Jeanne Adèle Desgrange est née le 27 janvier 1877,
au domicile de ses parents, 24 rue de Milan à Paris 9e. Elle est la fille de Léon Auguste Victor
Desgrange, ingénieur civil de 31 ans, et de Marie Isabelle Toudouze, 26 ans,
déclarée sans profession. (Archives du département de la Seine, Acte de
naissance, V4E 3539, 25/1/1877 - 17/2/1877, feuillet 6/31)
En fait, elle voit le jour dans une famille où l’art et l’architecture font bon ménage depuis plusieurs générations. Sa mère, Isabelle, est peintre, comme son oncle Edouard Toudouze, qui est présent pour contresigner son acte de naissance. Son grand-père maternel était architecte, sa grand-mère aquarelliste.
Jeanne est élevée comme une jeune fille de la bourgeoisie parisienne, dans un environnement essentiellement artistique et dans un quartier, proche de la rue de Rome, où de nombreux peintres ont séjourné.
Selon sa descendante Charlotte Hellman, elle aurait étudié le piano avec Gabriel Fauré (probablement dans les années 1883-1885) et aurait même obtenu un premier prix du conservatoire de la ville de Paris. (Charlotte Hellman, Glissez mortels, Philippe Rey éditeur, 2021, p.49)
On suppose toutefois que c’est avec sa mère que Jeanne s’initie à la peinture car ce point n’a, semble-t-il, jamais été éclairci. Charlotte Hellman écrit que « c’est donc avant tout par capillarité qu’elle forme son œil et son crayon », ce qui laisse tout de même un peu songeur : quelques cours de dessin ne peuvent gâcher les talents naissants !
On imagine aussi que c’est dans son cercle familial que la Jeanne rencontre son futur mari, Eugène Louis Pierre Selmersheim, né le 24 novembre 1869. Lui aussi est architecte, comme son père, Antoine Paul Selmersheim, et son frère Tony, avec lequel il a également suivi l’enseignement de l’Ecole supérieure des arts décoratifs. Avec son ami Charles Plumet, Tony est l’un des créateurs du « Groupe des Cinq » qui prendra une part active dans l’invention de l’Art nouveau.
Lorsque Jeanne épouse Pierre Selmersheim, le 8 août 1899, elle a vingt-deux ans, lui trente. (Archives du département de la Seine, Acte de mariage V4E 10205, 5/8/1899 - 17/8/1899, feuillet 7/31)
Pierre, membre associé de la Société Nationale des Beaux-Arts, se fait remarquer par des productions d'un modernisme un peu contesté à ses débuts. C’est en sa compagnie que Jeanne paraît avoir exposé pour la première fois, en 1901, au « Salon de la Nationale », une vitrine contenant dix objets : bijoux, épingles, peigne et boucle de ceinture.
L’année suivante, on trouve dans la presse quelques petites précisions sur leurs activités : « [M. Pierre Selmersheim] se fit remarquer par des productions d’un modernisme aigu et j’ai gardé le souvenir, presque angoissant, d’un lit de milieu composé par lui, qui, si ma mémoire ne me trahit pas tout à fait, ne se contentait pas seulement d’être un lit, mais prétendait être, en plus et en même temps, une bibliothèque, une armoire à bibelots, un chiffonnier, un meuble à pharmacie, un billard, un fourneau de cuisine, que sais-je ? L’œuvre était contestable, mais la sincérité et la bonne volonté de l’auteur aussi bien que son désir de fuir les sentiers battus, méritaient l’estime. Depuis, d’ailleurs, M. Pierre Selmersheim s’est assagi ; une influence féminine lui a donné, sans doute, un sens plus exact de la mesure, et les bijoux et les meubles qu’il crée maintenant, soit seul, soit en collaboration avec Mme Jeanne Selmersheim, témoignent d’un talent plus souple et moins épris de complication. Cette boucle de ceinture, assez simple de forme, et tout à fait portable, en est une preuve. Exécutée soit en argent doré avec des pierres vertes, soit en argent avec des améthistes (sic), elle constitue un bon bijou d’usage courant, aux lignes heureuses et correspondant bien à sa destination. » (« L’Art appliqué », L’Illustration, 4 janvier 1902, p.15)
Et voici la boucle en question :
Le catalogue de 1901 fait mention de leurs deux
prénoms et de leur adresse : 16 rue La Fontaine (16e) C’est
l’adresse du « Castel Béranger », un immeuble à la mode construit par
Guimard en 1895/1898.
Ils s’y sont installés juste après leur mariage, au 6e étage où ils disposent d’un appartement et d’un atelier. C’est là qu’est née, le 9 juin 1900, leur première fille, Colette Léonie. Des deux aquarelles que j’ai trouvées de l’époque, il ressort que le style de Jeanne était alors assez « classique ».
Mais, au même étage du Castel Béranger vivent Paul et Berthe Signac. Paul Signac est déjà un peintre célèbre. Il a créé en 1884, avec ses amis Georges Seurat, Charles Angrand, Henri Edmond Cross et Albert Dubois-Pillet, la Société des artistes indépendants dont la première exposition a eu lieu, la même année, au Pavillon de Paris, au Champs-Elysées.
Adepte du divisionnisme, que son ami Félix Fénéon a désigné comme le « néo-impressionnisme », il a épousé, en 1892, Berthe Roblès dont il a peint le portrait l’année suivante.
Voisins de pallier, les deux couples entretiennent
des relations d’autant plus amicales que les deux hommes partagent la même passion
de la voile, comme en témoigne, s’agissant de Signac, un beau portrait exécuté
par un ami, Théo Van Rysselberghe.
Bien qu’il n’existe pas d’indication précise selon laquelle Jeanne aurait été « l’élève de Signac », à proprement parler, c’est néanmoins à son contact que son style paraît commencer à évoluer, comme on peut le constater devant cette petite huile. On peut imaginer que Jeanne a pris, comme modèle, les jouets de son fils Jean Pierre, né le 8 décembre 1904 dans un appartement où le jeune couple vient de s’installer, rue Surcouf (7e).
L’année suivante, Jeanne a déjà beaucoup progressé.
Dans le catalogue de la 3e Exposition
de la Société des artistes décorateurs, qui s'est tenue au pavillon de Marsan en 1907, Jeanne
est un « membre actif » mais c’est encore avec Pierre
qu’elle expose des « bronzes et bijoux ». Elle est encore désignée
comme membre dans le catalogue de l’année suivante mais n’expose pas.
On peut cependant noter, dans ces catalogues, que les Selmersheim ont à nouveau déménagé : ils habitent à présent 7 Villa du Roule à Neuilly, où est née, le 16 octobre 1907, la dernière fille du couple, Annette Eugénie, dite « Poucette ».
L’amitié se poursuit entre les deux couples : comme de nombreux artistes amis des Signac, les Selmersheim sont régulièrement invités à Saint-Tropez.
Quelques
années plus tard, Pierre Bonnard interprètera ce moment privilégié des vacances
à Saint-Tropez, pour les amis de Signac :
C’est à Saint-Tropez que Signac a acquis, en
1898, une belle demeure avec vue sur la mer : La Hune. Lors d’un de ces
séjours, Jeanne peint cette délicieuse évocation de son jardin.
A présent, son style divisionniste est
parfaitement assimilé et Jeanne le décline, le plus souvent, en nature morte…
… mais aussi en paysage.
C’est à peu près à cette époque que se
forme le couple Jeanne et Paul Signac.
Lorsque Jeanne expose pour la première fois aux « Indépendants », en 1911 (et non en 1909 comme on le lit parfois, les catalogues en font foi), elle habite encore à Neuilly. Elle montre deux natures mortes de tulipes et deux aquarelles de jardin. Voici un bouquet à titre de simple illustration car rien n’indique qu’il ait été peint à cette période, sauf peut-être sa palette claire.
En 1912, Jeanne expose La vallée du Buech, Le
goûter et des Fleurs, au Salon des Indépendants auquel elle restera
fidèle pendant plus de vingt ans.
