dimanche 22 mars 2026

Madeleine Lemaire (1845-1928)

Autoportrait – vers 1899
Publié in : Yveling RamBaud, 
Silhouettes d'artistes : avec portraits dessinés par eux-mêmes
 Société française d'éditions d'art, Paris, 1899, p.149

Jeanne Magdeleine Colle est née le 24 mai 1845 aux Arcs-sur-Argens, une commune du Var. Son père, Hypolite Colle a quarante-six ans, il est « propriétaire et percepteur ». Sa mère, Marie Nanine Habert, sans profession, a vingt-deux ans de moins que son mari. Tous deux sont domiciliés à Draguignan et, comme souvent, les témoins sont probablement des proches de la famille, un aubergiste et un notaire. (Archives du Var acte de naissance 7 E 4/26, vue 33/133, acte 30)

Plus tard, Jeanne Magdeleine choisit le prénom de Madeleine et déclarera, dans les catalogues de Salon, être née à Sainte Rossoline, dans le Var mais je n’ai pas trouvé à quel lieu cela pouvait faire référence.

Par sa mère, Madeleine est la petite-fille du baron et général d’Empire Pierre Joseph Habert (1773-1825) et la nièce de Jeanne Mathilde Habert, épouse Herbelin, peintre miniaturiste qui expose régulièrement au Salon. C’est elle qui donne à la jeune fille ses premiers cours de dessin.

 

 

Jeanne-Mathilde Herbelin (1820-1904)
Portrait présumé de Delacroix – 1855
Peinture sur ivoire, 10 x 12,4 cm
Musée du Louvre, Paris


C’est aussi Jeanne-Mathilde Herbelin qui est propriétaire du château de Réveillon (Marne), un lieu qui aura son importance pour la renommée future de Madeleine.



Mais, pour l’heure, la jeune Madeleine poursuit sa formation dans le très chic atelier pour femmes du peintre Charles Chaplin (1825-1891), plusieurs fois évoqué ici puisqu’il a aussi été le professeur de Louise Abbema, Henriette Browne, Eva Gonzales et quelques autres…

Chaplin fera même son portrait dont je n’ai trouvé qu’une interprétation à l’eau-forte.

 

Berthe Delorme, aquafortiste
Portrait de Mme Madeleine Lemaire d'après Chaplin
Eau-forte sur papier vergé, 24,2 x 18,2 cm
Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la ville de Paris


Le 10 mai 1865, quelques jours avant ses vingt ans, Madeleine épouse Casimir Louis Philippe Lemaire 30 ans, alors employé à l’Hôtel de ville. Leurs témoins sont le beau-frère du marié, receveur municipal, et l’ancien directeur de la compagnie du gaz de Paris, commandeur de la Légion d’honneur. (Archives de Paris, acte de mariage V4E 908, vue 4/14, acte 238)

Toutefois, la modestie de l’activité de son mari n’est qu’apparente : lorsque naît leur fille Suzanne, le 21 mars 1866, Casimir Lemaire est déjà devenu « rentier » tandis que Madeleine est « sans profession ». (Archives de Paris, acte de naissance V4E 914, acte 385, vue 9/31).

Or, Madeleine est déjà peintre puisqu’elle a commencé à exposer au Salon dès l’année précédente, sous le nom de Madeleine Colle, un Portrait de Mme la baronne H... Elle y expose ensuite presque tous les ans, mais attend 1869 pour s’inscrire sous son nom d’épouse, celui avec lequel elle deviendra célèbre, et pas seulement pour sa peinture. Cette année-là, elle expose Improvisatrice vénitienne et Diana et son chien que j’illustre avec ce portrait dont on ne connaît pas la date d’exécution mais ce n’est pas très grave car Madeleine ne changera pas de style, tout au long de sa carrière (on peut le regretter mais c’est comme ça !).

 

Elégante au chien – sans date
Huile sur toile, 95,3 x 61,9 cm
Collection particulière (vente 2019)


Cette année-là, Madeleine s’installe au 31 rue de Monceau (8e) un hôtel particulier disposant d’un « hall dans le jardin » où sera son atelier.

C’est en 1873 qu’elle apparaît pour la première fois dans la presse, à l’occasion du Salon où elle a présenté deux toiles, Mlle Angot et La marguerite : « Mme Angot, le grand succès du jour, a fourni à Mme Madeleine Lemaire le prétexte d'une de ces compositions pleines de verve et d'éclat, dans lesquelles semblent jouer ses pinceaux habiles. Je sais peu de choses au Salon qui soient plus hardiment brossées que cette fière créature, rutilante et truculente, comme on aurait dit aux environs de 1830, quand les romantiques nous refaisaient une langue. Mme Lemaire, qui nous a prouvé tant de fois qu'elle avait la grâce, se plaît aujourd'hui dans l'affirmation de sa force. Cette fille de Mme Angot, avec ses carnations à la Rubens, sa chevelure ardente, ses yeux qui brillent comme des charbons sous l'aile de son large chapeau, est peinte avec une verve, un entrain que l'on aurait pu croire l'apanage exclusif de la main virile. » (Louis Enault, « Salon de 1875 », Le Constitutionnel, 23 juin 1873, p.2)

Une fois encore, je pose ici une simple illustration… (cliquer pour agrandir)

 

Portrait de femme – sans date
Huile sur toile, 143,8 x 94,6 cm
Collection particulière (vente 2022)


L’année suivante, ce sera Colombine : « Mme Madeleine Lemaire dans sa Colombine, suit heureusement les traditions des Carle Vanloo et des Natoire. » (Nestor Paturot, Le Salon de 1874, Le National, Paris, 1874, p.226) et, pour la première fois, un Panier de roses, une fleur qui deviendra sa marque personnelle.

 

Panier de roses – sans date
Aquarelle sur papier, 54,50 x 38 cm
Collection particulière (vente 2022)


Et l’année suivante, ce sera Corinne « Debout, coiffée, habillée dans le goût bizarre et piquant, parée des étoffes chatoyantes de son époque, on devine à la lyre, une lyrette de salon qu’a laissé aller sa main distraite, comme une émotion visible encore sur son intelligent visage, on devine qu’elle vient d’enthousiasmer un auditoire de choix. Mais, patience ! Corinne a chanté, elle va causer maintenant. » (Mario Proth, Voyage au pays des peintres : salon de 1876, H. Vaton édit., Paris, 1876, p.56-57)

Là encore, une simple illustration « musicale » :

 

Dame à la mandoline – sans date
Huile sur toile, 100 x 81,3 cm
Collection particulière (vente 2016)


Ce n’est hélas pas Corinne qui est reproduite dans l’ouvrage mais une Merveilleuse dessinée à la plume, technique avec laquelle Madeleine est particulièrement à l’aise…

 

Publié in : Voyage au pays des peintres : salon de 1876, n.p.
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France


… comme le confirme ce dessin :


Branche de marronniers – sans date
Encre - 19,5 x 15,5 cm
Maison de la Tante Léonie - Musée Marcel Proust, Illiers-Combray


« Mme Madeleine Lemaire est dans une bonne voie & le portrait qu'elle expose est une bonne chose. » (« Notes au crayon sur l’exposition de peintures », Paris à l'eau-forte, 21 mai 1876, p.11)

A partir de l’année suivante, Madeleine expose chaque année deux huiles et deux aquarelles. Ce sont elles qui vont assurer son succès.

 

Branche de roses – sans date
Huile sur toile, 39 x 56 cm
Collection particulière (vente 2019)


Panier de fleurs – sans date
Aquarelle sur papier, 44,5 x 58,5 cm
Collection particulière (vente 2016)

En 1877, année où elle obtient une mention honorable au Salon, elle expose une scène de genre Manon, un portrait et deux aquarelles. L’année suivante, c’est Ophélie, un portrait et deux aquarelles et elle participe aussi à l’Exposition universelle où ses aquarelles sont remarquées : 

« Je ne crois pas aller trop loin en disant que les grenades, les giroflées, les chrysanthèmes et autres fleurs que Mme Madeleine Lemaire a peintes haut la main, sont le dernier mot du genre, tant son aquarelle est franche, vive, enlevée, brillante, triomphante. » (Charles Blanc, Les Beaux-Arts à l'Exposition universelle de 1878, H. Loones, Paris, 1878, p.287) Et puisqu’on parle de giroflées triomphantes…

  

 

Hortensias et giroflées bleus et roses – sans date
Aquarelle et rehauts de gouache, 72 x 51 cm
Collection particulière (vente 2025)


L’année suivante, les aquarellistes français créent une société au capital de 40.000 Fr. Chacun des membres devait prendre une action de 2.000 Fr. et s’engager à ne plus envoyer d’aquarelle au Salon.

