1924
Huile sur toile, 46,2 x 54,8 cm
Museo de Arte moderne, São Paulo

Au début de l’année 1927, Anita s’installe 19 Villa Seurat, une petite impasse du XIVe arrondissement où André Lurçat vient de construire des ateliers d’artistes.

Puis, aux Indépendants de 1927, elle expose deux natures mortes, intitulées Citrons et Dolly.

« Artiste sensible et fine, Mlle Anita Malfatti sait distinguer et mettre en valeur ce qui fait le charme d’une étude d’intérieur ou d’une nature morte. Elle compose simplement, sobrement, et sait mettre dans les bibelots choisis le savant désordre qui "est un effet de l’art", pour prendre la formule consacrée. Coloriste adroite, elle joue ensuite en virtuose des harmonies de couleur, tantôt dans les gammes aux sonorités éclatantes, tantôt au contraire dans la diversité délicate des nuances assourdies.

Un panier de citrons qui laisse échapper ses fruits d’or pâle, un vase de tulipes, et voici une nature morte, Citron, exquise de sensibilité et pleinement charmante. Et quelle finesse de sentiment dans Dolly, le portrait véritable de la petite poupée fantaisie, aux yeux étonnés, perdue dans les multiples volants de sa robe légère ! » (Clément Morro, « Les artistes vus aux récentes expositions, Salon des Indépendants », Revue moderne des arts et de la vie, 28 février 1927, p.4)


Dolly – 1926
Huile sur toile
Localisation inconnue

Au Salon d’Automne de la même année, elle montre Femme de Para et Villa d'Este.

 

Mulher do Para – 1927
Huile sur toile, 80 x 65 cm
Collection particulière

Cette fois, la critique de Raymond Cognat est beaucoup plus positive : « Mademoiselle Malfatti, dont nous craignions lors de la dernière exposition qu'elle ne perde sa personnalité et ne sombre dans la médiocrité académique, nous offre cette fois un nouvel aspect de son originalité, et l'on ne saurait nier le caractère résolument moderne de certaines influences que l'on reconnaît dans son œuvre, notamment dans la manière dont est traitée la Femme de Para, silhouette pittoresque (mais peinture pittoresque non pittoresque par essence), détachée par un rideau blanc aux motifs gris très clair. » (« La Vie artistique : Les artistes américains au salon d'automne », Revue de l’Amérique latine, 1er décembre 1925, p. 545)

Il ajoute même, un peu plus loin : « On constate, surtout si on se souvient de certaines toiles de Mlle Malfatti, datant de plusieurs années, le chemin parcouru depuis sa dernière présentation et les œuvres fortement influencées par Matisse. Et il ne s’agit pas d’un reproche, car sous cette influence, Mlle Malfatti nous avait montré des tableaux loin d'être insignifiants. » (Ibid. p.551)

L’année suivante, elle expose aux Indépendants deux Compositions que Charles Fegdal trouve « d’un romantisme jeune et amusant » (« Le Salon des Indépendants », Mediterranea, 1er février 1928, p.70)

Puis, Anita rentre chez elle, à São Paulo. Dès son retour, elle organise une grande exposition où elle montre - je l’imagine car je n’ai pas trouvé de précisions - l’ensemble de ses dernières créations, comme cette scène intimiste :

 

La rentrée - 1927
Huile sur toile, 88 x 115 cm
Source : Enciclopédia Itaú Cultural de Arte e Cultura Brasileira. São Paulo


Ses amis du « Groupe des Cinq » sont un peu interloqués. C'est en effet l'époque où, Tarsila, devenue sa femme, offre à Oswald de Andrade le tableau ci-dessous pour son anniversaire. Il écrit son Manifeste anthropophage, dont l’intitulé s’inspire du titre du tableau Abaporu, littéralement « homme qui mange des gens », en langue tupi.


Tarsila do Amaral (1886-1973)
Abaporu – 1928
Huile sur toile, 85 x 73 cm
Museo de Arte Latinoamericano, Buenos Aires


Le manifeste dénonce l’académisme et l’immobilisme intellectuel mais aussi l’urbanisation galopante, la hiérarchie sociale et l’histoire coloniale dans son ensemble. Cependant, Anita ne paraît pas décidée à se laisser influencer : « Chacun son choix », affirme-t-elle.

Au cours de la décennie suivante, elle se consacre prioritairement aux fleurs et aux portraits et enseigne le dessin à l'Université Mackenzie.

 

Portrait de Baby de Almeida – 1930
Huile sur toile, 46,5 x 41,5 cm
Casa Guilherme de Almeida, São Paulo


Sans pour autant se refuser quelques incursions dans le cubisme !