C’est la première fois que j’ai trouvé son nom dans la presse, dans l’ombre du grand peintre : « Paul Signac, limpides, vibrantes, noblement construites une Vue de Venise dans la plus harmonieuse gamme de verts, un Château des papes glorieusement dressé au-dessus du Rhône, dans la magnificence du couchant. Autour de lui, camarades ou disciples, les autres diviseurs du ton, Luce, avec ses ouvriers, ses remorqueurs en vitesse sur l'eau lourde de la Seine, Mmes Lucy Cousturier, Chauchet-Guilleré et Selmersheim-Desgranges, coloristes raffinées. » (Georges Lecomte, « Le Salon des Indépendants », Le Matin, 20 mars 1912, p.5)
« Le pointillisme de M. Signac conserve ses
adeptes. L'aimable président des Indépendants les a fraternellement groupés à ses
côtés et ceci nous vaut une petite salle qui nous transporte par la pensée à
vingt ans en arrière. Notre-Dame de Paris, la Salute et le Château
des Papes ne vous apprendront rien de nouveau sur la théorie de la division
du ton, et quant à Mmes Lucie Cousturier et Selmersheim-Desgrange, elles font du
Signac avec une conviction digne d'un meilleur sort. » (Henry Revers,
« Les artistes indépendants », Le Radical, 20 mars 1912, p.4)
A la fin de l’année, la rupture du premier couple de Jeanne est consommée : son mariage avec Pierre Selmersheim est dissous par jugement, rendu le 23 décembre 1912 par le tribunal de la Seine. Jeanne continue pourtant à porter le nom de Pierre. Le divorce ayant été prononcé à ses torts, elle perd la garde de ses trois enfants.
C’est avec une nouvelle adresse, 78 rue Maistre (18e), qu’elle s’inscrit aux Indépendants de 1913, où elle montre trois tableaux de Fleurs. Le Salon a lieu en mars, Jeanne est donc déjà enceinte de son dernier enfant. Avec Signac, elle s’installe à Antibes où naîtra, le 2 octobre 1913, Ginette Laure Anaïs de « père non dénommé ». (Archives des Alpes Maritimes, 2 E 183 - Naissances - (1913), Acte de naissance n°205, feuillet 62)
Paul a quitté Berthe mais n’a pas divorcé et lui
écrit chaque jour. Berthe garde La Hune et le domicile conjugal parisien. Qu’aucune
des deux femmes n’ait exigé la « disparition » de l’autre dit assez
la place octroyée aux volontés des femmes dans les arrangements masculins de
l’époque.
Faute de catalogue numérisé, j’ignore si Jeanne ou
Paul ont exposé aux Indépendants de 1914. La presse n’en dit rien.
En 1916, cependant, Jeanne participe, avec Signac et de nombreux autres artistes, à une exposition de la galerie Bernheim, au profit de « l'œuvre de la Fraternité des Artistes » à laquelle les exposants se sont engagés à verser 5 % du produit de leur vente. (« Carnet de l’Art », Le XIXe siècle, 22 mai 1916, p.2)
Pendant la guerre, Ginette a peint plusieurs fois
sa fille, de petites huiles intimes.
En 1919, Paul Signac reconnaît sa fille, son acte de naissance en porte la mention, datée du 28 février. Cette situation est assez étonnante car elle était, a priori, interdite. Mais la mairie d’Antibes n’a probablement pas vérifié la situation matrimoniale du père et, tant que l’acte n’était pas attaqué, il gardait sa valeur juridique, fragile toutefois. On verra plus loin que Signac en était parfaitement conscient.
Les expositions des Indépendants reprennent en
1920. Jeanne est à présent installée dans l’appartement du 14 rue de l’Abbaye
(6e) qu’elle partage avec Signac. Elle expose trois natures mortes Pommes,
Bouquet d’œillets et Anémones et livre. Ce sont ses fleurs qui
ont attiré l’attention de Morin-Jean, lequel les a trouvées « un peu
papillotantes » (« Au Salon des Indépendants », La Gerbe,
1er mars 1920, p.173)
Signac affiche encore son adresse rue La Fontaine
et expose notamment Entrée du port de Marseille, une toile déjà ancienne
car il a très peu peint pendant la guerre (et se consacrera à l’avenir plus
volontiers à l’aquarelle).
L’année suivante, la même discrétion de domicile est encore de mise. Jeanne expose ses « plantureuses natures mortes » (Pierre Varenne, « Les Indépendants » Bonsoir, 26 février 1921, p.3), dont cette Rascasse et citrons, qu’elle aurait peinte, selon le musée d’Orsay, presque dix ans plus tôt.
Une Rascasse qui ne démérite en rien face à
celle que Théo Van Rysselberghe a peinte à peu près à la même époque.
