Marie Marguerite Hélène Perdriat est née le 27 juin 1889 à La Rochelle. Son père, Honoré Perdriat,
35 ans est alors clerc de notaire et sa mère, née Suzanne Marguerite Péraud, sans
profession, est âgée de 27 ans. (Archives de Charente maritime, registre des
naissances : 2 E312/758, feuillet 62 / 148).
Comme vous le constaterez si vous allez faire un tour sur Wikipédia, ce qui y est raconté sur Hélène est un tissu d’inexactitudes – à commencer par sa date de naissance - comme cela arrive souvent quand on se réfère à une seule source (en l’occurrence, un article du Time du 27 janvier 1930), surtout lorsque ladite source est destinée à alimenter une légende…
Selon Michel Georges-Michel, dans son récit De Renoir à Picasso, Les peintres que j'ai connus, (Fayard, Paris, 1954), Hélène aurait été élevée au couvent. Le texte ne nous apprend rien d’autre sur sa jeunesse mais on peut retenir la description qu’il fait de la « délicate Hélène, avec sa frange noire, ses yeux félins et cette silhouette espagnole élancée enveloppée de soie noire » qui ressemble à ses dessins.
Sur Wiki, on raconte aussi qu’elle serait tombée gravement malade à vingt-et-un ans, c’est-à-dire en 1909, aurait failli mourir et aurait découvert, à cette occasion, son talent de peintre. En conséquence de quoi elle aurait décidé de monter à Paris en 1914, « encore mineure » nous dit Wiki, alors qu’elle a vingt-cinq ans…
Or, ce qu’indiquent les archives, c’est qu’elle habitait déjà Paris (190 rue de Rennes) quand elle a épousé, le 15 septembre 1910, Pierre Emile Marc Boisdon, né à Port Louis, (Ile Maurice). Agé de vingt-six ans, le jeune homme est étudiant en droit et n’a pas été « emporté par la tuberculose » avant la déclaration de guerre, puisque les deux jeunes gens ont divorcé, le 9 juin 1917. (Archives du département de Paris, registre des mariages : 6M 212, 3/9/1910 - 24/9/1910, feuillet 16/31)
Ceci étant, on peut comprendre qu’être « veuve à vingt ans » ait été jugé plus romantique et surtout plus facile à assumer que d’être « divorcée à vingt-huit ans », au début des années 1910…
Hélène est donc toujours mariée lorsqu’elle rencontre Henri-Pierre Roché dont elle peint le portrait en 1916. (cliquer sur les photos pour les agrandir)
Il l’encourage dans la voie qu’elle a choisi, notamment en la
présentant à ses amis et ils sont nombreux. Il connaît tous ceux qui comptent dans la peinture :
Picasso, Gris, Pascin, Soutine, Kiesling, Braque. Il montre même son portrait
par Hélène à Picasso qui le trouve mauvais (quelle surprise !).
Hélène est peut-être amoureuse de Roché mais celui-ci, adepte de la « polygamie expérimentale », n’est pas intéressé par le mariage. On se souvient qu’il sera l’auteur de Jules et Jim (1953) et de Deux anglaises et le continent (1956).
Toutefois, Roché la soutient vraiment puisqu’il est probablement à l’origine des deux premières expositions d’Hélène.
En pleine guerre, Paris n’est provisoirement plus le bon endroit pour exposer. Les expositions ont donc lieu à la Modern Gallery de New York, ouverte deux ans plus tôt par l’artiste mexicain Marius de Zayas. Je les ai retrouvées dans les mémoires de Zayas, intitulées How, When and Why Modern Art Came to New York.
La première s’est tenue du 3 au 31 décembre 1916. Hélène y présente dix-sept gravures sur cuivre dont les titres sont les suivants : Confidence, n°1, Chanson matinale, Lever du soleil – invocation, Pêcheurs n°1, Dance de Cérémonie, L’Ombre du berger, Confidence n°2, Pêcheurs n°2, Sous les feuilles, L’Oiseau, Chanson de la Lune, Le petit Singe, La Danse au Crépuscule, Les Deux Sœurs, Jeunes filles au bain, La Jeune Fille au Cerf.
Dans les collections de l’Université de Yale, il existe une gravure identique à la charmante pointe sèche ci-dessous. Je ne serais pas surprise qu’il s’agisse des Deux Sœurs présentées dans cette première exposition. La gravure de Yale provient de la succession de Katherine S. Dreier, une mécène américaine que l’on sait avoir été proche de Roché.
Le
texte d’introduction, signé Henri Pierre Roché, est le suivant (traduction
personnelle) : « Le travail d’Hélène Perdriat est
un exemple d'explosion spontanée. En janvier 1915, elle commença à peindre des
portraits de mémoire. Le résultat fut singulièrement moderne, d'une simplicité
frappante et d'une sincérité émouvante. Les pointes sèches de la présente
exposition ont été produites six mois après le début de sa carrière artistique.
Ce sont les premières œuvres sur cuivre gravées par Mme Perdriat. Elle a réussi
à s'exprimer avec plaisir et son travail se caractérise par la rigueur et la
franchise. L’exposition présente ses premiers pas en tant qu'artiste. On
ressent, dans la richesse et la précision de sa vision, la fantaisie et la
fermeté fondamentale de son savoir-faire. » (How, When, and Why Modern
Art Came to New York, Francis M. Naumann édit., Réédition 1996, p.146)
On ne sait pas auprès de qui Hélène s’est initiée à la gravure mais on est quand même un peu loin de la fable de l’article du Time selon lequel Hélène aurait commencé à peindre avec ses ongles et du coton-tige…
Il existe une huile de la même époque, assez curieuse mais qui ne paraît pas non plus avoir été peinte avec un coton tige. Si elle se trouve à Oslo, c’est parce qu’elle faisait partie de la collection de Rolf de Maré, le fondateur des Ballets suédois, qu’Hélène a probablement connu un peu plus tard.
La deuxième exposition d’Hélène a lieu dans la même galerie, en février-mars 1918. Les mémoires de Zayas (ibid., p.152) ne donnent pas d’autres détails mais, pour cela, on peut faire confiance à la presse (traduction perso) :
« Hélène Perdriat organise une exposition de 17 peintures, dessins et eaux-fortes à la Modern Gallery, 500 5e Avenue, jusqu'au 2 mars. L'artiste, une Parisienne qui a exposé pour la première fois il y a trois ans, est une âme sœur de Marie Laurencin, dont les œuvres ont été exposées à la Modern Gallery la saison dernière. Elle aime évoquer la féminité. Ses femmes et chats sont loin d'être réalistes mais dégagent un certain charme. Dans les divers médias, ses œuvres se caractérisent toutes par la spontanéité. » (« Helene Perdriat at Modern Gallery », New York American Art News, Feb. 23, 1918, p.9)
En
revanche, l’année suivante, Hélène ne fait pas scandale au Salon des
Indépendants, en y présentant son « Autoportrait nue avec des bas
noirs », comme la légende - et Wiki - le racontent, et cela pour une bonne
raison : il n’y a pas eu de Salon des Indépendants en 1919.
Cette année-là, Hélène s’est mariée avec le peintre norvégien Thorvald Hellesen (1888-1937). Il était arrivé à Paris en 1914, après avoir été formé à l'Académie d'Art d'Oslo où il a eu Christian Krohg comme professeur. Quand il arrive, son style est assez proche de celui d’Edvard Munch.
Il intègre ensuite les cercles cubistes, se lie d’amitié avec Fernand Léger et Constantin Brancusi et adopte le cubisme synthétique. En 1916, il participe à la fameuse exposition « L’art moderne en France », au Salon d’Antin, où sont présentées pour la première fois Les Demoiselles d’Avignon de Picasso. Surprise : Hélène s’y trouve aussi avec cinq huiles : Portrait de mes sœurs, Tiarka, Créole, La Dame rouge, Saintonge et sept pointes sèches.
Dans les années 1920 et 1922, Hellesen participe à des expositions majeures, comme la Section d’Or et fréquente avec Hélène les figures importantes du monde artistique.
Mais, pour l’instant, le couple part quelques mois en Norvège car Hellesen prépare une exposition à Christiana (aujourd’hui Oslo). L’exposition est un désastre - la Norvège n’était pas prête pour le cubisme - et sa carrière sera terminée dans son pays.
Il reste deux ou trois témoignages de cet unique voyage : le premier est une lettre adressée de Vursenkolle, en Norvège, le 11 décembre 1919, à Constantin Brancusi par Fernand Léger, qui loge chez Hélène et Thorvald Hellesen, lesquels ajoutent un mot sur la lettre.
Un second témoignage se trouve au Nasjonalmuseet d’Oslo. Il s’agit d’une veste qui fut portée par la reine Maud de Norvège et dont le motif a été créé par Hélène.
Le dernier n’est pas certain mais le fait que l’on trouve dans un musée situé au nord de la Norvège, cet Homme en chemise blanche, assez inattendu et dont le style est clairement celui d’Hélène au début des années 1920, pourrait-il signifier qu’il a été peint sur place ?
Ensuite, les jeunes époux sont rentrés à Paris et Hélène
participe à son premier Salon des Indépendants en 1920. Il a lieu au Grand
Palais et s’est ouvert le 28 janvier.
Les œuvres présentées n’évoquent pas de « nu au bas noirs » : Jeux rustiques, Le jeune planteur, Ina au jardin, La petite danseuse, La dame au bouquet et L’orpheline. En revanche, ce sont clairement les titres de ce qu’on appelait au siècle précédent des « scènes de genre », un peu comme celle représentée sur cette toile qui date de la même année :
Signe qu’Hélène n’est pas une inconnue dans le milieu de
l’art moderne, elle est plusieurs fois citée dans la presse : « Hélène Perdriat déforme la nature et
peint dans un sentiment qui, bien qu'un peu trop morbide, n'en est pas moins
empreint d'un certain charme botticellesque. » (Morin-Jean, « Au
Salon des Indépendants », La Gerbe, 1er mars 1920,
p.171)
« Une autre salle comprend les travaux de la charmante équipe des femmes-peintres de "Gauche", Marthe Laurens, Irène Lagut, Valentine Dobrée, Chérie Charlesse [Chériane], Valentine Prax, Hélène Perdriat, Charlotte Gardelle ; charmantes, charmantes. » (L'Esprit nouveau, 1920, p.603)
Juste après la fermeture du Salon, Hélène participe à une
exposition de groupe, « La mode par les artistes », à la galerie
Manuel. « En attendant
que la mode soit considérée comme un des beaux-arts, voici les artistes qui
commencent à lui donner des modèles. (…) Les modes idylliques qu’Hélène
Perdriat a réunies relèvent d’un art délicat. (J.G. Lemoine, « Les
Arts », L’Intransigeant, 1er avril 1920, p.2)
C’est peut-être à cette occasion que paraît une réunion de 18 gravures d’une dizaine d’artistes, dont Jean-Emile Laboureur, Charles Guérin et Jacques Drésa, intitulée Le Goût du Jour. Hélène est l’auteur de deux d’entre elles :
Puis
c’est le Salon d’Automne, sur lequel Les Hommes du jour publie un numéro
spécial. Hélène a droit à un petit mot d’encouragement mais, contrairement aux
artistes plus avancées qu’elle (Marval, Vassilieff, Bailly) aucune de ses
œuvres n’est reproduite. « Mme Hélène Perdriat, qui ne manque pas de
subtilité, se domine mieux que Mme Prax, mais c’est un peu aux dépens de la
spontanéité. » (Alexandre Mercereau, « Le Salon d’Automne », Les
Hommes du jour, 1er octobre 1920, p.12)
Enfin, début décembre, elle expose des peintures à la galerie Montaigne. (La Chronique des arts et de la curiosité, 30 novembre 1920, p.164) où on la retrouve à nouveau quelques mois plus tard : « La galerie Montaigne a organisé une des meilleures expositions de peinture féminine que nous ayons vues depuis longtemps. (…) Influencée par les Primitifs, Mme Hélène Perdriat coule en des vases de pureté une perversité toute moderne. Les nudités qu’elle nous présente ont un charme acidulé. » (Yvanhoé Rambosson, « Petites expositions », La Revue politique et littéraire, 5 mars 1921, p. 171)
Galtier-Boissière, le directeur du Crapouillot, l’a déjà repérée. Dans ses Mémoires d’un Parisien (p.427), il racontera plus tard : « Les jeunes peintres, écrivains et scénaristes fox-trottaient le dimanche dans l'atelier de la souriante Hélène Perdriat, impasse Ronsin. »
Deux nouveaux Salons des Indépendants se passent sans réaction de la presse, à l’exception d’une petite mention : « Puisque nous parlons de femmes artistes, nous reviendrons un moment à la peinture, pour dire que (…) les fantaisies de Mlles Irène Lagut et Hélène Perdriat, malgré leur maniérisme, sont agréables à regarder. » (J.-L. V. « La sculpture aux Indépendants », L’Echo de France, 16 février 1922, p.4)
Et le Crapouillot publie une des toiles du Salon de 1922 où l’on devine trois jeunes femmes dont l’une paraît tenir un concertina (mais elle est illisible).
Au Salon d’Automne, Hélène présente deux toiles, dont Les
Demoiselles de fantaisie. Peut-être est-ce l’huile ci-dessous mais je l’ai
aussi trouvée avec un autre titre.
Au début de l’année 1923, le magazine féminin Eve
signale la dernière livraison des Feuillets d’art, une luxueuse revue
consacrée à la littérature, au théâtre, aux arts, à la musique et à la mode -
probablement celle d’octobre 1922 - où se conjuguent les hommages aux grandes
figures du passé et la promotion des artistes vivants, débutants et confirmés.
Dans celui-ci, se côtoient « des
textes de Georges Barbier, André Salmon, Elie Faure, François Prieur, J.
Laboureur, André Lhote et des illustrations de Siméon, Hélène Perdriat et Pablo
Picasso. » (28 janvier 1923, p.10)
Parfois, une anecdote racontée par la presse fournit des indications sur les cercles fréquentés par Hélène : « Paul Morand pend sa crémaillère : point dans son logis, qu’il tient des mains fines et changeantes de Marie Laurencin, mais dans celui de Darius Milhaud, en plein boulevard de Clichy. Les six multipliés par quinze sont réunis là ce soir. Ne citons pas de noms : cela va de M. J. M. Sert à M. Igor Stravinski, de Mme Melchior de Polignac à Mme Hélène Perdriat, peintre aux yeux allongés. » (« La nuit chez Paul Morand », La Gazette du bon ton, n°2, 1923, p.87)
Aux Indépendants, Hélène présente trois toiles, dont Mes Amies, à nouveau reproduite…
… et complimentée, non sans quelques sous-entendus.
« L’art malsain et charmant d’Hélène Perdriat se donne libre cours dans Nos Amies et la Biche au Bois ; toute une sensualité fort moderne s’y déguise sous une imagerie désuète. » (Robert Rey, « Le Salon des Indépendants », Le Crapouillot, 16 février 1923, p.22)
« Ici, les artistes femmes apportent des qualités tantôt de finesse d’œil, d’observation amusée, parfois de sensualité, avec Hélène Perdriat, Chériane, Raymonde Heudebert, Fuss Amoré » (Charles Fegdal, « Au Salon des Indépendants », L'Indépendance littéraire et artistique, 1er mars 1923, p.6)
« Contentons-nous de passer salle 35, non sans avoir regardé avec intérêt le groupe de jeunes femmes traduit en colorations gaies et fraîches, avec un soupçon de maniérisme qui en exclut toute banalité, par Hélène Perdriat. » (Thiébault-Sisson, « Le Salon des Indépendants, Le Temps, 21 février 1923, p.3)
La biche au bois,
est acquise par l’Etat lors de ce Salon. Elle se trouve depuis 1927 au
ministère du Commerce, selon une logique un peu obscure… et n’a pas été
photographiée.
C’est alors qu’Hélène franchit un nouveau palier de
célébrité :
« Après avoir donné pour les Amis des Ballets Suédois un après-midi de danses, Jean Borlin régla deux nouveaux ballets qui devaient servir de réouverture à la saison. Le premier, tout à fait français, Le Marchand d’Oiseaux, a été composé par Madame Hélène Perdriat, qui dessina également les costumes et brossa les décors. La musique est l’œuvre d’une autre jeune femme, Mademoiselle Germaine Tailleferre.
Le thème est celui-ci : deux sœurs, très différentes de caractère, l’une humble
et souriante, l’autre orgueilleuse et méchante. La première se laisse aimer
d’un simple petit marchand d’oiseaux dédaigné par la seconde que courtise un riche étranger masqué. Mais une turbulente écolière s’avise
d'arracher brusquement le masque de l’étranger qu’on découvre être le vieux
marchand noir du port. Confusion de la sœur orgueilleuse tandis que le petit
marchand d’oiseaux s’en va, ayant à son bras sa bien-aimée. Cette œuvre remplie
de finesse fut réellement un grand triomphe pour Jean Borlin qui la dansa d’une
manière pleine de grâce. Les rappels furent nombreux, et jamais ballet ne fut
plus unanimement goûté. » (Recueil factice d'articles de presse sur les
ballets suédois de Rolf de Maré, de 1920 à 1924, source Gallica)
La première a lieu le 25 mai 1923. Gros succès. Le même jour, Colette écrivait : « Il n'est rien de plus à dire. Mais est-ce donc un si mince éloge ? Sourions au Marchand d'oiseaux, à son acide et frais décor, à ses costumes ironiques… Vous voulez un scénario ? Pourquoi ? Ce petit divertissement est le triomphe de Mlle Germaine Tailleferre, auteur d'une mordante partition, où le motif populaire et la ronde enfantine brillent, se cachent, reparaissent, rubans qui lient un bouquet orchestral. » (Cité dans Bengt Hiiger, Ballets suédois, traduit par Jacques Robnard, Editions Denoël, Paris, 1989, pp. 176-177)
Le ballet sera repris la même année à l'Opéra Royal de Stockholm, ce qui nous vaut quelques belles archives, pieusement conservées au musée de la danse de Stockholm :
Et le résultat :
Les critiques sont, comme toujours, contrastées, entre ceux qui soulignent que « Mme Hélène Perdriat nous fait comprendre toute l'injustice des visiteurs du Salon des Indépendants, qui raillèrent jadis l'exotisme du douanier Rousseau. Cette petite maison, cette servante créole, ces deux bouquets à collerettes, ces premières communiantes, ces écolières dont le tablier à carreaux est si joliment interprété, et les frais costumes des deux sœurs inspireront un remords très vif à tous ceux qui avaient calomnié un précurseur. » (Emile Vuillermoz, « Les Premières », Excelsior, 30 mai 1923, p.5)
… et ceux qui sont agacés : « Marchand d'oiseaux est un court ballet dû à la
collaboration de Mme Hélène Perdriat - pour l'argument, le décor et
les costumes - et de Mlle Germaine Tailleferre - pour la musique. Le titre en
pourrait être modifié de la sorte : "L'Orgueil puni ou la Modestie récompensée." (…) Il n'y a dans tout cela et dans les sonorités qui soulignent
l'affabulation, rien qu'un passe-temps assez puéril, nullement novateur,
insipide plutôt que pimenté. » (Jean Poueigh, « Les Ballets
suédois », La Rampe : revue des théâtres, 3 juin 1923, p.7)
Laissons donc la conclusion au philosophe : « Lundi dernier Canudo avait convié Jean Borlin et Germaine Tailleferre à un dîner qui réunissait de fort jolies dames, des noms illustres et des gens qui avaient tort d’avoir faim. Au dessert, le poète-écraniste s’est levé et a dit : "Le Ballet moderne est la synthèse de toutes les esthétiques. Rolf de Maré est un grand homme, Jean Borlin un grand danseur, Hébertot un type épatant. La musique a bien de la veine d’être représentée par Germaine Tailleferre qui n’a pas de boutons sur la peau, Hélène Perdriat est une jeune fille charmante. Le Ballet moderne, mesdames et messieurs… un ban pour le Ballet moderne ! …" » (Paris-Journal, 16 juin 1923, p.2)
Tout cela n’empêche pas Hélène d’être présente au Salon d’Automne avec Les Servantes et un Goûter champêtre, à nouveau diversement appréciés : « Chez les femmes peintres, les tempéraments les plus différents se heurtent à chaque pas. Hélène Perdriat, des compositions infiniment tendres, émouvantes, souples, d'une chaleur suave. » (C.D., « Le Salon d’Automne », Arlequin, n°7, novembre 1923, p.19)
« J'avoue
nourrir un goût pervers pour les pervers et faussement, sensuellement naïfs modèles
de Mme Hélène Perdriat, amie de l'enfance rusée. » (Emile Henriot,
« Le Salon d’Automne, L'Europe nouvelle, 10 novembre 1923, p.1450)
Aux Indépendants de 1924, Hélène expose Les vacances et La fiancée, qui pourrait être cette huile :
Pour une fois, la critique est (un petit peu) plus amène : « Hélène Perdriat, qui peint en chromo, sait donner une attirante volupté à ses jeunes filles en fleurs, des fleurs au compas. » (Victor Bonnans, « Le Salon des Indépendants », Le Journal du peuple, 9 février 1924, p.2)
« Hélène Perdriat nous apporte le plus pur bouquet, le plus naïf, le plus sain de ce Salon qui, en somme, ne manque ni de santé ni d’agrément. Les peintres, en 1923, ont bien travaillé. » (Le Fauve enragé, « Au Salon des Indépendants », Le Libertaire, 18 février 1924, p.2)
Près
de Montparnasse, la fête continue…
« La colonie suédoise donnait un bal strictement privé, cette semaine, dans un hôtel de l’ancien passage Stanislas, devenue rue Chaplain. (…) Le peintre Kisling, s’il s’était transformé, pour le bal banal de Bullier, en naturelle du Vieux-Port de Marseille, ce soir jouait à la douairière, diamants aux oreilles, perruque blanche et collet rose. Et, près d'Helessen, peintre des glaces, en arlequin à facettes, l'étrange et délicate Hélène Perdriat, aux yeux aigus, à la bouche avide, aux jambes mystérieuses : sphynge, ange ou chimère comme les figures que trace son pinceau ardent et précis. » (Le Cri de Paris, 30 mars 1924, p.8)
J’en
profite pour placer ici un probable autoportrait d’Hélène, qu’on reconnaît à
ses « yeux aigus », en compagnie de son animal fétiche.
Quelques
mois plus tard, Hélène rejoint le Salon des Tuileries, qui bénéficie d’un
nouvel attrait, en raison de l’arrivée en son sein de beaucoup d’artistes
étrangers. Elle y montre trois gouaches et deux huiles. La première s’intitule Les
marchandes de poissons qui pourrait bien être celle-ci, même si son vendeur
d’aujourd’hui l’a autrement intitulée :
La
seconde, Le temps des cerises, est réinterprétée par Hélène pour la
presse…
…
et son lot habituel de râleurs impénitents.
« Lorsque de loin déjà on remarque un Barat-Levraux, on croit toujours se souvenir l’avoir vu à une dernière Exposition. Et c’est souvent une nouvelle œuvre mais bien inutile, puisque la précédente nous avait dit la même chose. Je n’aime pas les répétitions et les bavardages. Je dirai la même chose d'Hélène Perdriat. » (Roger Van Gindertael, « Le Salon des Tuileries », La Nervie, 1er juillet 1924, p.16)
A l’occasion du Salon d’Automne suivant, la presse américaine publie un de ses portraits, Nadine. Je préfère montrer une autre œuvre de l’année, c’est encore Hélène, nue (mais sans bas noirs).
« Honneur
aux femmes-peintres qui restent femmes et restent peintres ! Jacqueline Marval.
Chériane, Hélène Perdriat, Odette des Garets » (« Le Salon
d’Automne », Illusions : le journal d'aujourd'hui, 6 novembre 1924,
p.3)
« M. Fels demande qu'on ne juge pas notre époque sur Hélène Perdriat ou Marchand. Pour Marchand, d'accord. Mais j'avoue préférer Hélène Perdriat à van Dongen. Qu'il y ait chez ce dernier de la puissance et du lyrisme, de l'ampleur et tout ce qu'on voudra, c'est entendu mais quelle peinture d'asile de nuit faite avec des pommades et des encres et des acides ! Hélène Perdriat c'est bien moins affreux et (…) quelle sensualité cruelle, quel désir d'achever, de surachever poussé jusqu'au sadisme ! Une peinture supplice, ou autre chose si l'on veut. Ce n'est pas n'importe quoi. » (André Beuclerc, « Salon d’Automne », La Revue de Bourgogne, 15 décembre 1924, p.718)
Et en décembre, selon La Semaine à Paris, Hélène est présente dans l’exposition « Les petits tableaux », à la galerie Henri, rue de Seine, avec une trentaine d’artistes modernes, dont Suzanne Valadon et Alice Halicka. (26 décembre 1924, p.73)
En
1925, le magazine Vogue ouvre la saison avec une page de mode illustrée
par Hélène, qui reprend le thème du Marchand d’Oiseaux.
Puis Hélène pose devant l’objectif de Man Ray, un autre ami de Henri-Pierre Roché.
Ensuite…
c’est le retour de la fête : « Le vendredi 14 mars eut lieu à Bullier
le bal russe, bal intéressant par sa fantaisie et la nouveauté du décor et des
costumes. (…) Si André Salmon avait sur la tête une coiffure de perle, le
peintre Grünewald avait un col, un plastron, des manchettes en papier d’argent avec une cravate en or. Kissling,
camouflé en grosse radeuse des boulevards extérieurs, avait eu un souci du
détail qui lui fit choisir des jarretières bleues à fleurs roses et un sac à
main très couleur locale. (…) Chériane en garçon déluré et tant d’autres
entr’aperçus dans la foule bigarrée et mouvante ! (…) Jamais arlequin ne
fut d’une finesse plus racée qu'Hélène Perdriat. » (L'Ami du lettré,
année 1925, p.319)
Pendant ce temps, Les orphelines « aux grands yeux troublants », du Salon des Indépendants, n’ont donné lieu qu’à un seul commentaire : « Les adolescentes de Mlle Hélène Perdriat ont l’air moins vicieux que leurs aînées. Cependant il y en a une qui vous lance un coup d'œil en coulisse qui en dit long. » (Whip, « Visite au Salon des Indépendants », Le Canard enchaîné, 25 mars 1925, p.4)
En revanche, les jeunes filles du Salon des Tuileries « yeux candides et bouche voluptueuse » qui « adoptent cet air de fausse ingénuité des jeunes filles de Molière. » (« Les Belles toiles du Palais de Bois », Le Rappel, 21 mai 1925, p.3) déchaînent les commentaires méprisants des peintres, Du Marboré… : « nous sommes au rayon des sucreries tenu par Perdriat, Barrey et Andreu. Hélène Perdriat, maniérisme pervers et ésotérique. » (« 3e Salon des Tuileries au Palais de Bois », Septimanie, 25 juin 1925, p.20)
… et Jean-Louis Forain : « Hélène Perdriat fait dans une guimauve rosâtre des fillettes aux avantages de ballons rouges accouplés. » (« Le Salon des Tuileries », Le Nouveau siècle, 21 mai 1925, p.6)
Heureusement
que les Américains étaient là ! « L'ancienne question : "Les femmes
sont-elles des personnes ?", après avoir été débattue un peu partout, après
avoir été traduite en une version plus moderne "les femmes sont-elles des
peintres ?", est à nouveau en discussion. Une façon d'y répondre, du moins
pour vous-même, est de visiter la Galerie Barbazanges, où l'on expose le
travail du "Groupe de Femmes Peintres Françaises". Les manieuses de pinceaux féminins,
représentées sont Hélène Perdriat, Marie Alix, Fernande Barrey, Chériane,
Marguerite Crissay, Hermine David, Suzanne Duchamp, Ghy-Lemm, Geneviève
Gallibert, Irène Lagut, Marguerite Matisse, Rij-Rousseau, Valentine Prax et
Marie Laurencin. Eh bien, les filles ont l'air d’avoir réussi. Peu de groupes
de peintres du sexe opposé peuvent leur apprendre grand-chose sur les palettes. »
(Arthur Moss, « Over the river », The Paris Times, 3 décembre
1925, p.3)
A partir de 1926, Hélène délaisse les Indépendants. Elle se concentre sur les Tuileries, avec cinq huiles aux titres évocateurs, La sieste, Au jardin, Le bain …
…
tandis que Vanity Fair lance une série de reportages sur son œuvre (vous
ne les verrez pas « en grand » car j’ai refusé de m’abonner…)
La
première des œuvres représentées a été évoquée dans un livre publié la même
année, Le théâtre, le cirque, le music-hall et les peintres du XVIIIe siècle
à nos jours, préfacé par Camille Mauclair qui, lui aussi, à la dent un peu
dure : « [Les toiles] sont traitées par Mme Valentine Prax, Mme
Hélène Perdriat ou M. Salvado dans la manière des toiles de baraques foraines avec
un primitivisme exaspéré » (Camille Mauclair, Le théâtre, le cirque…,
E. Flammarion (Paris), 1926, p.18)
J’ai
aussi retrouvé la seconde, en bas à gauche. Je lui donne le titre attribué par Vanity
Fair mais n’en sais pas davantage.
En
fait, Hélène est une peintre à la mode qui ne convainc qu’à moitié : « Nous, nous prenons le thé dans ce qu'une
Américaine appelle, à côté de nous, le Marie Murat's shop. (…) Au mur, des
tableaux de madame Hélène Perdriat, d'une naïveté paysanne très rude, qui
fait penser à des travaux de bonne sœur, exécutés dans un couvent de gendarmes. »
(La Revue de Paris, 1er juillet 1926, p.924)
Et même si certains, comme Charles Kunstler, acceptent de tomber sous le charme, Hélène subit les railleries de la plupart des critiques : « La peinture d’Hélène Perdriat est toujours aussi allusive. Comme dans les rébus des journaux d'enfant où l’on finit par retrouver le chapeau du jardinier dans un arbre, on peut toujours se demander si, dans les toiles d’Hélène Perdriat, les objets les plus décents ne cachent pas quelque indécence et si les gestes d’apparence les plus honnêtes ne vont pas contraindre le garde champêtre de M. Terechkovitch à dresser procès-verbal. » (Jacques Guenne, « Le Salon d’Automne de 1926, L'Art vivant, octobre 1926, p.745)
N.B. : « le
garde champêtre de M. Terechkovitch » fait référence à un tableau du
peintre russe Kostia Terechkovitch (1902-1978) qui a peint en 1925, une
toile intitulée Le garde champêtre d’Avallon lequel avait comme
particularité d’avoir La Raie de Chardin à la place du nez.
L’année suivante, nouvelle page de Vanity Fair :
Et, comme l’indique Camille Le Senne « Mme Hélène-Perdriat a représenté Diane, Léda… et madame Barbe-Bleue » au Salon des Tuileries (Le Ménestrel, 29 avril 1927, p.193)
« Hélène
Perdriat présente, comme de coutume, l'impudicité inconsciente et
charmante de ses jeunes femmes aux belles poitrines. » (Eugène Soubeyre,
« Les Salons de 1927 », La Nouvelle revue, 1er mai
1927, p.150)
« Les fantaisistes imaginations d'Hélène Perdriat ont ordinairement moins d'innocence et même, comme on dit et comme il faut répéter pour ne se point singulariser, quelque afféterie "perverse" (perversité qui, dans ses envois des Tuileries, ne fera de mal à personne) mais il est impossible de n'aimer point cette préciosité originale, où se mêle la poésie et l'ironie, et l'on appréciera évidemment sa Madame Barbe-Bleue, jeune et jolie curieuse au long regard candide, levant la terrible petite clé, tandis qu'un suave pigeon, très Perdriat, roucoule doucement sur son épaule. Je confesse que je prise fort tout cet artifice, d'ailleurs honnêtement avoué, ne demandant pas à la peinture d'être en toutes circonstances de la peinture "solide" et croyant qu'on peut se laisser distraire à des vanités. (Maurice Brillant, « Le Salon des Tuileries », Le Correspondant, juin 1927, p.777)
Puis,
au Salon d’Automne, Hélène expose un portrait du peintre et écrivain précité,
Michel Georges-Michel, également auteur des Montparnos, publié en 1924.
Dans Les Montparnos, roman à clef sur les peintres de Montparnasse (Modigliani s’appelle « Modrulleau » et Jeanne Hébuterne « Haricot rouge »), Hélène n’est pas évoquée mais elle a donné trois illustrations. Je les ai retrouvées dans une édition un peu plus tardive.
Au
Salon des Tuileries suivant, La sieste, Le bouquet de la fiancée, la gitane,
la bergère, l’Ecolière, la Jardinière s’attirent à nouveau les commentaires
aigres-doux de la critique.
« Est-ce de la perversité ou de la candeur, ou de la candeur perverse, ou de la perversité candide, ou tout simplement une amusante formule, heureusement empruntée aux estampes de 1830, et largement exploitée, qui valent à Mlle Hélène Perdriat un succès qui ne change pas plus que sa manière ? That is the question. » (Arsène Alexandre, « Le Palais de Bois », Le Figaro, 4 mai 1928, p.2)
« Il fut impossible de déterminer à quelle contrée appartenaient les amusantes bergères d’Hélène Perdriat, et même si elles étaient de fausses femmes ou de vraies poupées. » (Arsène Alexandre, « Salon des Tuileries », Le Figaro illustré, 24 mai 1928, p.512)
Et Galtier-Boissière, le traître, ose même des « cocaïnomanes serpentines aux bizarres yeux d’insectes. » (« Quelques dames peintres », Le Crapouillot, 1er juin 1925, p.28), tandis que Vanity Fair publie Sur la plage de Balbec, la station balnéaire imaginaire de La Recherche.
Puis nouvelle page de Vanity Fair, en septembre, avec un texte dont j’ai pu déchiffrer une partie : « Une TROMPERIE de beauté est un masque pour l'inhumanité glaciale des femmes élancées d'Hélène Perdriat. Il n'y a ni sentiment, ni susceptibilité en elles, elles sont innocentes de sentiment, au-delà du bien et du mal, elles n'aiment ni ne haïssent, et leur coquetterie est mortelle parce qu'elle est indifférente. Dans leurs affectations parfaites, il n'y a jamais de trace du possible ou du probable. »
Je dois avouer que je ne suis pas loin de partager les interrogations de la critique devant certaines toiles…
Huile sur toile, 61 x 46 cm
…
et pourtant, un courrier de lectrice de La Femme de France souligne
l’adhésion d’une partie du public de l’époque : « 0 Cupidon, dieu
charmant inspirateur de toutes les attirances, se peut-il que vous ayez
ressenti "un indéfinissable malaise" devant le tableau d'Hélène
Perdriat ? Pour ma part, c'est dans une délectation extasiée qu'il me
plongea. Quelle harmonie parfaite en ce trio ! Grâce indolente de ces houris
aux longues paupières voluptueusement mi-closes ; grâce plus enivrante encore de l'union intime des fleurs
et des chairs. Qu'importe le ton grisaille, de la reproduction ! On le devine,
on le voit, l'ardent soleil des tropiques prolongeant sa caresse sur ces corps
d'ambre rose à la plénitude de beaux fruits… » (signé : « La
Tzigane », courrier des lectrices de La Femme
de France, 2 février 1930, p.9)
L’année
suivante, Hélène ne paraît pas aux Salons de printemps mais son illustration du
roman de Colette, La Maison de Claudine, est signalée par plusieurs
périodiques.
Hélène
a cependant été présente dans les galeries :
« Raymond Cognat, qui écrit un ouvrage sur les décors de théâtre, a organisé, à la Galerie de France, rue L'Abbaye, une exposition qui réunit des maquettes de costumes et de décors en nombre suffisant, et choisis avec assez de discernement pour donner une idée du visage nouveau qu'a pris le décor de théâtre en France. (…) Pour d'autres même le théâtre apparait comme le moyen d'expression idéal. Est-il des gouaches de Jean Hugo le représentant mieux que les costumes pour Roméo et Juliette ou La Femme silencieuse ? Et quel enchantement que Le Marchand d'Oiseaux d'Hélène Perdriat ! » (André Warnod, « Les peintres et le théâtre », Comœdia, 6 février 1930, p.3)
« D'une part chez Pleyel, d'autre part au Sylve, les cimaises sont occupées par nos femmes peintres. Plusieurs même, parmi celles-ci, exposent aux deux endroits, d'où, d'ailleurs, le moindre inattendu est banni. Mais Hélène Dufau, Mlle Charmy, Marguerite Crissay, Adrienne Jouclard, Mela Muter et Pauline Peugniez possèdent chacune une facture bien caractérisée. Toutes, du reste, de longue date, jouissent d'une réputation bien établie. Chez Hélène Perdriat et chez Nathalia Gontcharova la préoccupation décorative domine le sujet, comme chez Marie Laurencin, qui se répète inlassablement, et chez Irène Lagut. » (Vanderpyl, « Femmes peintres », Le Petit Parisien, 28 mai 1930, p.4)
J’ai
aussi eu la surprise de trouver une trace d’Hélène dans le magazine illustré Plus
Ultra, supplément mensuel du magazine argentin Caras y Caras essentiellement
consacré aux événements artistiques et culturels. Le numéro de février 1930 publie
« Hélène Pedriat et la peinture féminine actuelle », écrit par León Pacheco, un
écrivain costaricien.
« Si, du voyage vers le vice moderne de la couleur et des beautés nées dans les profondeurs de toutes les sensibilités cosmopolites, nous allons dans le Paris des enthousiasmes frivoles et des grâces, nous trouvons la femme qui sait le mieux exprimer ses plaisirs et ses charmes sous la forme de jeunes filles naïves, charnues et sensuelles.
Hélène Perdriat s'installe dans le plaisir comme si c'était la profession la plus confortable de ce siècle qui marche à une vitesse vertigineuse. Mais dans cette précipitation féminine à vivre tous les secrets fugaces de la vie, on ressent une langueur très élaborée que les personnages de sa comédie picturale nous révèlent très fréquemment. Dans ces vierges folles, allongées dans l'amour, avec leur semi-nudité et leurs âmes à peine ébranlées par une chaleur sensuelle, la curiosité du monde ne s'apaise pas une minute. Hélène Perdriat ne fait qu'approfondir la note dans des directions très différentes de sensibilité, encouragée par la tolérance de tous ceux qui ont inventé la prédominance des femmes dans le monde contemporain. » (León Pacheco, « Hélène Pedriat et la peinture féminine actuelle », Plus Ultra, n° 166, février 1930)
Parallèlement, Hélène continue à pratiquer la gravure. J’en montre quelques-unes, probablement ce qu’elle a produit de plus poétique.
Et aussi ces deux aquarelles :
Quand elle abandonne ses poupées frisées, ses petites huiles de l'époque se rapprochent de
l’esthétique épurée de ses gravures.
Et,
quelques soient les titres, il y a toujours un peu d’Hélène dans les visages.
Collection particulière (vente 2008)
Puis
arrive un succès très commenté, les Cloches pour deux mariages de
Francis Jammes, dont elle réalise les illustrations.
« Première surprise : on s’attend aux chaudes et vives colorations, aux contrastes, aux évocations exotiques, exotisme de rêves, évocateur d’îles enchantées. Perdriat au contraire a réussi dans ses pointes sèches de claires harmonies ; on retrouve ses femmes aux grands yeux rêveurs mais au contact de la fraîche poésie de Francis Jammes elles sont presque devenues angéliques. Le voyage aux pays fabuleux, aux lointaines colonies s’est transformé en conte bleu. Seules une ou deux planches restent évocatrices de la peinture.
Mais le plus certain succès de Perdriat est dans les en-tête de chapitres formées de guirlandes ou de couronnes de fleurs. Ces pages sont parfaites, exquises de dessin et de couleurs. D’un charme incontestable, elles prouvent qu’il est possible de trouver un accord harmonieux entre les couleurs et la typographie. Dix grandes compositions hors texte, treize en-tête de chapitres et treize culs-de-lampe constituent la parure élégante et légère de ce volume. Hélène Perdriat y montre un métier à la fois habile et naïf, séduisant en tous cas et dont on est contraint d’aimer la tendre saveur. » (Raymond Cogniat, « Livres de luxe », Les Chroniques du jour, 1er juillet 1930, p.26)
« Cloches
pour deux mariages, par Francis Jammes ont été décorées par Mme Hélène
Perdriat de pointes-sèches en couleurs où se retrouve tout le charme, le
maniérisme aussi, de cette artiste que l’on range avec raison parmi nos
meilleures femmes-peintres. Son dessin naïf rappelle celui d’une écolière qui
collectionnerait les catalogues de Vilmorin ; sa couleur évoque les
mauves, les verts délavés, les terres de Sienne déteintes, que l’on honorait
tant au début du siècle. Des pages claires, composées sans titre courant et que
parfois relève une initiale bleu pâle ; de charmants départs de chapitres,
où le chiffre romain est encadré dans des guirlandes de fleurs ; un titre,
champêtre à souhait, où le bleu gris s’unit au noir et au bleu cobalt, dans une
harmonie ravissante… » (Bertrand Guégan, « L’Œil du
bibliophile », Arts et métiers graphiques, 15 mai 1930, p.977)
Et
toujours, la vie mondaine : « Une réception tout intime réunit, le
samedi 29 mars, les nombreux amis d’Adam [revue de mode masculine] (…) Une
animation charmante égayait les groupes aimables où l’on reconnaissait Mme Van
Dongen, M. Francis de Miomandre, Mme Titayna, le comte de Condé,
Mme Hélène Perdriat, Marcel Hemjic, M. Pierre Chanlaine, (etc.) Et l’on se
sépara très tard, après avoir levé des coupes ferventes au triomphe d’Adam. »
(Adam, 15 avril 1930, p.25)
En
1931, Hélène n’apparaît dans la presse qu’à l’occasion de l’exposition des
Femmes artistes modernes (FAM). Paul Sentenac relève sa « séduisante
imagination ». (La Renaissance, 1er mars 1931, p.115)
et, comme toujours : « C’est par
l’ingéniosité, les naïvetés roublardes, les trouvailles piquantes, que nous
divertit et nous attire la complexe évocation de Mlle Perdriat, Les plaisirs
du printemps. » (Raymond Lécuyer, « Les Femmes Artistes
Modernes », L’Ami du peuple du soir, 28 janvier 1931, p.2)
En 1932, elle participe à nouveau à l’exposition des F.A.M. avec deux dessins mais n’est pas citée dans la presse, sauf pour quelques échos de fêtes, notamment chez Suzy Solidor dont Hélène aurait fait le portrait, comme une quarantaine de peintres de son époque.
Je
n’ai pas trouvé à quel moment Hélène a divorcé de Thorvald Hellesen mais c’était
avant le 26 décembre 1932, jour où elle se remarie avec Henri Falk, un auteur
dramatique de 51 ans. L’acte de mariage nous apprend qu’elle a probablement une
sœur, Marguerite, « propriétaire à
Saint Hilaire de Riez, Vendée » qui est son premier témoin. L’autre est
Minnie Barnard, directrice de la librairie Climats, 43 rue de Clichy (Archives du département
de Paris, registre des mariages
: 16M 262, 24/12/1932 - 31/12/1932, feuillet 3/8).
L’année suivante, Hélène paraît avoir disparu. Elle n’est même pas à l’exposition des FAM et son absence est remarquée par Le Journal du 11 mai 1933.
Il n’y a qu’Angèle Delasalle pour évoquer sa « fantaisie imaginative » dans l’article qu’elle écrit sur « La femme dans la peinture » (La Française, 18 février 1933, p.3)
Hélène est allée s’installer avec son mari au domaine de la Vaillette à Loulay, un petit bourg de Saint-Pierre de l’Isle, à une cinquantaine de kms de La Rochelle.
Voici un exemple de ce qu’elle peint, en 1934 :
La
même année, Hélène est présente au MoMA de New York, dans l’exposition
internationale d’art théâtral (15 janvier-24 février
1934). La liste de contrôle des œuvres exposées, indique qu’y ont été présentés des éléments du spectacle Le Marchand d’Oiseaux.
Puis la presse nous apprend le décès de Falk, le 6 mars 1937 :
« Romancier
très parisien, "conteur" brillant et auteur de théâtre à succès, Henri Falk,
quelques semaines après avoir conduit Henri Puvernois à sa dernière demeure,
est mort à son tour. Il a succombé, hier matin, des suites d'une intoxication,
dans la clinique où il avait été transporté la veille au soir (…) Il laisse, outre
d'innombrables contes pleins d'ironie et de fine observation, des romans comme Le
fils improvisé, qui lui valut, en 1928, le Prix de l'humour, et tous les
Parisiens se rappellent avoir applaudi, au théâtre Pigalle, sa dernière
comédie, Saint -Alphonse. Il était marié à Mme Hélène Perdriat, l'excellente
artiste peintre à qui le Petit Journal présente ses très sincères condoléances.
(« Henri Falk, romancier, homme de théâtre et brillant conteur, vient de
mourir », Le Petit Journal, 7 mars 1937, p.5)
Dès juillet, Hélène est de retour ; elle expose à la galerie Charpentier. On ne sait pas quelles œuvres mais on est un peu estomaqué par ce qu’on en lit : « Hélène Perdriat a un certain talent. Elle traduit la perversité avec application. (…) Elle vous livre des regards d’alcôve avec une impudeur gênante. Elle est malsaine avec inconscience. » (« Hélène Perdriat », La Flèche de Paris, 24 juillet 1937, p.5)
J’imagine qu’il s’agissait d’œuvres ressemblant à celle-ci…
Hélène
est présente aussi à l’Exposition internationale des arts et des techniques
dans la vie moderne : elle figure dans le catalogue, dans la liste des
exposants de « Maquettes de décors. Maquettes et costumes » (p.514)
Mais elle ne paraît pas à l’exposition annuelle des F.A.M.
Puis, au Salon d’Automne, elle expose une Allégorie des Parques « avec son ingénuité », écrit Paul Sentenac dans L'Express du Midi (21 décembre 1937, p.8)
Après une dernière participation à l’exposition des F.A.M. en mars 1938, puis à une exposition de groupe à la galerie Saint-Georges le mois suivant, il faudra attendre 1943 pour revoir Hélène à la galerie l’Arc-en-ciel. Elle donnera lieu à une critique assez bienveillante mais un peu étonnante puisque l’auteur ne semble pas savoir qu’Hélène a déjà été plusieurs fois illustratrice : « L’art de Mme H. Perdriat n’est peut-être qu’un jeu, mais combien délicat. Il consiste à représenter en l’agrandissant une miniature persane qu’aurait préalablement revue et corrigée un adolescent romantique et baudelairien. Et si la peinture est un tantinet étrangère à l’affaire et si le dessin y souffre quelques légères entorses, nous aurions mauvaise grâce de nous en plaindre. Peintes à l’aide d’une matière qui leur donne un rare éclat, ses œuvres se sauvent de la banalité par une vérité naïve de l’exécution et révèlent la présence de dons qu’elle pourra très heureusement utiliser lorsqu’elle abordera l’illustration. » (« Hélène Perdriat », Beaux-Arts, 1er janvier 1943, p.8)
La dernière publication d’une de ses œuvres par la presse atteste l’évolution de son style.
Puis,
il y eut une exposition au Centre de documentation de Strasbourg : « Le
public appréciera, suivant ses goûts personnels, les peintres, héritiers du
douanier Rousseau, de la réalité naïve : Hélène Perdriat, Francis Smith, Madeleine
Luka et Carzou » (« Exposition L’Ecole moderne de Paris », Les
Dernières nouvelles d'Alsace, 7 janvier 1947, p.6)
Et un dernier Salon d’Automne en 1947 : « La toile d’Hélène Perdriat, intitulée Printemps, toile bien féminine s’il en est, ferait les délices des petites paysannes amoureuses » (Jean Bouret, « Le Salon d’Automne », Arts : lettres, spectacles, musique, 26 septembre 1947, p.4)
« Plusieurs "figuratifs" restent coloristes avec des palettes moins vibrantes. Il s’agit
de Feuillatte et de son Arlequin, d’Hélène Marre et de sa bohémienne, de
Demeurisse et de son intérieur en symphonie blonde, d’Hélène Perdriat et de sa
rêveuse jardinière. » (Paul Sentenac, « La peinture au Salon
d’Automne », Cette Semaine, 29 octobre 1947, p.32)
L’acte
de naissance d’Hélène porte la mention d’un quatrième mariage, le 22
octobre 1952 avec Jean Romain Marie Ollivier, qui sera
suivi par un divorce en 1958.
Enfin, le journal Apollo favorisera une dernière exposition d’Hélène à la galerie Renoir de Bruxelles en novembre 1960.
Hélène
s’est à nouveau retirée « dans son château, du Logis de la Vaillette,
laissé quasiment à l’abandon, entourée de dizaines de chats, totalement oubliée
en tant que peintre, monnayant de-ci de-là, à qui acceptait, une peinture pour
vivre et nourrir ses chats. » (Société d'ethnologie et de folklore du
Centre-Ouest, Aquitaine : revue de recherches ethnographiques, n°279,
avril-juin 2011, p.51-52)
Michel Georges-Michel, dans De Renoir à Picasso…, ajoute que les habitants de son village l’avaient surnommée la « fée féline » à cause des quatre-vingts chats dont elle s'occupait, qu’elle avait aussi adopté deux orphelins et épousé un médecin aveugle…la légende, encore ?
Hélène
Perdriat est morte le 23 juin 1969 à Saint Pierre de l’Isle.
*
Comment
qualifier l’œuvre d’Hélène ?
Deux idées reviennent de façon récurrente sous la plume de la critique : un naïveté formelle un peu désarmante, une sophistication et/ou une préciosité perverse. C’est la conjonction des deux qui produit son effet : les jeunes beautés aux traits angéliques semblent entretenir, au milieu des fleurs, une complicité avec toutes sortes de créatures (agneau, biche, oiseau, singe, chat) apparemment inoffensives – mais qu’en sait-on ? - l’ensemble composant un cocktail vaguement inquiétant, voire sinistre.
La ressemblance, probablement réelle, entre Hélène et certains de ses modèles, paraît avoir aussi frappé le spectateur, comme si l’apparente timidité des jeunes filles qu’elle représentait devait être mesurée à l’aune de ce qu’on croyait savoir de la peintre elle-même, laquelle n’a pas manqué d’entretenir une certaine ambiguïté sur son propre personnage.
Pourtant, comme on l’a vu, son art plaisait au public et, aujourd’hui encore, on peut trouver ceci, sur Facebook :
Ce tatouage, intitulé Trois filles folles dansent à la lune est indéniablement la copie d'une gravure d'Hélène parue dans la revue La Presqu'île.
Et pourtant, depuis sa disparition, Hélène n’a plus été citée nulle part et, à ma connaissance, n’a jamais fait l’objet d’une publication spécifique. Il faut donc en déduire que ses dessins n'ont pas encore totalement perdu leur force évocatrice !
Ses natures mortes, qui sont à peu près tout sauf « naturelles », ne nous en apprendront pas davantage…
*
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