Lors de leur première exposition, le 10 avril dans un local de la rue Lafitte, ils sont dix-sept à exposer, dont Gustave Doré, Eugène Isabey, Jules Jacquemart, Jules Worms et Louis Leloir. Madeleine et la baronne Charlotte de Rothschild (1825-1899) sont les seules femmes du groupe. « Ces noms suffisent pour faire comprendre l'attrait et la haute saveur de l'exposition. Il y avait 130 aquarelles. » (Victor Champier, L'Année artistique, A. Quantin, Paris, 1879, p.178)

Pour changer un peu, voici une aquarelle de la baronne Charlotte, volontiers paysagiste :

 

Baronne Charlotte de Rothschild (1825-1899)
Village italien – sans date
Aquarelle sur papier, 51 x 35 cm
Collection particulière (vente 2021)


C’est à partir des années 1880 que la presse commence à relater les multiples activités de Madeleine dans le registre de la vie mondaine, des fêtes et autres manifestations élégantes en tout genre.

« Vers la fin de mars 1880, La Vie moderne, que dirigeait Emile Bergerat, s'avisa de faire une exposition d'œufs de Pâques peints, qui étaient des œufs d'autruche achetés au Caire et confiés aux collaborateurs artistiques de la revue. Les exposants étaient notamment : Worms, Madeleine Lemaire, Rochegrosse, Louise Abbéma, Adrien Marie, Berne-Bellecour, Duez, Forain, Chaplin, Félicien Rops, Detaille, Sarah Bernhardt (qui avait peint des hirondelles) ; Manet, enfin, qui – ainsi que l’indique La Vie moderne du 27 mars (page 195) – "nous montre la trogne enluminée, le chapeau galonné, le pourpoint bossué, du grand, de l'inimitable, du divin Polichinelle". Les œufs d'autruche ainsi décorés étaient présentés dans des vitrines où, suspendus par des cordelières de soie et de laine, ils se détachaient sur une tenture de velours rouge. L'exposition dura jusqu'au 8 avril. » (Adolphe Tabarant, Manet : histoire catalographique, Paris, 1931, p.388)


Madeleine participe aussi à ce qu’on appelait alors des « ventes de charité », comme celle qui fut organisée au profit des écoles chrétiennes : « On a payé 5.000 Fr. la Colombine de Mme Madeleine Lemaire (…) un remarquable Paysage de Courbet, vendu 840 Fr. ; il valait assurément plus que cela. » (« La vente au profit des écoles chrétiennes », L'Univers, 1er juin 1880, p.3)

Arrêtons-nous un instant sur ce prix qui n’a rien d’inhabituel pour les aquarelles de Madeleine. Elle vend beaucoup, souvent, et les catalogues qui mentionnent son nom sont légion. Pour se faire une idée, à l’époque, un ouvrier professionnel reçoit un salaire annuel d’environ 2.500 Fr. et un kg de pain vaut 42 centimes. Madeleine n’a pas de fortune mais son activité artistique la met à l’abri du besoin.

Adolphe Tabarant rapporte une autre anecdote qui eut lieu année suivante.

« C’est alors que vint à l’atelier [de Manet] Madeleine Lemaire, accompagnée de sa fille Suzette. Madeleine Lemaire, qui n’avait que trente-six ans, mais dont la réputation artistique était déjà grande dans les milieux du mauvais goût mondain. Elles y étaient amenées par cet admirateur et ami de Manet, Charles Ephrussi, qui avait dit : "Je veux que Manet fasse un pastel de Suzette". Or, il y eut deux pastels, et non pas seulement un. Ce fut d’abord une Suzette Lemaire de profil. En buste, tournée vers la gauche, elle est coiffée d’une capote marron dont le devant, prolongé en pointe arrondie, se relève alors insensiblement, laissant voir la claire garniture du dessous. Elle a un corsage sombre, dont le col s’orne d’une ruche blanche qui forme cravate. Le buste est coupé un peu plus bas que l’épaule, la ligne ondulante de la poitrine étant entièrement tracée. Signé à la hauteur du dos, à droite : manet. Charles Ephrussi paya 1.000 francs ce pastel, qui plut beaucoup à Madeleine Lemaire. Elle écrivait à Manet, quelques jours plus tard : "Je comptais aller vous voir pour vous dire tout le succès de votre ravissant portrait… C’est charmant, très ressemblant, et je pense que vous entendez l’écho de tous les compliments que j’en reçois." »

 

 

Edouard Manet (1832-1883)
Suzette Lemaire de profil – 1881
Pastel, 53 x 45 cm
Publié in : Étienne Moreau-Nélaton, Manet raconté par lui-même. Tome 2
Henri Laurens, Paris, 1926


« Et, pour remercier Ephrussi, Manet fit à son intention un second portrait : Suzette Lemaire de face. La tête seule y est traitée. En cheveux, quelques boucles descendant sur le front. Le cou s’entoure d’un léger fichu blanc qui vient se nouer sur le devant, la pointé arrivant juste au bord inférieur, dont le surplus, en bas, n’est pas couvert. Fond rose en haut. Signé à droite, à hauteur de la gorge : manet. » (Adolphe Tabarant, Manet et ses œuvres, 3e édition, Gallimard, Paris, 1947, p.429)

 

Edouard Manet (1832-1883)
Suzette Lemaire de face – 1881
Pastel, 53 x 33 cm
Exposé à la Royal Academy en 2013


Vous pensez bien que je n’allais pas rater l’occasion de montrer ces deux charmants Manet !

A présent, Madeleine délaisse le Salon au profit des aquarellistes : « De Mme Madeleine Lemaire, des fleurs traitées avec facilité et sûreté et un très beau portrait de femme. Cette artiste excelle dans le rendu des étoffes. » (« Exposition des aquarellistes », Le Progrès artistique, 3 mars 1882, p.2)

 

Grand bouquet de fleurs – sans date
Aquarelle sur papier, 68 x 50 cm
Collection particulière (vente 2025)

Les critiques sont bonnes mais avec, parfois, une pointe d’agacement… « La Femme au gant de Madeleine Lemaire est bien jolie, bien fraîche, bien grande dame dans sa tunique vert-buis qui embrasse si chaudement une jupe blanche. Le gant chamois, l'éventail sont des pièces soignées. Il est possible de compter les plis du gant, de lire les dessins de l'éventail. La tête est droite sans raideur hautaine. Les attaches sont du modelé le plus pur. La figure brune est ouverte. Tous les étonnements s'y reflètent. Madeleine Lemaire a trouvé son modèle si beau qu'elle l'a un peu trop prodigué. Elle nous le ressert dans un autre tableau mais dans une pose différente. Sa femme est dégantée, elle a jeté son éventail et elle regarde de près une toile qui est son portrait sans doute, tant elle l'admire ! » (« L’exposition des aquarellistes », L'Art populaire, 10 février 1882, p.165)

L’année suivante, mêmes louanges dans la presse de bon ton : « Mme Lemaire a exposé une aquarelle magistrale. Une Sonate réunit plusieurs musiciens aux costumes surannés (premier Empire ou Restauration) autour d’un grand piano d’acajou. Il y a là deux ou trois femmes qui sont des merveilles de grâce et de dessin. Quant au coloris, on jugera de la science profonde de l’artiste par ceci : l’homme qui joue de la contrebasse est tout en noir et, en se rapprochant du tableau, il est aisé de constater qu’il n’y a pas un atome de noir employé pour rendre cet effet si puissant qu’il semble sortir du papier et se mouvoir. Ce sont des bruns, des bleus dans toutes leurs gammes, associés au carmin, qui produisent cet étrange effet. Les têtes des femmes sont traitées d’une façon tout à fait admirable, c’est bien du sang qui circule sous ces chairs délicates et fines. Le nom de Mme Vigée-Lebrun vous vient aux lèvres en face de cette coloration ivoirinée et si doucement rosée, si féminine enfin. » (H. de Hem, « L’exposition des aquarellistes français », L’Art et la mode, 24 février 1882, p.152)

Pas de chance, le magazine montre le dessin d’une autre aquarelle… Hommage à la Vierge.

 

Publié in : L’Art et la mode, n°13, 24 février 1883, p.152
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France

Hommage à la Vierge - sans date
Aquarelle sur papier, 20 x 14 cm
Collection particulière (vente 2022)


Et l’année suivante, à nouveau aux aquarellistes :

« Nous serions injuste, toutefois, en ne félicitant point fort chaleureusement Mme Madeleine Lemaire, qui s'est surpassée une fois de plus » (Firmin Javel, La Vie artistique, 1er février 1883, p.108)

 

Bouquet de mimosa et de violettes – sans date
Aquarelle sur papier à vue ovale, 34 x 68 cm
Collection particulière (vente 2022)


« Mme Madeleine Lemaire a signé des aquarelles décoratives, des fleurs et des fruits, qui sont des merveilles de rendu, de velouté et de coloris. » (Gustave Geffroy, « Les aquarellistes », La Justice, 26 février 1883, p.2)


Aquarelle sur papier, 36 x 53 cm
Collection particulière (vente 2010)


Publié in : The Art Amateur, Vol. 9, No. 3 (Aug., 1883), p.52
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France


En 1884, Madeleine ne paraît pas aux aquarellistes mais on la retrouve… dans le journal de Marie Bashkirtseff, laquelle, comme à son habitude, ne s’en laisse pas conter :

« Samedi 23 février 1884. - La Maréchale et Claire sont arrivées vers une heure pour recevoir Madeleine Lemaire, qui vient voir le tableau. Cette dame est une célèbre aquarelliste et femme du monde aussi, mais elle vend ses tableaux très chers. Elle n'a dit que des choses flatteuses, naturellement. » (Journal de Marie Bashkirtseff, Tome 2, G. Charpentier, Paris, 1890, p.529)

Compte tenu de la date, il est probable que le tableau que Madeleine est venue voir était Un Meeting, juste avant son départ au Salon.

Ce sont les années où les « mardis » de Madeleine – ses réceptions dans son atelier suivies de concerts divers, plus ou moins improvisés – commencent à devenir the place to be pour ceux qui veulent compter dans la société. Le principe en est relativement simple : grâce à son statut d’artiste à succès, Madeleine a accès à la société la plus huppée (sa clientèle) et aux autres artistes, peintres, musiciens, poètes, comédiens, etc. Son habileté consiste à les faire se rencontrer, au grand plaisir des princesses et duchesses qui tiennent le haut du pavé mais ne peuvent décemment pas recevoir des « saltimbanques » dans leurs propres demeures.

« Saltimbanques » que Madeleine ne dédaigne pas de croquer à l’occasion, avec une certaine tendresse :

 

Portrait de Gabrielle Réjane en pied – sans date
Aquarelle sur papier, 52 x 32,8 cm
Musée Carnavalet, Histoire de Paris

Portrait de Jeanne Granier en pied – sans date
Aquarelle sur papier, 54 x 37,2 cm
Musée Carnavalet, Histoire de Paris


Cléo de Mérode – sans date
Gouache sur traits de crayon, 14 x 20,5 cm
Collection particulière (vente 2025)

 

Et ça marche : « On a donné cette semaine chez Mme Madeleine Lemaire, une représentation à laquelle assistaient la princesse Mathilde et toute une élégante assemblée. Après un gai monologue de notre ami Eugène Adenis, Revolver, [Suzanne] Reichemberg et Coquelin cadet ont joué une pièce inédite de Bertol Graivil, la Petite Princesse. Grand succès, la musique est de Charles de Sivry, ce savant et si fantastique compositeur qui dirige en ce moment les Folies-Bergères de Rouen et nous reviendra bientôt, je l'espère, avec tout un bagage d'œuvres nouvelles. » (Maurice Verchamps, « Chronique », La Halle aux charges, 3 avril 1885, p.2)

Cela marche même si bien que son salon devient le thème de tableaux où Madeleine est non seulement nommée mais aussi parfaitement reconnaissable (en noir, assise entre deux messieurs).

 

Pierre Georges Jeanniot (1848-1934)
Une chanson de Gibert dans le salon de Madame Madeleine Lemaire – 1891
 Huile sur toile 56,1 x 97,6 cm
La Piscine, Roubaix


Et Madeleine n’est pas la dernière à participer à la mise en scène de sa propre gloire.

 

Le goûter au salon du peintre – sans date
Huile sur toile, 115 x 138 cm
Collection particulière (vente 2009)

Photographe inconnu
Madeleine Lemaire dans son atelier – 1885
Tirage sur papier albuminé d'après un négatif sur verre, 22 x 28 cm 
Portraits d'intérieur, 1870-1913
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France


Vingt ans plus tard, Gervex projetait encore une évocation des fameuses soirées - même s’il semble s’être arrêté en route - avec Reynaldo Hahn au piano et la comtesse de Maupeou en interprète lyrique.

 

Henri Gervex (1852-1929)
Un mardi, soirée chez Madeleine Lemaire – vers 1910
Huile sur toile, 98 x 131 cm
Musée Carnavalet, Histoire de Paris

1885, c’est aussi l’année où se fonde la société des pastellistes français. Ils sont une trentaine (dont Puvis de Chavannes, Jacques-Emile Blanche, Albert Besnard, Paul Helleu) ; Madeleine et Marie Cazin sont les seules femmes à être associées. Ils exposeront chaque année à la galerie Georges Petit, vice-président.

Les pastels de Madeleine sont rares sur le marché de l’art. De celui-ci, il existe une version identique à l’aquarelle au musée d'Art et d'Histoire Louis Senlecq, à L'Isle-Adam.


 

Nature morte au pichet – sans date
Pastel sur papier, 38 x 26 cm
Collection particulière (vente 2024)


Mais la grande réussite de Madeleine, aux yeux de la presse, reste l’aquarelle : « Il faudrait vraiment, pour parler dignement de cette grande artiste, posséder la légèreté de son pinceau, l’éclat de sa palette et la grâce de sa touche moelleuse et suave. Ce n’est pas seulement un peintre habile et distinguée, c’est un maître de grande envergure et di primo cartello, devant lequel le public s’incline et avec qui les plus forts et les meilleurs doivent compter. »

 

Vase de roses blanches – sans date
Aquarelle sur papier, 39 x 28,5 cm
Collection particulière (vente 2023)


« Elle a su passer du champ un peu limité des fleurs et des fruits, où elle avait conquis du reste la première place, à ce qu’il y a de plus gracieux en ce monde et de plus aimable dans la nature, la femme et surtout la jeune fille.

Elle nous la représentera tenant entre ses bras la harpe si favorable aux belles épaules ou la guitare qui fait valoir l’harmonieuse attache des mains ; elle nous la peindra se parant pour le bal ou en rêvant encore un retour, tandis qu’elle s’étend paresseusement sur la chaise longue qui est le premier repos de la nuit ; d’autres fois en un merveilleux jardin, cueillant des fleurs, et c’est alors rose sur rose, comme eût pu dire Dorât ou le chevalier de Bouffiers, mais toujours, que ce soit à la gouache ou à la sépia, qu’elle emploie l’huile ou l’aquarelle, le morceau est exquis, le faire est achevé, et la forme parfaite dans une finesse large et puissante, car elle y a mis son esprit charmant, son âme élevée et sa nature aristocratiquement distinguée. La vigueur s’y accompagne de la grâce, et c’est à force de talent qu’elle nous donne l’illusion d’une prodigieuse facilité, dont on admire les résultats merveilleux sans y soupçonner le travail et l’effort. »

 

Elégante au jardin d'hiver – sans date
Huile sur toile, 130 x 97 cm
Collection particulière (vente 2022)


« Nous considérons aujourd’hui Madeleine Lemaire comme la première aquarelliste de notre époque et comme un peintre hors ligne, sachant unir le charme d’une composition heureuse à la grâce des ajustements et à la parfaite harmonie des couleurs. » (Melchior Mocker, « Madeleine Lemaire », La Semaine illustrée, 3 janvier 1885, p.1086)


 

Femme dans un parc – 1884
Aquarelle et gouache sur papier vélin, 55,7 x 38 cm
Musée des Beaux-Arts de Saint Lô


L’année suivante, c’est à propos d’un fait divers que le nom de Madeleine s’impose dans la presse, dans la France entière : le 5 octobre, alors qu’elle et sa fille se trouvent au château de Réveillon et que son hôtel particulier est vide, des cambrioleurs entrent, volent quelques tableaux et tentent d’incendier les lieux. A son grand soulagement, son atelier est épargné par le début d’incendie, rapidement maîtrisé. Le chef de la bande, un dénommé Duval, est arrêté. Au cours de son procès, il s’explique sans ambages :

« J'ai à vous dire, s'écrie l'anarchiste Duval en s'adressant à ses juges, que je ne suis pas un voleur, mais un rebelle. J'ai à vous dire pourquoi je suis anarchiste. Mon avocat m'a posé en accusé ; je me pose en accusateur. S'il vous faut une tête d'anarchiste, à votre aise, prenez la mienne. Vous êtes la force. Mais j'ai le droit de me tourner vers la société bourgeoise et de lui demander des comptes. Le vol, de notre part, c'est une restitution. En pillant, comme vous dites, l'hôtel de madame Madeleine Lemaire, j'ai fait acte d'anarchiste. » (A. Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1887-88, p. 327). 

Duval sera condamné à mort…

Au début de l’année suivante, c’est aussi dans l’édition que le talent de Madeleine a loisir de s’exprimer.

« Mme Madeleine Lemaire se surpasse elle-même, si c'est possible ; rien ne peut soutenir la comparaison, comme bonheur de coloris et brio de facture, avec les fleurs et les fruits qu'elle expose. Ses aquarelles pour L'abbé Constantin sont ravissantes également. Les portraits des héros et héroïnes du roman nous ont paru "trouvés" dans la perfection. » (Henri Quet, « Les aquarellistes de la rue de Sèze », La Revue générale, 1er janvier 1887, p.81)

 

Ludovic Halévy, L'Abbé Constantin
Illustration de Madeleine Lemaire
Calmann Lévy, Boussod, Valadon & Cie, Paris, 1888


Puis les expositions se succèdent : « Il vient de s'ouvrir à la galerie Georges Petit la 4e exposition de la Société des Pastellistes français. (…) Mme Madeleine Lemaire est représentée par des fleurs bien jolies, des pêches bien appétissantes, un frais et coquet portrait de Mme Pasca. » (François Bournand, « La vie artistique », Le Feu follet, 15 juin 1887, p.506)

 

 

Jeune femme à la coiffe – sans date
Pastel, 60 x 49,5 cm
Collection particulière


Mais une partie de la critique commence à s’agacer : « A lui seul, en effet, si l'on ne tient compte que du talent, M. Besnard est toute l'exposition des aquarellistes. Ce n'est pas que les toiles manquent : elles foisonnent, on en a mis partout ! Ici, la peinture distinguée de madame Madeleine Lemaire et de M. John Lewis Brown ; là, les malpropretés de M. Dubufe fils, vrai bonheur pour les jeunes filles qui peignent sur porcelaine ; ailleurs, les spirituelles imbécillités de M. Vibert, etc. J'en passe et des meilleures, car le dégoût me serre la gorge, à les nommer. "Ce sont des épiciers habillés en artistes", dirait Molière. » (Maurice Fabre, « M. Albert Besnard à l’exposition des aquarellistes », Le Passant : revue littéraire et artistique du Midi, 1er mars 1887, p.34)


Mais il faut dire que les aquarellistes font bien les choses. Leur catalogue illustré s’arrache. Voici les deux pages de Madeleine dans celui de l’année suivante :

 

Publié in : Catalogue de la Société d'aquarellistes français
D. Jouaust, Paris, 1888
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France

La Marchande de violettes
Publié in : Catalogue de la Société d'aquarellistes français
D. Jouaust, Paris, 1888
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France



Choix d’œillets – vers 1889
Aquarelle sur papier, 24 x 34 cm
Musée des Augustins, Toulouse


Fraises et groseilles – sans date
Aquarelle sur papier, 47 x 64 cm
Collection particulière (vente 2025)


Madeleine est partout dans la presse, souvent avec ses dessins à la plume.

 

 

Publié in : La Vie artistique, n°6, 12 février 1888, p.45
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France


Mais aussi grâce à ses amis qui ne lui font pas défaut. Ci-dessous, elle est croquée par Georges Clarin, ami de Sarah Bernhardt, tous deux habitués des soirées chez Madeleine.

 

 

Couverture de L’Univers illustré du 15 décembre 1888
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France


En dépit de la présence un peu envahissante de sa mère, Suzette gagne la considération de beaucoup des habitués des mardis. Jacques-Emile Blanche n’en est pas vraiment un – il n’est pas plus séduit que ça par les aquarelles de la « patronne » - mais il a de l’affection pour sa fille.

 

Jacques Emile Blanche (1861-1942)
Suzanne Lemaire dite Suzette – 1889
Pastel, 148 x 77 cm
Localisation inconnue
Source : catalogue raisonné de l’artiste


L’année 1889 est trépidante. Il y a, bien sûr, l’Exposition universelle, où Madeleine est célébrée : « Il n'y a qu'à s'incliner devant les envois de Mme Madeleine Lemaire, cette artiste aussi consciencieuse qu'émérite. A louer l'heureux choix des modèles, la grâce des attitudes, le fini de l'exécution et l'harmonie des tons. » (Lara, « Courrier de l’Exposition, exposition florale », Revue des sciences & des lettres, 1er janvier 1889, p.519)

 

Publiée in : La Revue illustrée juin-décembre 1889, n.p.
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France


Même si certains…. « Mme Madeleine Lemaire est passionnée des fleurs, et l’on ne saurait dénombrer les œillets, les roses, les iris et les tulipes que nous devons à son pinceau léger. Elle sait reproduire les chatoiements et les caprices infinis des corolles, et nul mieux qu’elle n’assortit des fruits dans une corbeille : ses groseilles, ses framboises et ses cassis sont merveilleux de relief et de coloris. Le malheur, c’est qu’elle se risque, à l’occasion, à aborder le personnage, et, qu’on me pardonne ce blasphème, ses jeunes femmes et ses jeunes filles, en toilettes du bon faiseur, me paraissent de purs agrandissements de gravures de modes réussies. » (Edmond Bazire, « les aquarellistes », Revue de l'Exposition universelle de 1889, 1er août 1889, p.275)

 

 

Portrait d'Aline Masson – sans date
Gouache sur carton, 54,9 x 35,5 cm
Musée d’Orsay, Paris
© Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Sophie Crépy


Puis, « la cinquième exposition des pastellistes vient de s'ouvrir dans les galeries Georges Petit. (…) et une délicieuse Etude de femme de Mme Madeleine Lemaire nous arrête. » (« Exposition de la société des pastellistes », Paris-croquis, 13 avril 1889, p.6)

 

Rêverie du soir – sans date
Pastel, 115 x 88 cm
Collection particulière (vente 2012)


« Des fêtes se préparent au Palais de l’Industrie dont le produit est destiné à venir en aide aux victimes de la catastrophe qui, le mois dernier, a semé le deuil dans la population d'Anvers. Comme dans toute kermesse qui se respecte, on dansera un peu partout ; une tente abritera les danseurs ; à l'enseigne du bal, un canard gigantesque a été peint par Mlle Madeleine Lemaire. » (Paris-capital, 16 octobre 1889, p.1) Rassurez-vous, le canard a disparu !

En 1890, la Société nationale des Beaux-Arts se renouvelle sous la direction d’un comité composé des gloires du temps – Puvis de Chavannes, Carolus-Duran, Jules Bracquemont, Auguste Rodin mais aussi Louise Catherine Breslau et Madeleine Lemaire – et décide de recommencer à organiser des expositions annuelles au Champ-de-Mars.

Madeleine y expose tous les ans, en compagnie de Suzette qui peint des aquarelles, dans un style très proche de celui de sa mère. Madeleine, elle, en profite pour montrer ses huiles, Le Sommeil et Ophélie.

 

Ophélie - 1890
Photo trouvée sur le Net

Ce n’est pas le succès attendu… « Il y a longtemps que Mme Lemaire n’avait paru aux expositions, et il faut remonter très loin pour se rappeler ses premières peintures à l’huile. Depuis ses débuts brillants, l’artiste s’est fait une grande réputation comme aquarelliste et spécialiste des fleurs. Son succès a été très grand et très mérité. (…) mais, si ses aquarelles valent surtout par leur jolie couleur, ses toiles peintes me paraissent grises à l’excès, et les deux tableaux qu’elle expose n’ont pas le caractère personnel qu’elle a su donner à ses fleurs. Son Ophélie, debout dans l’attitude classique, le sein nu, parée des iris traditionnels, est une figure sans relief qui pourrait être signée de tout le monde, aussi bien que le Sommeil, bonne académie rehaussée par d’éclatants bouquets de pivoines d’une très belle coloration. Décidément les fleurs portent surtout bonheur à Mme Lemaire. » (Ernest Hoschedé, Brelan de Salons, B. Tignol édit. Paris, 1890, p.211-212)

 

 

Pivoines – sans date
Aquarelle sur papier, 50 x 71 cm
University of Dundee Fine Art collections


« Comme on était en droit de s'y attendre, étant donné le genre de talent de cette artiste, son Ophélie ne répond guère à l'idée que Shakespeare a su nous donner de la tendre amante d'Hamlet. A cette toile qui est bien jolie et bien gracieuse, mais qui n'est que cela, nous préférons de beaucoup le Sommeil, qui représente une femme à chevelure dorée, dormant le torse à l'air et le reste du corps recouvert d'étoffes foncées et de fleurs. Dans cette œuvre, Mme Madeleine Lemaire a su déployer toutes les ressources de son art très personnel. » (« Exposition de la Société nationale des Beaux-Arts », La Lanterne, 15 mai 1890, p.1)

Madeleine n’aura aussi qu’un succès mitigé à l’exposition des pastellistes, mais on parle d’elle quand même, grâce à son portrait par Albert Besnard !