 

Flores Cubistas – 1930
Huile sur toile, 46 x 38 cm
Collection particulière

Les « Cinq » ne sont guère convaincus. Une fois de plus, son ami Mário de Andrade affirme que « ce que l’artiste fait à nouveau me perturbe ». (Diário Nacional, 11 septembre 1931)

En 1933, après avoir rejoint la Société d’art moderne (SPAM), elle installe son atelier Rua Ceará et commence à donner des cours chez elle.

 

Retrato de A.M.G. – 1933
Huile sur toile, 95,5 x 90,3 cm
Collection particulière (vente 2025)

En 1934, elle participe au premier Salon des Beaux-Arts de São Paulo, où elle revient quatre années de suite.

 

Gitana – 1935
Huile sur toile, 80 x 63,8 cm
Collection particulière (vente 1998)

Puis, en 1937, elle se rapproche de la « Família Artística Paulista », un groupe d’artistes (moins avant-gardistes que ses amis du Groupe des Cinq) qui organise un salon annuel.

 

Gruta da Imprensa – 1937
Huile sur bois, 34 x 28,5 cm
Instituto João Ataliba de Arruda Botelho/Fazenda Maria Luiza – Jau, São Paulo

Vers la fin des années 1930, Anita annonce qu’elle souhaite désormais peindre « avec des saveurs de Debret et Rugendas, deux peintres « découvreurs » du Brésil au XIXe siècle.

Le premier, Debret, a été l’élève de David. En 1816, il a participé à une mission au Brésil, organisée par le secrétaire perpétuel de l’Institut des sciences et des arts, Joachim Lebreton (voir son portrait par Adélaïde Labille-Guiard), privé de ses attributions par la Restauration. Debret reste au Brésil jusqu’en 1831, occupant plusieurs fonctions à la cour de Jean IV du Portugal. Dans les années 1820, il réalise de nombreux dessins aquarellés qu’il publie à son retour.

 

Jean-Baptiste Debret (1768-1848)
« Une mulâtresse allant passer les fêtes de Noël à la campagne »
Voyage pittoresque et historique au Brésil,
Séjour d'un artiste français au Brésil, depuis 1816 jusqu'en 1831, planche 7r
Firmin-Didot, Paris, 1834/1839
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France


Jean-Baptiste Debret (1768-1848)
« Vendeur d’herbe de Ruda »
Voyage pittoresque et historique au Brésil,
Séjour d'un artiste français au Brésil, depuis 1816 jusqu'en 1831, planche 11r
Firmin-Didot, Paris, 1834/1839
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France


Le second, Johann Moritz Rugendas, a effectué un voyage de trois ans au Brésil, avant de publier, en français et en allemand, un Voyage pittoresque au Brésil. Longtemps considéré comme un manifeste anti-esclavagiste, cet ouvrage est aujourd’hui étudié avec plus de circonspection, en raison de l’attitude assez ambiguë de son auteur sur la question raciale. 

 

Johann Moritz Rugendas (1802-1858)
« Serra Ouro-Branco »
Voyage pittoresque dans le Brésil, p.23
Engelmann, Graf, Coindet et Cie, 1835
Source : Internet archives

Johann Moritz Rugendas (1802-1858)
« Nègres à fond de calle » - 1827–1835
Lithographie 29,5 x 35,4 cm
© Mario de Andrade Library, Sao Paulo, Brazil

Le choix de cette évolution n’est pas du goût de Mário de Andrade qui en fait reproche à Anita. La rupture des deux amis est consommée quand le jury du Salon officiel des Beaux-Arts à Rio de Janeiro – dont Mário de Andrade fait partie – refuse son tableau L’Epoque de la colonisation, en 1939.

 

Epoca de Colonização – vers 1939
Huile sur toile, 146,5 x 113,5 cm
Collection particulière


Anita ne cède pas et poursuit dans cette voie, avec de nombreux paysages, scènes de villages et portraits. 

 

Embu - années 1930-1940
Aquarelle sur papier, 25 x 34,7 cm
Museu de Arte Contemporânea da Universidade de São Paulo


Marinha - 1940
Huile sur toile, 51 x 61 cm
Museu de Arte moderne, São Paulo


Elle s’intéresse aussi à la vie de ses contemporains : leur travail, les activités traditionnelles comme la cueillette du coton et la torréfaction du café…

 

Colheita de aldodao – 1940/1941
Huile sur toile, 110 x 150 cm
Collection particulière

 

Torrando café – sans date
Huile sur toile, 89 x 116 cm
Collection particulière


… et les peint aussi pendant leurs loisirs, la danse, la musique.

  

Festa Junina – 1940
Huile sur toile, 44,5 x 57 cm
Collection particulière

Bailinho – années 1940/1950
Huile sur toile, 38 x 47 cm
Collection particulière


Na Porta da Casa – années 1930-1940
Huile sur toile, 50 x 42,4 cm
Museu de Arte Contemporânea da Universidade de São Paulo 


Os jovens (Jeunes) – sans date
Huile sur toile, 44 x 38 cm
Collection particulière


Elle intervient aussi ponctuellement dans l’édition, notamment avec l’illustration du roman-poème en prose de José de Alancar, Iracema, récit d’une idylle entre un soldat portugais et une jeune indienne. 