Aux Indépendants de 1922, l’adresse de Signac est
toujours rue La Fontaine mais le rapprochement entre les deux peintres commence
à se lire entre les lignes : « Signac. Le maître nous envoie une parfaite
esquisse des quais du Petit-Andely. Il faut lui savoir gré de s’intéresser à
l’œuvre du « Foyer » et de nous instruire par sa compréhension de l’art pur. Mlle
Selmersheim-Desgranges, de jolies et délicates fleurs comme elle seule a le
secret de les comprendre. » (« Visite d’un Andelysien au Salon de
Peinture du "Foyer des Artistes" », L'Impartial des Andelys, 8 juillet
1922, p.1)
Et puis il y a ce journal américain, en anglais, qui ne prend pas de précaution particulière : « D'abord, il y a Paul Signac, doyen des néo-impressionnistes ; puis il y a Mme Signac (dans l'art, Jeanne Selmersheim-Desgrange) ; enfin, il y a Gillette, âgée de huit ans, et les trois peignent, principalement dans le Sud ensoleillé, mais aussi en Bretagne et, entre-temps, au 14 rue de l'Abbaye, près de Saint-Germain-des-Prés. M. Signac n'est pas seulement le père de Ginette, mais aussi celui du Salon des Indépendants, qu'il préside, et qui, on s’en souvient, est un peu plus ancien, car il est né il y a près de quarante ans. Logique et cohérent dans sa vie comme dans son art, M. Signac n'a jamais participé à un Salon gouverné par un jury. » (« Round the studios », The New York Herald, 29 octobre 1922, p.2, traduction personnelle)
« Logique et cohérent dans sa vie » mais
il faudra cependant attendre les Indépendants de 1925 pour qu’enfin Signac
donne au catalogue sa nouvelle adresse, rue de l’Abbaye… la première année où
j’ai trouvé Jeanne évoquée pour elle-même mais par un critique qui la prend
visiblement pour un homme : « retenons la somptueuse palette d'un
coloriste, Selmersheim-Desgrange. » (Hoffmann-Eugène, « Salon des
Indépendants », La Revue des beaux-arts, 1er mai 1925,
p.13)
En 1926, les Indépendants organisent deux expositions, une rétrospective en février-mars pour les trente ans de la Société et le Salon habituel en avril-mai. Jeanne ne participe qu’à la rétrospective, avec six toiles datées de 1910 à 1925, avec notamment Oranges et livres de 1914 qui pourrait bien être cette huile :
« En réunissant, dans une aile du Grand Palais, des œuvres d'artistes disparus ou vivants qui, de 1884 à 1914, prirent part à ses trente premières expositions, la Société des Indépendants fut bien inspirée. Cette exposition, malgré les lacunes inévitables qu'elle comporte, permet, en effet, au visiteur impartial, de se rendre compte de la valeur des tendances, souvent contradictoires, qui s'affrontèrent et se heurtèrent au sein d’une société arborant fièrement la devise : "Ni jury, ni récompenses…" (…) Dubois-Pillet, fondateur de la Société, participa avec conscience aux recherches du groupe néo-impressioniste que devaient illustrer avec éclat les Seurat, Cross, Signac, Augrand, Luce, Petitjean, Schuffenecker, Lucie Cousturier, Selmersheim-Desgranges, Edouard Fer. » (Maurice Robin, « Trente Ans d'Art Indépendant de 1884 à 1914 », L'Éclaireur du dimanche, 30 mai 1926, p.22)
La source probable de l’erreur concernant le premier « Indépendants » de Jeanne se trouve dans ce catalogue, qui indique que Jeanne y a exposé en 1909. J’ai même revérifié le catalogue, supplément inclus, elle ne s’y trouve vraiment pas, pas plus qu’en 1910…
Les toiles de Jeanne n’étant généralement pas
datées, c’est particulièrement difficile de suivre la progression de son style.
Mais on peut souligner quelques thèmes récurrents, comme cette branche
d’oranger, justement.
On constate aussi son intérêt pour les harmonies à dominante bleue, qu’elle semble multiplier dans les années 1920 :
Comme on le voit, les scènes « avec vue » sont également très fréquentes :
Notons, au passage, que ce titre, probablement inventé par le vendeur est parfaitement incongru, sauf à considérer qu’à Saint-Tropez, on « petit-déjeune » au rosé de Provence !
On trouve aussi plusieurs évocations de Venise, souvent dans une dominante bleue.
Signac aussi a peint Venise, dans les années
1904-1905. Ils n’ont donc pas pu y aller ensemble. Jeanne y serait-elle allée
plus tard ou s’est-elle simplement inspirée des toiles du maître ? La
proximité des images de voiliers, par exemple, est assez étonnante – mais
peut-être que les voiliers de Venise se caractérisaient à l’époque par ce type
de voiles « fleuries » ?
L’année qui suit la rétrospective, Jeanne revient
à l’exposition des Indépendants et participe également au « Salon du
Sud-Est », à Lyon.
« Le Salon du Sud-Est s’affirme chaque année comme la manifestation picturale la plus importante de province. Il attire sur Lyon l’attention du monde des arts et lui acquiert peu à peu la réputation d’un grand centre artistique, tant par la valeur des exposants qu’il a su rassembler, que par son apport local qui peut s’affronter, souvent avec succès, aux maîtres de l’art contemporain. (…) Nous pouvons admirer les toiles des Angrand, Cross, Lucie Cousturier, Luce, Petitjean, Pissarro, Mlle Selmersheim-Desgranges, Seurat, Paul Signac, qui est devenu l’historiographe de cette école après avoir contribué à sa formation, et Van Rysselberghe. » (« Les Arts », Le Tout Lyon, 5 juin 1927, p.3)
Le Peuple (2 décembre 1927, p.2) nous apprend aussi qu’elle a participé à l’illustration du numéro de novembre-décembre de la revue niçoise Pages nouvelles, avec Signac, Luce et Edouard Fer.
C’est en cette année 1927 que Signac atteint l’objectif
qu’il a poursuivi pendant plus de dix ans : obtenir de Berthe qu’elle
accepte qu’ils adoptent ensemble la petite Ginette. « Le 6 avril 1927, la
chose est faite : par jugement du conseil du tribunal civil de première
instance de la Seine : l’adoption finale de Ginette par Signac (mentionnée
sur l’acte de naissance) est actée. » (Charlotte Helmann, op.cit. p.162)
Mais l’acte de naissance de 1913, je l’ai sous les yeux, il ne mentionne pas cette adoption. Une inscription a probablement été faite en 1927 mais l’acte ayant moins de 100 ans, je n’y ai pas accès. Comment Jeanne a-t-elle pu supporter, une nouvelle fois, de perdre tout lien juridique avec son dernier enfant après avoir été privée de la garde des trois premiers ? Elle l’a probablement accepté pour l’avenir de sa fille, sachant comment étaient considérés les enfants nés hors mariage en ce début du XXe siècle…
Les années suivantes, les natures mortes se
succèdent, sans qu’on puisse les identifier d’après les catalogues. En 1928,
Jeanne participe au 34e Salon de Nice : « Mme
Selmersheim-Desgranges a un Viaduc de Sisteron défini dans la manière de
Signac, avec un emploi extrêmement délicat et subtil des touches de couleurs pures
se fondant par le moyen du contraste simultané dont Chevreul, on ne l’ignore
pas, fut le premier théoricien. Et une très belle nature morte au coffret de
laque avec fleurs en vase précieux qui est très ‘’vue’’ et d’une tonalité de
joie. » (Claude Demay, « Au long des cimaises », Mediterranea,
1er mars 1928, p.127)
Je n’ai pas retrouvé le Viaduc. S’agissant des natures mortes, elles semblent s’affirmer avec des tonalités plus contrastées et, toujours, des couleurs complémentaires (bleu-orange, jaune-violet) qui leur apportent une luminosité particulière.
Fin 1931, Jeanne bénéficie de sa première
exposition personnelle à la galerie Jacques Rodrigues-Henriquès et d’un article
louangeur de Charles Fegdal, qui lui aussi se trompe sur la date de son premier
Salon des Indépendants, suivi sur ce point par Maximilien Gauthier.
« Première exposition particulière de Mme Selmersheim-Desgrange. Depuis ses premiers envois aux Salons des Indépendants, dès 1909, nous avons pu suivre l’artiste ; son talent a grandi, s’est affirmé et s’est nourri selon une sûre et rare unité. Sa technique, basée sur les données scientifiques du néo-impressionnisme, prend sur ses toiles un aspect personnel un éclat et une fraîcheur colorés qu’elle dirige dans l’équilibre d’une grâce parfaite.
Mme Selmersheim-Desgrange montre ici quelques-unes
de ses toiles de 1909, des aquarelles de la même époque ; on y discerne, dès
l’abord, la puissance délicate qui mène aux toiles de fleurs, par exemple,
peintes récemment. Les voici, ces fleurs, aux tons harmonisés et ordonnés, que
des touches rapides et de couleurs pures rendent souples, claires, pimpantes, comme caressées de soleil matinal au
printemps. Voici, aussi, des natures mortes où chaque volume, chaque masse, se
situent dans des ambiances variées, étudiées avec soin, observées et pénétrées
avec exactitude. Voici, enfin, des paysages à l’aquarelle qui sont, mieux que
des notes, de petites transcriptions spontanées et pleines, - et c’est
Marseille, un Marseille d'autrefois où, sur le Vieux-Port, les femmes portaient
ces immenses chapeaux maintenant disparus ; c’est Albi, la ville rose, la ville
aux vieux ponts, à la cathédrale-forteresse, à l’archevêché où vit l’ombre de
Toulouse-Lautrec au milieu de ses œuvres ; c’est Collioure, où chante l’âme
proche de la Catalogne d’Espagne. Mme Selmersheim-Desgrange traduit et évoque
avec aisance, sobriété, force contenue. » (Charles Fegdal, « La vie
artistique », Une semaine de Paris, 10 décembre 1931, p.2)
« A la Galerie Jacques Rodrigues-Henriquès, radieuses expositions d’aquarelles et de peintures par Selmersheim-Desgranges, choisies dans la production d’un artiste dont les débuts, au Salon des Indépendants, remontent à 1909. Parti du pointillisme le plus scrupuleusement appliqué, Selmersheim-Desgranges a sans cesse évolué vers plus de naturel et de grâce. Ses fleurs et ses vues saines, consistantes, allègres, méritent de représenter, au Luxembourg, à côté de Signac et de Seurat, un aspect charmant du post-impressionnisme. » (Maximilien Gauthier, « Les expositions », L'Art vivant, n°156, janvier 1932, p.61)
Huile sur carton - 55 x 45,2 cm
Musée des Impressionnismes, Giverny
Aux Indépendants de l’année, sa présence est notée
par Arsène Alexandre dans Le Figaro mais sans commentaire particulier
(24 janvier 1931, p.6), tandis que « L’imagier » note « les très
sensibles natures mortes, coquillages et fleurs de Mme Selmersheim-Desgrange »
(« Le Salon des Indépendants », L'Œuvre, 23 janvier 1931, p.5)
L’année suivante, la galerie Braun organise une exposition sur le néo-impressionnisme que Claude Roger-Marx accompagne d’un long article. Tous les « camarades et disciples de Seurat », dont Lucie Cousturier, sont cités en début d’article. Jeanne n’apparaît qu’à la fin, de façon presque incidente : « Survivant à ses camarades et riche de ses aquarelles, seul avec Mme Selmersheim Desgrange, Signac reste fidèle au divisionnisme intégral. On le comparerait volontiers aux poètes parnassiens : il éblouit comme eux et des contraintes qu’exigent certains mètres [sic ?], tire une richesse nouvelle. Ces exercices radieux, ces fééries sans ombres, cette belle mathématique qui s’adresse aux yeux, charment par la finesse et la patience dépensées ; on admire la grâce avec laquelle pareilles toiles ont été organisées sans fatigue apparente et en obéissance aux règles. Une telle exposition montre les limites et l’échec final d’une doctrine à son heure utile, et qui contient autant d’illusion de que vérité. » (Claude Roger-Marx, « Le néo-impressionnisme à la galerie Braun », L'Europe nouvelle, 19 mars 1932, p.371)
Fin 1933, Jeanne participe à nouveau à une exposition rétrospective : « Le périodique Beaux-Arts, afin de compléter son programme d’information artistique, a décidé d’organiser au cours de l'année, une série d’expositions tant d’art ancien que d’art moderne qui devront être pour les visiteurs une mise au point et un enseignement. C’est ainsi que, en ce qui concerne l’art moderne, il présentera en plusieurs expositions une histoire de la peinture contemporaine. (…) Cette première exposition est donc consacrée aux suites de l’impressionnisme et comprend trois groupes : celui des peintres restés dans la tradition impressionniste : Maxime Maufra, Albert André, Henri Moret, Loiseau ; les premiers indépendants et le « divisionnisme » : Seurat, Signac, Cross, Pissaro, Luce, Dubois-Pillet, Angrand, Lucie Cousturier, Théo Van Rysselberghe, Lucien Pissaro, Jeanne Selmersheim-Desgranges ; enfin l’influence du divisionnisme sur l’Ecole et les Salons : Henri Martin, Le Sidaner, Ernest Laurent, Aman-Jean. » (« Une rétrospective de l'Impressionnisme », Le Cri du jour, 23 décembre 1933, p.15)
Dans le même temps, Jeanne est à la galerie Marseille, une exposition recommandée par Charles Fegdal : « les œuvres exposées sont du plus sûr attrait, de la meilleure qualité. Fleurs, natures mortes, paysages ; technique selon Signac, mais personnalité dans l'architecture des masses et des tons. » (« Arts », La semaine de Paris, 28 janvier 1934, p.41)
Puis arrive l’exposition des Indépendants où Jeanne expose, avec des Fleurs, une Nature morte blanche que j’aurais bien aimé voir, mais qui est restée introuvable.
« Aux Indépendants est associé le triomphe du groupe néo-impressionniste qui, avec Seurat, Dubois-Pillet, Signac, Cross, Van Rysselberghe, Maximilien Luce, Hippolyte Petitjean, Charles Angrand, Lucie Cousturier, Jeanne Selmersheim-Desgranges, d’autres encore, vient de connaître à l’exposition du faubourg Saint-Honoré, organisée par la revue Beaux-Arts, une nouvelle consécration. » (Maurice Robin, « Au Salon des Indépendants », Les Hommes du jour, 15 février 1934, p.8)
En 1935, des prix de vente apparaissent dans le catalogue des Indépendants. Ce n’est pas la première fois en ce qui concerne Jeanne mais c’est une première pour Signac. Cela signale peut-être la situation financière un peu compliquée du maître qui depuis vingt ans, entretient deux foyers, celui de Berthe et celui qu’il partage avec Jeanne. Cela permet aussi de comparer les notoriétés : les toiles de Jeanne sont proposées à 500 F., celles de Signac à 12 et 18.000 F.
Seule La Croix signale « Les Tulipes de Jeanne Selmersheim-Desgranges » (P. de Charnage, « Le Salon des Indépendants », 25 janvier 1935, p.4) Celles que je place ci-dessous doivent être à peu près de l’époque, car elles ont tout l’air d’avoir été installées dans la soupière chinoise déjà repérée dans les années 30…
La mort de Paul Signac, le 15 août 1935, donnera lieu, aux Indépendants suivants, à une rétrospective : « Une salle tout entière est ici consacrée au souvenir de Paul Signac, disparu en août 1935 : son clair portrait peint par la main filiale de Ginette Signac-Cachin, préside. » (« Au Salon des Indépendants », Le Petit journal, 6 février 1936, p.4)
Cette année-là, Ginette est également présente dans le catalogue avec une Figure nue et une Nature morte au chat, tandis que sa mère expose 15 œuvres, dont cinq aquarelles, ce qui me fournit l’occasion d’en montrer deux qui ne manquent pas de charme, à défaut d’être datées…
Jeanne continuera à exposer aux Indépendants
jusqu’en 1939. Elle a probablement dû quitter l’appartement de la rue de
l’Abbaye et s’installer chez sa fille, mariée en 1934 à Charles Cachin, le fils
de Marcel Cachin.
On n’entendra plus parler d’elle dans la presse, jusqu’à une exposition « Autour de Seurat », organisée en 1954 à la galerie Baugin mais, à nouveau, elle n’est citée que de façon incidente, contrairement à Lucie Cousturier, davantage identifiée au groupe des néo-impressionnistes.
Ses toiles les plus tardives permettent de constater qu’elle n’a jamais abandonné le divisionnisme, même si elle paraît avoir un peu libéré sa touche dans ses derniers tableaux… si tant est que leurs datations soient exactes.
Jeanne Selmersheim-Desgranges est morte le 30 avril 1958, dans l’appartement de sa fille, 34 quai de Béthune, à Paris.
*
J’avoue n’avoir jamais entendu parler de Jeanne
avant la donation qui vient d’être consentie au musée d’Orsay : la Rascasse
et citrons, montrée plus haut. Hélas, le livre de souvenir de son
arrière-petite-fille ne révèle pas grand-chose de son activité artistique et ne
m’a pas permis d’approfondir cet aspect de la vie de l’artiste, dont la
carrière est restée discrète, peut-être en raison de la notoriété de Signac et
de sa personnalité pour le moins affirmée.
Pour conclure - je n’y reviendrai pas puisqu’elle est née au XXe siècle - voici une jolie nature morte de la main de Ginette, laquelle, comme on le voit, a tracé son propre chemin stylistique.
*
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