 

Albert Besnard (1849-1934)
Portrait de Madeleine Lemaire – 1890
Pastel sur papier marouflé sur toile, 114,5 x 162 cm
Musée d’Orsay, Paris
© Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / DR


« La Société des pastellistes français a eu le bon goût de laisser à M. Besnard et à M. Roll le droit d’exposer les beaux pastels déjà vus rue de Sèze. Nous y gagnons d’applaudir, à nouveau, les portraits si merveilleux de Mme Madeleine Lemaire et de M. Antonin Proust.  Mme Madeleine Lemaire est représentée par l’artiste en train de peindre à l’eau une de ces jolies décorations de fleurs qu’elle exécute avec tant de virtuosité. Elle est là, vue de face, mi-décolletée, au milieu des roses, ses modèles vivants, se trahissant artiste-née par l’élégance aristocratique de la pose. Ce pastel, d’une couleur exquise et d’une maestria d’exécution admirable est un vrai chef-d’œuvre… » (Ernest Hoschedé, Brelan de Salons, B. Tignol édit. Paris, 1890, p.308-309)

Heureusement, la parution de Flirt, le roman de Paul Hervieu, illustré par Madeleine - laquelle consent aussi à joindre une aquarelle de sa main aux vingt premiers exemplaires de l’édition originale - est un succès retentissant.

 

Paul Hervieu, Flirt
Femme au chapeau
Aquarelle originale signée sur la page du faux-titre
Boussod, Valadon & Cie éditeurs, Paris, 1890


Paul Hervieu, Flirt
Illustration de Madeleine Lemaire
Boussod, Valadon & Cie éditeurs, Paris, 1890


Madeleine reste encore l’une des préférées de la presse grand public…

 

La Revue illustrée, Paris, 1890
Source : Institut de recherche Getty

… et des potins mondains :« Matinée dansante donnée le 23 juin au chalet des Îles, au bois de Boulogne, par Mme Madeleine Lemaire. » (« Vie mondaine », Le Mensuel, 1er octobre 1890, p.11)

Au Salon suivant de la « Nationale », Madeleine revient aux fleurs et fruits…

 

Catalogue officiel de la Société nationale des Beaux-Arts, 1891, p.225
Source : Internet Archives



Jeté de fruits – sans date
Huile sur toile, 100 x 132 cm
Collection particulière (vente 2010)


Coupe de fruits et de fleurs – sans date
Huile sur toile 60 x 90 cm
Collection particulière (vente 2017)

 

… et ne craint pas d’afficher son patriotisme : « Tout le monde ici a été révolté à l’invraisemblable nouvelle que des peintres français avaient adhéré à l’Exposition de Berlin, et d’autant plus que les principaux avaient nom Détaille et Bonnat, c’est-à-dire nos premiers artistes. (…) Rendez l’Alsace et la Lorraine, et les peintres français se feront un devoir d’aller exposer à Berlin. (…) Heureusement que, si quelques-uns ont de pareils moments de défaillance, d’autres, en revanche nous offrent un spectacle bien réconfortant et bien salutaire. (…) Et cette leçon de désintéressement et de patriotisme nous est donnée par un peintre en jupon. Oui, Messieurs les hommes, messieurs les mâles, rougissez de dépit, (et il y a de quoi), c’est une femme, Madame Madeleine Lemaire qui est l’héroïne du jour, qui sort de cette polémique avec les honneurs et la gloire, qui en sort grandie de dix coudées, par ce fait qu’hier, elle était connue du monde artistique seulement et qu’aujourd’hui, elle l’est de tous les Français. C’est elle qui a crié à une horde de spéculateurs : "Allez, Messieurs les peintres masculins, allez vous prosterner devant l’éperon de Guillaume II ; moi, je ne suis qu’une femme, mais je ne mange pas de ce pain-là !" Bravo Madame Madeleine Lemaire ! (Fernand Pelisson, « Ecœurante stupéfaction », La liberté de Bone, 16 mars 1891, p.1)

En revanche, Madeleine ne rechigne pas à exposer à Moscou : « A gauche de l’entrée, les regards sont frappés par un portrait de femme de Mme Madeleine Lemaire, intitulé Méditation. Une jolie femme aux cheveux d’un blond ardent, vêtue d’une capote cerise, est assise dans une attitude méditative, appuyée contre le dossier d’un fauteuil. Cette femme est peinte d’une manière remarquable ; son costume est en parfaite harmonie avec la couleur de ses cheveux, mais sa beauté est loin d’être classique ; c’est un type contemporain aux traits irréguliers mais pleins d’un charme inexprimable. » (« Section des Beaux-Arts », Journal de l'Exposition française à Moscou en 1891, 18 août 1891, p.3)

Je n’ai pas trouvé cette Méditation non plus…

 

Après le bal – sans date
Huile sur toile, 92,5 x 73 cm
Collection particulière (vente 2009)


C’est l’année suivante qu’un jeune inconnu débarque dans le salon de Madeleine. Je laisse la parole au spécialiste : « On pense que Proust connut Madeleine Lemaire et son salon à partir de 1892. C'est à un dîner-réception chez elle, le 13 avril 1893 que l'écrivain en herbe est présenté à Robert de Montesquiou et le 22 mai 1894 qu'a apparemment lieu sa première rencontre avec Reynaldo Hahn. Proust, déjà durant cette année fréquente souvent chez Mme Lemaire, écrivant des vers à la louange de son hôtesse et de sa fille. » (Luc Fraisse, « Un témoignage rapproché sur Marcel Proust : la correspondance inédite de Reynaldo Hahn avec les dames Lemaire », Marcel Proust aujourd’hui, vol.9, 2012, pp.9-29)

 

Jacques Emile Blanche (1861-1942)
Marcel Proust - 1892
Huile sur toile, 73,5 x 60,5 cm
Musée d’Orsay, Paris
Source : catalogue raisonné de l’artiste


Zoé Lucie Betty de Rothschild, dite Lucie Lambert (1863-1916)
Portrait de Reynaldo Hahn – 1907
Pastel sur papier sur toile ; 100 x 81,5 cm
Bibliothèque nationale de France


Curieusement, la relation entre Proust et les « dames Lemaire » est peu évoquée dans les analyses sur La Recherche (notamment celles de la BNF). Pourtant, Marcel et Reynaldo se retrouvent plusieurs fois au château de Réveillon, sont accueillis dans la loge de Madeleine à la Comédie-Française ou au concert Colonne et fréquentent aussi la maison du 32 rue Aguado, à Dieppe, où Madeleine et sa fille s’installent chaque été. Et l’on pense que le personnage de Mme Verdurin, bourgeoise fascinée par la noblesse, doit beaucoup à Madeleine.

Enfin, Proust lui-même écrit, sous le pseudonyme de Dominique, dans Le Figaro du 11 mai 1903 (p.3) un très long article intitulé : « La cour aux lilas et l’atelier des roses, Le Salon de Mme Madeleine Lemaire » dans lequel il évoque « l'atelier, d'une personne étrangement puissante en effet, aussi célèbre au-delà des mers qu’à Paris même, dont le nom signé au bas d'une aquarelle, comme imprimé sur une carte d'invitation, rend l'aquarelle plus recherchée que celle d'aucun autre peintre et l'invitation plus précieuse que celle d'aucune autre maîtresse de maison. »

Il cite les amis de Madeleine « Jean Béraud, Puvis de Chavannes, Edouard Détaille, Léon Bonnat, Georges Clairin. Eux seuls eurent d'abord la permission de pénétrer dans l'atelier, de venir voir une rose prendre sur une toile, peu à peu et si vite les nuances pâles ou pourprées de la vie » ; raconte avec humour l’engouement général pour les « mardis » : « Tout Paris voulut pénétrer dans l'atelier et ne réussit pas du premier coup à en forcer l'entrée. Mais dès qu'une soirée était sur le point d'avoir lieu, chaque ami de la maîtresse de la maison venant en ambassade afin d'obtenir une invitation pour un de ses amis, Mme Lemaire en est arrivée à ce que tous les mardis de mai, la circulation des voiturés est à peu près impossible dans les rues Monceau, Rembrandt, Courcelles » ; énumère in extenso le ban et l’arrière-ban des princesses, duchesses, comtesses et autres marquises qui fréquentent les lieux et conclut « Puis, tout s'éteint, flambeaux et musique de fête, et Mme Lemaire dit à ses amis "Venez de bonne heure mardi prochain, j'ai Tamagno et Reszké". Elle peut être tranquille. On viendra de bonne heure. »

Cet « oubli » est peut-être lié au fait que l’admiration de Proust pour les aquarelles de Madame Lemaire n’était pas du goût de ses amis. Jacques-Emile Blanche, notamment, racontera ensuite que Proust ignorait « l’art contemporain véritable » et lui aurait avoué : « Cézanne, Degas, Renoir, peintres que je devine à peine ». La correspondance entre le peintre Signac et le critique Félix Fénéon soulève la même interrogation sur le goût artistique de Proust que Signac juge « un peu cucul ».

Mais revenons à Madeleine qui expose, l’année de sa rencontre avec Marcel, cet inénarrable Char des Fées, à la « Nationale » :

 

Le Char des Fées -1892
Huile sur toile, 240 x 250 cm
Musée de Dieppe


On ne peut pas dire que ce soit un succès auprès de la critique.

« Mme Madeleine Lemaire envoie des prunes vraiment naturelles, on a envie d’en goûter. Quant à son grand tableau, Le Char des Fées, qui lui a valu tant de critiques pour et contre, il restera une belle composition, très brillante dans son genre, mais qui, à notre humble avis, produit trop d’effet et manque d’art réel. Nous préférons les prunes. » (Un artiste, « Les femmes au Salon du Champ-de-Mars, Le Journal des femmes, 1er juillet 1892, p.4)

« Mme Madeleine Lemaire, toujours impatiente de sa gloire et enfiévrée du désir d’être autre chose que le premier peintre de nature morte de son temps, expose un Char des fées presque grandeur naturelle. Très parisiennes, je veux dire passablement maigriotes, ces fées qui figureraient à merveille en un ballabile du Châtelet. » (Camille le Senne, « La musique et le théâtre au Salon du Champ-de-Mars », Le Ménestrel, 12 juin 1892, p.190)

 

Je ne suis pas sûre que cela atteigne Madeleine. Elle poursuit sa route. A « l’Exposition internationale, moderne et rétrospective des Arts de la Femme » du Palais de l'Industrie (août-novembre 1892), elle n’expose pas mais fait partie du comité d’exposition avec Rosa Bonheur et la baronne de Rothschild. 

Au début de l’année suivante, pour l’inauguration du palais des Beaux-Arts de Monaco, elle fait partie des peintres retenus (avec des Roses) pour offrir aux « personnes qui se rendent à Monte-Carlo, un lieu de délassement artistique très intéressant où vont se donner rendez-vous tous les gens de goût. » (Nice artistique, 19 janvier 1893, p.6)

Ce sont ces « gens de goût » qui intéressent Madeleine.

 

 

Roses de printemps – sans date
Aquarelle sur papier, 74,9 x 52,1 cm
Collection particulière (vente 2018)


Elle n’est pas à la « Nationale » en 1893 mais elle est à Chicago, pour l’Exposition universelle. Et pas qu’un peu : c’est elle qui réalise l’affiche du Woman’s Building.

 

Affiche de l’exposition du Palais de la Femme
 à l’Exposition universelle de Chicago, 1893


« Palais des Femmes. La collection Française est des plus remarquables avec ses vases de Sèvres et ses tableaux de Mmes Madeleine Lemaire et Demont-Breton. », ((Antoine Grille, Revue technique de l'Exposition universelle de Chicago en 1893, E. Bernard et Cie, Paris, 1894, p. LVII)

Mais Madeleine est aussi présente dans la section française avec Le Char des Fées, La chute des feuilles et Prunes. Peut-être quelque chose comme ça…mais sous réserve car cette photo est celle d'un chromo anglais.

 

La chute des feuilles – 1892
Huile sur toile
Lieu de conservation inconnu


« C'est la France qui a le plus contribué au succès de cette partie de l'Exposition, tant par le nombre considérable des œuvres d'art qu'elle a envoyées à Chicago que par la valeur de chacune de ces œuvres. Dans la sculpture, on peut citer Falguière, Frémiet, Bartholdi ; dans la peinture Benjamin Constant, Bouguereau, Breton, Carolus Duran, Bonnat, Henner, Jean-Paul Laurens, Madeleine Lemaire, etc. » (Antoine Grille, ibid., p. LVI)

A présent, Madeleine est connue même en Amérique : « Mme Lemaire proteste modestement contre le fait d'être qualifiée d'illustratrice ; cependant, outre son grand succès avec L'Abbé Constantin, elle compte parmi ses œuvres les Lettres de mon moulin pour la maison Dodd, Mead & Co., de New York. Elle prépare également L’Herbier, de Philippe Gille, et elle m'a avoué que son plus grand désir était de le faire publier par Conquet, l'éditeur de beaux livres pour amateurs parisiens. » (Louis Morin, French illustrators, C. Scribner, New York, 1893, p.29)


Publié in : Louis Morin, French illustrators, n.p.
C. Scribner, New York, 1893
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France


A la « Nationale » de l’année suivante, c’est un déferlement d’œuvres. Il y a d’abord la Lecture intéressante, publiée dans un catalogue.

 

Lecture intéressante - 1894
Huile sur toile, 81,3 x 108 cm
Collection particulière (vente 2021)
Publié in : Salon illustré 1894 (non paginé)


Et aussi, deux « dessus de porte » et les quatre saisons en panneaux décoratifs. J’en profite pour glisser ici un paravent, probablement réalisé à l’huile…

 

Paravent à trois feuilles orné d'Hortensias bleu en léger relief, réhaussé d'or – sans date
Chaque feuille : 160 x 60,5 cm, support et technique non précisés
Collection particulière (vente 2010)


… cette Allégorie de l’automne, à laquelle Madeleine serait parvenue à associer la duchesse de Gramont !

 

 

Allégorie de l’automne, la duchesse de Gramont
présente un étalage de fruits et de gibier – sans date
Huile sur toile, 213,4 x 259 cm
Collection particulière (vente 1997)

Et enfin, une huile intitulée Derniers beaux jours. Surprise : « La ville de Paris a été bien inspirée, cette année, dans le choix des œuvres qu’elle a acquises au Salon du Champ-de-Mars. Nous notons tout particulièrement les quelques toiles qui suivent avec le prix qu’elles ont été payées : Madeleine Lemaire, Derniers beaux jours, 2.000 francs » (« Au Salon du Champ de Mars », Journal de Vichy, 24 juin 1894, p.2)

Une fois encore, la toile en question ne figure nulle part dans les collections parisiennes en ligne… pourtant, cette toile a été montrée lors d’une exposition collective dans un musée de la ville avec des œuvres acquises par la ville et entreposées dans la réserve dite « dépôt d’Autheuil » : « Il y a une réelle poésie dans ces Derniers beaux jours de Mme Madeleine Lemaire » (J. Chasles-Pavie, « Le musée de la ville de Paris, Notes d'art et d'archéologie, 1er janvier 1896, p.117)

 

Le grand public, lui, ne s’embarrasse pas de détails inutiles : « Quant aux natures mortes, je n’ai jamais compris qu’on puisse s’extasier devant un melon ou un jambon ; j’en excepte cependant les fleurs, et celles de Mme Madeleine Lemaire sont charmantes. » (Revue des haras, de l'agriculture et du commerce, 1er avril 1894, p.1140)

Pour ce public, Madeleine reste l’arbitre des élégances : « D’une façon générale, sauf pour la gerbe anglaise, on n’emploie pas de ruban : rien que de la mousse et de la verdure. Mme Madeleine Lemaire, dont la table passe pour une des plus "étudiées" de Paris, semble vouloir rompre avec cette esthétique. A l’une de ses dernières réceptions, la corbeille de milieu était figurée par une immense touffe de coques en ruban d’où émergeaient les fleurs. C’est la dernière nouveauté. » (Rosa Larose, « Les fleurs à table », Le Pot-au-feu : journal de cuisine pratique et d'économie domestique, 1er janvier 1895, p.124)

 

Fleurs dans un plat – sans date
Aquarelle sur papier, 28 x 37 cm
Collection particulière (vente 2022)


A la « Nationale » suivante : « Madame Madeleine Lemaire expose deux tableaux Phœbé et Soir d’hiver où l’on retrouve ses qualités ordinaires ; fraîcheur de coloris et grâce de la composition. » (Le Select, 1er janvier 1896, p.92)

 

Photographe inconnu
Phoebe de Madeleine Lemaire
Photoglyptie, 49,6 x 36,4 cm
Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris


Madeleine entretient ses amitiés proustiennes : « Une idée très ingénieuse et absolument nouvelle jusqu’à ce jour, est incontestablement celle de M. Reynaldo Hahn qui s’est inspiré des poésies de M. Marcel Proust afin d’exprimer en pièces pour piano, l’œuvre des grands maîtres de la peinture, tels que : A. Cuyp, P. Potter, Van Dyck et Watteau. (…) Les pièces poétiques sont dédiées au poète académicien José Maria de Heredia et celles pour piano à l’exquise et grande artiste peintre, Mme Madeleine Lemaire. Voilà un haut parrainage artistique qui ne manquera pas de porter chance aux musicien et poète. » (Arch. Y., « Portraits de peintres », Ste Cécile : journal de musique, 19 novembre 1896, p.23)

 

Madeleine répond à cette ferveur en acceptant d’illustrer le premier volume des œuvres de Marcel, Les Plaisirs et les Jours, recueil de poèmes et de quatre pièces pour piano de Reynaldo Hahn, édité chez Calmann-Lévy avec une préface d’Anatole France, autre admirateur de la peintre, où il la décrit par ces mots : « cette main divine qui répand les roses avec leur rosée »…


 

Marcel Proust, Les Plaisirs et les Jours
Page de titre illustrée par Madeleine Lemaire
Calmann-Lévy, Paris, 1896

Marcel Proust, Les Plaisirs et les Jours
« La mort de Baldassare Silvande »
Illustrations de Madeleine Lemaire
Calmann-Lévy, Paris, 1896

 

Avec, pour l’édition originale, une aquarelle originale, glissée dans chacun des 20 premiers exemplaires.

 

Original de Madeleine Lemaire pour Les Plaisirs et les Jours
Aquarelle contrecollée sur carton, 23 x 14 cm
Collection particulière (vente 2025)


Tandis que les soirées mondaines continuent : « Chez Mme Madeleine Lemaire, on a entendu et applaudi M. Clément, de l’Opéra-Comique, et Mlle Brandès, de la Comédie-Française. » (« Concerts mondains, mai 1896 », Annuaire des artistes et de l'enseignement dramatique et musical, Paris, 1896, p.64) …

… Madeleine donne sa définition du féminisme : « Dans son atelier rempli d’objets d’art et de tentures de prix, elle nous explique de sa voix douce, que la question pour elle se présente sous deux faces. En art, elle croit que les femmes ont obtenu tout ce qu’elles peuvent obtenir ; elle constate qu’aujourd'hui elles ne sont nullement opprimées ni lésées, et que, dans cet ordre d’idées, un grand pas a été fait depuis dix ans.

Cependant, au point de vue social, elle croit que les femmes ont raison de revendiquer si leurs réclamations peuvent amener une amélioration désirable. Du reste, elle ne comprend pas pourquoi on ferait un grief à la femme de vouloir s’occuper elle aussi des choses qui la concernent et dont elle est seule à souffrir. Elle est convaincue, au contraire, que celle-ci peut être en même temps une artiste distinguée, une savante ou une écrivain de talent, sans pour cela manquer à son rôle de mère ou d’épouse. Les femmes s’occupant de science, de beaux-arts ou de lettres, sont souvent plus pénétrées que les autres de leurs devoirs, le temps qu’elles consacrent à leurs travaux est celui qu’en général les mondaines dépensent avec leurs couturières ou en papotages frivoles. » (« Le féminisme », Le Courrier de l'Aveyron, 23 avril 1896, p.2)

 

L’année 1898 apporte à Madeleine la reconnaissance de son talent de peintre de fleurs : « Nous sommes heureux d’apprendre à nos lectrices que Mme Madeleine Lemaire, peintre de fleurs bien connue, a été nommée, par arrêté ministériel, professeur au Muséum d’histoire naturelle, et chargée du cours d’enseignement du dessin appliqué à l’étude des plantes. Les conférences de Mme Madeleine Lemaire commenceront au mois de mai. » (« Echos et nouvelles, Développement du féminisme », La Femme de l’avenir, 15 avril 1898, p.2)

Faut-il voir, dans Le miracle des roses, qu’elle expose au Salon – avec six aquarelles florales – sa réponse à cette distinction attendue ?


Publié in : Figaro Salon, janvier 1899, p.104

Le miracle des roses - 1899
Huile sur toile, 173 x 260 cm
Collection particulière (vente 1995)

Pendant ce temps, le Salon de Madeleine ne désemplit pas : « En pleine crise gouvernementale, alors qu’on se demande qui, de Poincaré ou Deschanel, va accepter la présidence du conseil », L’Avenir républicain informe ses lecteurs que « M. Poincaré a dîné hier soir chez Mme Lemaire, où se trouvait également M. Deschanel. » (15 juin 1899, p.3)

A l’exposition décennale qui accompagne l’Exposition universelle de 1900, on sent que l’étoile de Madeleine a un peu pâli. En dépit de la médaille d’argent qu’elle y reçoit « pour l’ensemble de son œuvre », aucun de ses six envois n’est reproduit dans le catalogue officiel, alors que la plupart des peintres, hommes et femmes, de sa génération y figurent plusieurs fois.

Et le seul écho que j’ai trouvé dans la presse concerne… une robe de bal : « Lundi 28 mai, chez Landorf, le costumier. On cause en attendant son tour d'essayage. Un premier acte pour un vaudeville, ces rencontres successives. Tout le bal de Madeleine Lemaire s'habille ici. Je parie que cette robe que l'on emporte est la sienne : de l’or, avec les pavillons des puissances brodés le long de la traîne. » (Martin Gale, « Le carnet des heures », La Presse, 1er juin 1900, p.2)

 

Publié in : Le Figaro Mode, 15 mai 1903, p.7
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France


Au Salon suivant, Madeleine évoque Dieppe, la ville de ses vacances, avec cinq toiles assez inattendues, dont trois dans l’église Saint-Rémy : « Mme Madeleine Lemaire est l’attraction de la Salle IX, avec le Sermon pendant la grand’messe et surtout avec un beau portrait de femme où une recherche de détails, d’ornements, d’étoffes, de fleurs est d’un gracieux et savant effet. » (Jeanne Landre, « A la Société nationale des Beaux-Arts », La Revue bon enfant, 5 mars 1901, p.4)

Ce qui me fournit l’occasion de monter une des rares toiles où elle se confronte à un espace vide de présence humaine.

 

 

Intérieur d’église – sans date
Huile sur toile, 60,5 x 51,5 cm
Collection particulière (vente 2013)


Et Madeleine a trouvé le moyen de compenser sa faible audience à l’Exposition universelle : « Chaque année, on cherche à faire quelque chose d’inédit. Mme Madeleine Lemaire, la célèbre aquarelliste, a donné une soirée costumée qui, on se le rappelle, a eu le plus grand succès. Elle était habillée en "Exposition 1900" et recevait tous les pays, représentés par les plus grands peintres et les plus sémillantes artistes. La fille de Mme Lemaire était en "Palais de l’Electricité", rayonnante de jeunesse… et de feux électriques… Il y eut là des entrées sensationnelles ! Des Hindous montés sur des éléphants, des Arabes sur des chameaux, des princes exotiques et des femmes symboliques : fleur, pierre précieuse… que sais-je encore ! Cette fête merveilleuse occupa tout Paris. » (Vicomtesse de Chatelux, « Chronique mondaine, Paris et le carnaval », Le Journal des mariages : guide des fiancés, 4 mars 1901, p.2)

Dans le « journal hebdomadaire dirigé par des femmes du monde », on n’est pas en reste de compliments : « Mme Madeleine Lemaire, la flore de notre siècle moderne ainsi appelée tant elle fait éclore de fleurs sous ses doigts de fée, expose un portrait de jeune fille et trois vues intérieures de la belle église St-Rémy à Dieppe. Inutile d'ajouter que le talent de Mme Lemaire s'étend des fleurs au portrait et au paysage ? » (A. Piazzi-Delcambre, « Exposition de la société nationale des Beaux-arts », La Jeune fille, 15 juin 1901, p.182)

Nous voilà rassurés.

Et puis Madeleine a fort à faire. Elle est sollicitée pour donner des « conseils » aux jeunes peintres de fleurs par Ernest Hareux, auteur d’un Cours complet de peinture à l'huile. Voici sa contribution : « L'arrangement et le groupement des fleurs doit être aussi l'objet d'une étude spéciale. Il est indispensable d'avoir du goût pour composer un bouquet. Tout dans l'art des fleurs est difficile et compliqué. Il ne faut donc pas s'imaginer que les fleurs se fassent quand on ne peut pas faire autre chose ; c'est un art qui ne souffre pas la médiocrité et qui nécessite des études approfondies pour lesquelles il faut avoir des aptitudes spéciales. » (Ernest Hareux, Cours complet de peinture à l'huile, H. Laurens, Paris, 1901, p.22)

Sans compter que Madeleine a trouvé une nouvelle façon de valoriser son talent : « Un éventail artistique est un des plus agréables cadeaux que l'on puisse faire à une Parisienne, surtout s’il est signé Duvelleroy ; aussi les magasins du passage des Panoramas et du boulevard des Capucines sont-ils, toutes les fois qu’il s’agit de faire emplette d’un objet de grand luxe et d’un goût irréprochable, le lieu de pèlerinage obligé de la clientèle mondaine. (…) Les éventails de la maison Duvelleroy ne sont-ils pas signés des maîtres les plus justement appréciés des amateurs ? Faut-il citer les exquises créations de de Penne, de Louise Abbéma, de Madeleine Lemaire, de Maurice Leloir ? Chacun de ces éventails, en dehors de la finesse du travail de la monture, constitue une véritable œuvre d’art, qui pourrait figurer à la place d’honneur aux murs d’une galerie. » (Pages publicitaires de La Revue riche, 1er mai 1901, n.p.)

On les retrouve même dans les musées…

 

Roses - vers 1900
Grand éventail, gouache sur papier, doublé peau, 34,3 x 22 cm
Monture en écaille brune, gravé « Buissot Paris »
Collection particulière (vente 2021)

Branches de roses – avant 1907
Eventail, aquarelle sur parchemin, 34 x 19 cm
Musée Carnavalet, Histoire de Paris


Les « Nationales » de 1903 et 1905 sont les derniers où Madeleine expose un nombre significatifs d’œuvres diverses, huiles, aquarelles, pastels et éventails.

 

 

Argenterie et hortensias – sans date
Huile sur toile, 60 x 73 cm
Collection particulière (vente 2018)


Et une nouvelle « scène XVIIIe », Les Brodeuses, dont une photographie est conservée dans les collections de l’Ecole des beaux-arts de Paris.

 

Les Brodeuses - 1905
Huile sur toile, 129,5 x 200 cm
Collection particulière (vente 2014)

« Les envois de Mme Madeleine Lemaire auront les suffrages du grand public. Je ne veux pas dire par là qu’ils ne recueilleront pas ceux des artistes car je pense au contraire que son tableau Les Brodeuses est une œuvre tout à fait agréable. L’artiste s’est jouée avec une rare habileté des difficultés d’une tonalité très résolument claire, l’harmonie du tableau est heureuse et les figures en sont étudiées et réalisées avec une sûreté qui dénote la réelle maîtrise. Les autres envois de Mme Madeleine Lemaire sont de gracieuses exécutions d’étoffes chatoyantes et que l’auteur a conçues en pensant aux scènes de Watteau. » (Jean de Saint Mesmin, « Le Salon », Les Beaux-arts, 16 avril 1905, p.7)

L’année suivante, l’exposition annuelle est gratifiée d’un Sommeil de Manon, sur lequel je propose de passer, sans plus de commentaire que celui du Petit Parisien : « Quant au nu de Mme Madeleine Lemaire, je suis désolé de constater qu'il ferait un excellent modèle de calendrier. » (15 avril 1906, p.4)

 

Le sommeil de Manon - 1906
Huile sur toile, 96 x 130 cm
Collection particulière


Pourtant, « On annonce que Mme Madeleine Lemaire va être décorée. Cette distinction sera accueillie avec faveur par l’opinion publique, qui apprécie le talent de cette artiste distinguée. Depuis quelques années, du reste, le mouvement féministe s’est marqué par un assez grand nombre de croix accordées au sexe faible, avec l’approbation générale. Sur ce point les femmes ont conquis le droit à l’égalité, et personne n’en est choqué. » (« Les Femmes Décorées », L’Echo de Jarnac, 25 février 1906, p.5)

Même Robert de Montesquiou - dont je suis loin d’être persuadée de la parfaite sincérité – y va de son petit compliment dans Physique de l’avenir, « dédié à Madame Madeleine Lemaire » et qui se termine ainsi :

« Quand aux bijoux, le lis en diamants, la rose,
La perle du muguet, l'étoile du jasmin
S'enroule en bracelet, comme en bague, se pose,
Sur le vert de la feuille aux cinq doigts de ta main. »

(Robert de Montesquiou, Les hortensias bleus, Paris 1906)

 

Les Hortensias bleus – 1912
Huile sur toile,38,5 x 46,4 cm
Musées d’Angers

 

Ensuite, il y aura encore Les Fées, à la Nationale de 1908…

 

Les Fées – 1908
Huile sur toile, 153,5 x 112 cm
Musée de Sens


… après quoi Madeleine, qui a ouvert cette année-là une académie de peinture à destination des jeunes filles, ralentira visiblement sa production personnelle. 


Photographe inconnu
Madeleine Lemaire donnant un cours dans son académie, en présence 
des peintres (de gauche à droite) : Henri Gervex, Jean Béraud et Léon Bonnat
Collection particulière

Quelques expositions aux galeries Georges Petit et Carpentier, et quelques apparitions à la Nationale où elle termine avec un Portrait moderne.

J’ai décidé qu’il était possible que ce soit celui-là !

 

Femme assise dans un fauteuil Dagobert – vers 1913
Huile sur toile, 180,3 x 120,3 cm
Collection particulière (vente 2021)


Ajoutons enfin que, contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là, l’Etat a finalement consenti à honorer Madeleine en acquérant plusieurs de ses aquarelles, Les Oranges en 1905, Violettes dans une jardinière en 1906 (lesquelles se trouveraient à la Présidence de la République) et Roses en 1924.

Madeleine Lemaire est morte le 8 avril 1928, à son domicile de la rue de Monceau.


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On l’aura compris, je ne suis pas absolument convaincue par l’apport de Madeleine à l’histoire de l’art. Ceci étant, on peut saluer la volonté avec laquelle elle a mené sa carrière, sur une scène artistique peu favorable aux femmes et, même si je ne suis pas très certaine non plus de ses qualités pédagogiques – du moins si on s’en tient à ce qu’elle a écrit à ce sujet – le fait qu’elle se soit impliquée dans l’enseignement des jeunes filles et ait régulièrement accordé son « patronage » à des jeunes femmes aquarellistes ou professeur de dessin doit être également souligné.

 

Je termine avec quelques aquarelles tirées de l’ouvrage de Théodore de Villard auquel Madeleine a apporté son concours. Il témoigne du réel intérêt pour les études botaniques de celle qui, selon l'expression de Robert de Montesquiou, « a créé le plus de roses après Dieu ».

 

 

 A droite : rose « Capitaine Christy », à gauche : rose « Jacqueminot »
Théodore de Villard, Les fleurs à travers les âges et à la fin du XIXe siècle
A. Magnier, Paris, 1900,
© Muséum national d'Histoire naturelle
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France


En haut : rose « Beauté remontante »,
A gauche : rose « Gloire de Dijon », à droite : rose « Maréchal Niel »
Théodore de Villard, Les fleurs à travers les âges et à la fin du XIXe siècle
A. Magnier, Paris, 1900,
© Muséum national d'Histoire naturelle
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France


En haut : pensées à grande fleur,
En bas : pensées Viola tricolor maxima
Théodore de Villard, Les fleurs à travers les âges et à la fin du XIXe siècle
A. Magnier, Paris, 1900,
© Muséum national d'Histoire naturelle
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France



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