 

José de Alencar (1829-1877)
Iracema
Illustrations d’Anita Malfatti
Livraria Martins Editoria – 1941


Bien que le Salon de de la Família Artística Paulista, n’ait eu que trois éditions, Anita continue à exposer tous les ans, et parfois plusieurs fois par an, dans différentes manifestations, notamment le Salon de l'Union des artistes visuels de São Paulo qu’elle contribue à créer.

 

O Poeta – 1943
Huile sur toile, 60 x 50,3 cm
Source : Enciclopédia Itaú Cultural de Arte e Cultura Brasileira. São Paulo

A présent, Anita voyage au Brésil, comme dans le Minas Gerais en 1944. Elle affirme qu’elle crée de « l’art populaire brésilien », en insistant sur la différence entre « art populaire » et « folklore ». Le folklore, c’est de mettre en scène des légendes et des croyances. L’art populaire, c’est peindre la vie brésilienne et la vie des gens.

En 1945, bénéficie d’une exposition personnelle à l’IAB de São Paulo qui est bien reçue par le public et la critique mais elle n’aura plus l’occasion de se réconcilier avec Mário de Andrade, qui meurt cette année-là.

 

Cambuquira - vers 1945
Huile sur toile, 50 x 61 cm
Museu de Arte Contemporânea da Universidade de São Paulo


Trolinho – 1945
Huile sur toile, 39 x 47 cm
Collection particulière

Paisagem de Ouro Preto – 1948
Huile sur toile, dimensions non communiquées
Museu Nacional de Bellas Artes, Rio de Janeiro


Batizado na roca (Baptême à la campagne) – années 1950
Huile sur toile, 22 x 58 cm
Museu de Arte de São Paulo


En 1955, elle est invitée à exposer ses œuvres récentes à la galerie Masp. Anita intitule l’exposition « J'ai décidé de peindre à ma façon », affirmation de son indépendance artistique.


Sans titre – 1955
Huile sur toile, 35,3 x 50 cm
Museu nacional da Republica, Brasilia


O bom pastor – 1955
Huile sur bois, 60 x 54,5 cm
Collection particulière


Cette indépendance s’exprime jusqu’à la fin de sa carrière : 

 

Composição Cubista – 1957
Huile sur toile, 36 x 42 cm
Collection particulière


A la fin de sa vie, Anita s’installe à Diadema, un petit village près de São Paulo et organise sa dernière exposition personnelle en 1963 à la Casa do Artista Plástico de São Paulo.

 

Dana na Ro7a – 1962
Huile sur toile, 73 x 84 cm
Collection particulière (vente 2026)

 

Anita Malfatti est morte le 6 novembre 1964, à l'hôpital Santa Casa de Misericórdia, à São Paulo.

 

*

 

Anita n’a jamais été oubliée dans son pays où elle est considérée comme l'une des artistes précurseurs de l'art moderne. Les expositions posthumes où elle a figuré sont si nombreuses que je ne les ai pas comptées. En 1989, son Homme jaune est devenu un timbre…

 


… et sa Femme aux cheveux verts  (1915) était exposée à la Biennale de Venise en 2024.

Une grande rétrospective de son œuvre, « Anita Malfatti, 120 ans après sa naissance », a eu lieu de juin à septembre 2010 au Centro Cultural Banco do Brasil de Rio de Janeiro. C’est dans le catalogue de cette exposition, aujourd’hui en ligne, que j’ai découvert la plupart des évènements qui ont jalonné sa vie au Brésil. Hélas, elle n’a pas toujours été aussi « moderne » que Tarsila do Amaral et il est probable qu’elle n’aura pas droit de sitôt à une exposition en France.

 

Pour changer, je ne termine pas sur des natures mortes mais avec quelques fusains de sa jeunesse, que j’apprécie particulièrement. Notez les regards !

 

 

O Secretário da Escola dit aussi Retrato de Bailey - 1915-1916
Fusain sur papier, 61,5 cm x 47 cm
Museu de Arte Contemporânea da Universidade de São Paulo


L’amie, portrait d’une femme – 1915/1916
Fusain sur papier, 62,6 x 47,8 cm
Collection particulière


Femme assise – 1915
Fusain sur papier, 60,5 x 45,5 cm
Collection particulière

 

*

 

N.B : Pour voir d’autres notices de ce blog, si elles n’apparaissent pas sur la droite, vous pouvez cliquer sur « Afficher la version Web » en bas de cette page.

Et si vous souhaitez laisser un commentaire, vous pouvez m’envoyer un message à l’adresse suivante : gertrudepontifiante55@gmail.com







 

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire