Jeanne
Louise Caffier est née le 10 juin 1870 à Candé (Maine et Loire). Son père,
Jacques Caffier, 41 ans, est marchand d’engrais, sa mère née Jeanne Guet, âgée
de 38 ans est « ménagère », c’est à dire sans profession. Les témoins
de l’acte étaient respectivement secrétaire de mairie et garde champêtre. (Acte
de naissance n°69, Registre des naissances, mariages et décès 1863-1872,
Archives départementales du Maine et Loire)
Un milieu modeste dont Jeanne s’échappe vers sa quinzième année pour travailler dans un atelier de couture, à Paris.
Selon Edmond-Henri Zeiger-Viallet (1895-1994), architecte et critique d’art qui l’a bien connue, elle aurait posé pour Paul Sérusier et d’autres ateliers. C’est probablement de cette proximité de jeunesse avec les nabis que lui vient son goût pour « les grands applats colorés, affectionnant les couleurs qui "parlent à l’esprit", le jaune de cadium orangé et le bleu de cobalt, jointé de rouge de grande intensité. » (E.-H. Zeiger-Viallet, « Billet de Paris », Sisteron-Journal, 67e année, no 1134, 18 novembre 1967, p.1)
A vingt-quatre ans, elle rencontre un négociant en vins, Jean Auguste Rousseau, qui l’encourage à se lancer dans la peinture. Elle s’installe avec lui au 190, avenue de Saint-Ouen où ils habitent encore tous deux lors de leur mariage, le 22 décembre 1900 à la mairie du 18e, en présence du père de Jeanne. (Acte de mariage, n° V4E 10452, 8/12/1900 - 22/12/1900, feuillet 25, Archives de Paris, 18e arrondissement)
Jean Auguste a quarante-huit ans, Jeanne trente et, depuis leur rencontre, elle peut se consacrer à son art grâce à l’aisance financière de son mari.
Elle rencontre Juan Gris à Montmartre (il occupait alors l’ancien atelier de van Dongen au Bateau Lavoir)vers 1907, soit à l’époque de la naissance du cubisme. La première œuvre de Jeanne conservée dans un musée date de l’année suivante et se trouve – excusez du peu – au Metropolitan.
Selon Zeiger-Viallet, Jeanne aurait « influencé considérablement » Juan Gris, ce que personne d’autre ne suggère, à ma connaissance. André Salmon, dans son ouvrage L’Art vivant, souligne au contraire : « Peintre savant, il n’est cependant pas entièrement dominé par la seule logique. Une pureté morale très profonde lui tient lieu d’imagination. Il est le seul qui, demeurant enfermé dans un cercle étroit de conditions plastiques, toutes définies, choisies par lui, a donné, d’années en années, le sentiment immédiat d’un épanouissement pas l’élargissement. » (Ed G. Crès et Cie, Paris, 1920, p.139 et 141)
La comparaison entre l’une des premières œuvre cubiste de Gris, Le Livre - où il étudie chaque volume avec précision, dans la palette monochrome du cubisme analytique - et la Nature morte au bol de Jeanne souligne leur différence d’approche.
Huile sur toile, 55 x 46 cm
Par ailleurs, Maurice Raynal, dans L'Intransigeant, indique que Jeanne aurait été « l'élève de Juan Gris », ce qui n'a pas grand sens non plus mais peut indiquer qu'aux yeux des contemporains ce n'est pas Jeanne qui détenait l'influence prépondérante. (Maurice Raynal, « Le Salon des Indépendants », L’Intransigeant, 15 février 1923, p.4)
Dans les mêmes années, Jeanne étudie à l’académie Ranson, en 1911 selon Wiki. Si la date est exacte (pas de références dans l’article), elle a pu suivre les cours de Maurice Denis et Paul Sérusier et, ponctuellement, avoir des contacts avec la bande des trois amis, Vuillard, Roussel et Bonnard. Toutefois, on ne perçoit pas d’influence directe de l’un ou l’autre sur son travail, du moins dans l’immédiat.
Craie noire estompée, rehaussée de touches de crayon rouge,
Il apparaît assez évident que Jeanne, avec son approche de la couleur « qui parle à l’esprit » et la curieuse triangulation qu’elle met en place dès les premières années, prend assez rapidement son autonomie artistique.
Cette triangulation rappelle le travail d’une autre artiste, Marie Vorobieff-Stebelska dite Marevna (voir sa notice), laquelle arrive à Paris l’année suivante. Marevna se rapprochera du groupe formé par Albert Gleizes, Jean Metzinger et Juan Gris, auquel Jeanne ne paraît pas avoir participé.
Selon la descendance de l’artiste - qui répertorie les œuvres de l’artiste sur un site consultable en ligne (rij-rousseau.de), selon un mode de classement qui n’est pas explicité - Jeanne aurait commencé à exposer aux Indépendants en 1908.
Le centre national des arts plastiques paraît soutenir cette hypothèse puisqu’il indique sur son site lui avoir acheté une nature morte au Salon des Indépendants de 1909, œuvre qui hélas n’a pas été photographiée.
Je suis assez sceptique, pour plusieurs raisons :
La première, c’est que « Rousseau, Mlle Jeanne » qu’on trouve effectivement dans le catalogue 1908, indique être née à Paris. Cette Jeanne Rousseau, domiciliée rue d’Aubigny (17e), expose ensuite en 1909, 1910 et 1911.
Mais voilà qu’en 1912, on trouve deux « Jeanne Rousseau » dans le catalogue ! La première est celle que nous connaissons déjà, à la même adresse, tandis que l’autre se dénomme « Rousseau (Mme C. Jeanne) », est née à Candé et habite 104 rue d’Assas (6e). On voit mal ce qui aurait pu conduire notre Jeanne à s’inscrire deux fois la même année, sous deux identités différentes.
Enfin, lors de l’exposition rétrospective des Indépendants, en 1926, le catalogue mentionne, après le nom de chaque artiste, l’année d’entrée dans la société des Indépendants. Pour Jeanne, c’est 1911 et non 1908. On peut donc raisonnablement penser que Jeanne s’est inscrite aux Indépendants en 1911 et a commencé à exposer l’année suivante.
Par ailleurs, les œuvres connues de Jeanne, à l’époque, sont assez loin des titres d’œuvres présentées par « l’autre Jeanne » en 1911 : L’enfant à la lecture, L’Hortensia, Les Tulipes.
En
1913, Jeanne est toujours aux Indépendants, où elle présente deux Natures
mortes et un Portrait mais n’expose pas au Salon d’Automne, celui
où, pour la première fois, les cubistes Gleizes,
Lhote et Metzinger, regroupés dans la fameuse salle VIII, remportent
leur premier succès (après le scandale de celui de 1912 !).
Jeanne n’expose plus aux Indépendants avant le décès de Rousseau, le 6 décembre 1916. On ne sait pas ce qu’elle devient pendant la guerre mais elle continue à travailler, notamment le portrait. (On remarque, au passage, que la plupart des musées où ses œuvres sont conservées sont américains.)
Ce double portrait, en revanche, paraît plus proche de la
démarche cubiste mais il n’est pas daté…
Elle travaille aussi les natures mortes cubistes, dont on
peine à comprendre le cheminement, comme
si elle avait expérimenté tous les aspects du cubisme pour en conserver une
synthèse très personnelle mais qui n'a plus grand-chose à voir avec le postulat de départ.
Jeanne a raconté, lors d’une interview en 1929, qu’Apollinaire l’avait surnommée « la chercheuse », c’est assez bien vu…
Et,
vers 1916 – date à laquelle elle aurait commencé à signer
« Rij-Rousseau » (je n’ai pas trouvé d’où venait ce « Rij »
qui veut dire « suite » ou « série » en néerlandais) – elle
exécute des paysages qui s’approchent progressivement de l’abstraction. Du
point de vue de la signature, les datations indiquées par les musées paraissent
un peu imprécises mais rien ne prouve que les toiles en question n’aient pas
été signées après 1916.
C’est probablement l’ensemble de cette recherche formelle proche de l'abstraction qui débouche sur un dessin publié dans la revue d’avant-garde S.I.C. – soutenue par le peintre futuriste Gino Severini – où apparaît le therme « vibrisme » qu’elle semble avoir inventé. Mais on ne sait pas si Jeanne a vraiment adhéré au futurisme ni même si elle a lu son (éprouvant) manifeste, publié dans Le Figaro du 20 février 1909…
Il est assez difficile de savoir quel cercle elle fréquentait alors. J’ai incidemment trouvé une dédicace de Blaise Cendrars, sur son ouvrage consacré à la Grande Guerre, publié en 1918 et qui a fait l’objet d’un lancement au Théâtre Impérial (J’ai tué, La Belle Édition, Paris, 1918) où l’auteur lui écrit : « Vive Mme Rousseau qui a acheté le premier et l’Unique exemplaire vendu ce jour-là au Théâtre Impérial À vous, Rij, ma main amie, Blaise Cendrars. » Mais dans un autre ouvrage (Bourlinguer), il la décrit de façon si désobligeante que je préfère ne pas reproduire sa prose…
On sait aussi qu’elle est l’amie de Berthe Clémence Trigaut -Blanchard, alias Berthe Dangennes, femme de lettres, qui a fondé avec Judith Gautier (dramaturge et fille de Théophile Gautier), une association d’autrices dramatiques, « La Halte ». Berthe est une féministe convaincue : dans un ouvrage de 1912, Ce qu'il faut que toute jeune femme sache, elle écrit par exemple : « La femme moderne sait qu’elle est appelée à d’autres missions et qu’elle a mieux à faire que de dévouer son existence à l’achèvement d’œuvres minuscules, dont l’étroitesse correspond généralement au peu d’ampleur de la pensée. » (Nilsson édit.,Paris, p.8)
Et c'est à peu près tout…
Jeanne réapparaît aux Indépendants en 1920 avec le nom
qu’elle conservera ensuite, Rij-Rousseau, et présente cinq toiles et un dessin
dont les titres sont imprécis. Il y a deux Paysage. Celui-ci date de 1920,
je le pose ici à titre
d’illustration.
L’autre Paysage est sous-titré Clair de lune, peut-être celui-là, dont la gamme chromatique est assez réussie.
La même année, elle participe à l’exposition cubiste de la
Section d’Or à la galerie La
Boétie mais elle n’est pas citée dans la presse. Pour autant, elle fait partie
des quelques artistes – avec Léger et Irène Lagut – ajoutés à la liste initiale
suite au départ des membres du mouvement Dada. On peut donc considérer que
Jeanne, bien qu’elle n’ait été que de passage dans ce groupe, était considérée
comme suffisamment cubiste pour y figurer.
La première mention que j’ai trouvée sur Jeanne dans la presse concerne le Salon des Indépendants de 1921 (alors qu’elle ne figure pas dans le catalogue…) qui ouvre en janvier au Grand Palais des Champs-Elysées : « Une des salles les plus lumineuses, c’est-à-dire les plus éclairées, est réservée aux cubistes dont les bizarres conceptions s’imposent moins nombreuses que l’année dernière ; comme toujours ils obtiennent un succès de douce hilarité, mais n’étonnent plus et le jour est proche où ils sombreront dans l’indifférence : pourtant il faut reconnaître que certains, comme Rij Rousseau, Fernand Léger, malgré l’imprécision voulue du sujet, réalisent d’intéressants ensembles par leur consciencieuse recherche de l’harmonie dans l’opposition des couleurs. » (« Notes d’Art », La vie en chemin de fer, 1er février 1921, p.4)
« L’harmonie dans l’opposition des couleurs », voilà qui rappelle la théorie de Paul Sérusier sur l’harmonie des couleurs obtenue par l’opposition des gammes chaude et froide. Il semble, en effet, que Jeanne ait choisi d’expérimenter cette voie, notamment à l’occasion du Salon d’Automne de 1922, avec la seule toile qu’elle y présente :
Cela semble la seule exposition à laquelle elle a participé en 1922, peut-être parce que, le 4 mars, à la mairie du 6e arrondissement, elle s’est mariée avec François Paul Raoul Loiseau, rentier, 62 ans, domicilié à Montigny-sur-Loing (Seine et Marne). Si, lors de son premier mariage, Jeanne était réputée « sans profession », elle est cette fois désignée en tant qu’artiste peintre. (Acte n° 6M 252, 11/2/1922 - 11/3/1922, 232, feuillet 26, Archives de Paris, 6e arrondissement.)
En
1923, elle se borne à l’exposition des Indépendants avec un séduisant Lecteur
qui aurait été filmé à des fins de promotion de l’exposition et diffusé dans
les salles parisienne de la Gaumont.
Elle y expose aussi deux Paysage, que Maurice Raynal trouve « agréablement composés » (L’Intransigeant, 15 février 1923, p.4), tandis que le journaliste anonyme de La vie en chemin de fer approuve sobrement : « Mme Rij Rousseau, d’une science exacte » (1er février 1923, p.4)
L’année
1924 va appeler sur elle l’attention de la presse pour une raison moyennement
glorieuse. Elle expose d’abord aux Indépendants Les Lutteurs et un Paysage.
Pas de chance, ce sont des Boxeurs que la revue C.A.P. choisit de
publier…
Ce sont pourtant bien des Lutteurs que le reste de la presse a remarqués : « Mme Rij-Rousseau asservit l’étude du nu à la formule géométrique des cubistes. Je n’affirmerais pas qu’elle soit si convaincue de son efficacité, mais cela aide une toile à se faire voir. On regarde, en effet, ces Lutteurs dont les muscles, d’ailleurs, ne manquent pas d’accent, mais c’est un accent qui vaudrait surtout dans l’affiche. » (Thiebault-Sisson, « Le Salon des Indépendants », Le Temps, 24 février 1924, p.3) Pour ce qui est des muscles, les Boxeurs de ne sont pas très convaincants.
C’est pourquoi il est probable que ces Lutteurs sont plutôt ceux-ci, reproduits ensuite en tapisserie. On notera qu’elle met en œuvre ici, avec habileté, l’opposition des gammes chaude et froide évoquée plus haut : palette chaude pour le protagoniste de gauche, du rouge au brun ; palette froide pour celui de droite, du rose pâle au noir.
Cela
n’a pas échappé à Eugène Soubeyre : « Bon mouvement aussi dans la
toile de Rij-Rousseau, les Lutteurs, avec des jeux de lumière très
curieux et des procédés qui rappellent aussi le défunt cubisme. »
(« Le Salon des Indépendants », La Nouvelle revue, 1er
mars 1924, p.79) On notera que La Nouvelle revue a déjà renvoyé le
cubisme ad patres…
Effectivement :
même si le cadrage est légèrement plus serré et le nom de l’auteur un peu
chahuté, le quotidien L’Auto confirme notre hypothèse !
Mais c’est plus tard dans l’année que les choses vont se compliquer. L’amie de Jeanne, Berthe Dangennes, n’a pas prévu ce qui allait arriver : « Le Palais de Bois construit sur l’emplacement des anciennes fortifications abrite le salon des Tuileries installé maintenant dans des salles claires, spacieuses et aérées. Nous y retrouvons les grands noms de la peinture moderne, un admirable Van Dongen, des baigneuses d’Albert Besnard, des œuvres de Maurice Denis, d’Henri Matisse, d’Hélène Perdriat, de Fujita et les peintures sportives de Rij-Rousseau. » (Berthe Dangennes, « A Paris », Les Annales africaines, 25 juillet 1924, p.475)
Sauf que, comme l’annonce Eve, en publiant l’objet de la controverse : « la toile de Mme Rij-Rousseau, Les Courses, qui fut admise au Salon des Tuileries, qui figure au catalogue et dont un regrettable incident a empêché l’accrochage au matin du vernissage. » (Pierre Ladoué, « La participation des femmes artistes », Eve, 3 août 1924, p.7)
Cette œuvre, qui représente deux cavaliers sautant une haie, n’est plus localisée. Pour en imaginer les couleurs, le site précité suggère de se référer à une étude, un Cavalier de 1920 :
Qu’en
est-il de ce « regrettable incident » ? Si beaucoup de journaux l’évoquent,
c’est Henry Coutant qui fournit les explications les plus précises. (« Une
Angevine soulève un incident au Salon des Tuileries », L’Express d’Angers et de l’Ouest, 6 août 1924,
p.2)
« Le Salon des Tuileries qui, cette année, a émigré dans les parages de la Porte Maillot, connaît en ce moment le sort des peuples qui ont déjà une histoire. Plusieurs incidents ont marqué sa manifestation actuelle, et l’un d’eux a eu pour héroïne si je puis ainsi dire – une angevine, Mme Rij Rousseau, qui, dans nos milieux artistiques angevins de Paris, occupe une place à part, un peu exceptionnelle, mais qui, à ce titre même mérite d’être connue de nos compatriotes. Physionomie curieuse très intéressante, non-seulement par ce qu’elle représente en soi de valeur personnelle, mais encore par ce qu’elle dégage d’inhabituel et d’imprévu dans un monde où la modération, la sagesse et le respect de la tradition sont les vertus dominantes. (…)
Il y a deux ans, au Salon organisé rue Magellan, par la Société des Artistes Angevins, une de ses toiles bouleversa un certain nombre de cerveaux peu préparés à des exhibitions de ce genre. Mme Rij Rousseau n’en fut point étonnée ; elle est habituée à ces effarements ; elle se montra seulement sensible à l’expression que certains visiteurs crurent bon de donner à leur jugement. C’est qu’ils avaient paru mettre en doute la sincérité de son art, et que sur ce chapitre, — notre compatriote est d’une intransigeance farouche — elle a d’ailleurs raison, et je l’approuve entièrement, car il est permis de ne point partager ses idées, mais on n’a pas le droit de suspecter sa bonne foi qui, je le sais, est absolue et même impressionnante. J’ajoute que, sans rien renier de ses théories, elle a, depuis quelque temps, légèrement harmonisé sa manière, adouci le caractère un peu heurté de sa facture initiale. » [C’est moi qui souligne en italique, ici et plus loin dans le texte, ce qui me paraît éclairer les circonstances du « regrettable incident ».]
(…) « Le tableau que Mme Rij Rousseau avait
envoyé cette année au Salon des Tuileries portait précisément la marque de
cette évolution. Encore qu’il accusât la persistance de certaines visions
personnelles, il était dans son ensemble parfaitement intelligible, et dans une
manifestation comme celle des Tuileries, il pouvait passer pour extrêmement
sage. Il avait pour titre « Les Courses » et représentait deux jockeys
faisant franchir à leurs chevaux allongés dans un joli mouvement, une rivière
que des critiques impitoyables auraient peut-être trouvée un peu taillée en losanges
— simple observation de détail qui, d’ailleurs, ne saurait nuire à l’ensemble.
Le jury estimant l’œuvre intéressante, l’avait admis, et on allait l’accrocher,
lors que le Président, M. Albert Besnard intervint pour s’y opposer. Pourquoi ?
De quel droit ? C’est ce que Mme Rij Rousseau prétend faire établir.
A cet effet, Rij Rousseau a saisi la presse par une lettre dont voici le passage essentiel. "Les visiteurs, écrit-elle, ont dû chercher vainement mon tableau Les Courses numéro 1350 du catalogue car, le jour même du vernissage M. le Président du Salon des Tuileries, devant qui j’avais été conduite et qui n’avait à régler qu’une question d’accrochage inexécuté, (la place ne manquant cependant pas) a refusé non seulement de le faire accrocher, mais a porté sur ce tableau des appréciations tellement blessantes pour l’œuvre et pour l’artiste que je l’ai retiré séance tenante. J’ai protesté le jour même et je proteste encore contre un pareil procédé d’élimination préjudiciable à l’artiste et même offensant pour le jury qui m’avait invitée et avait accepté mon tableau". »
L’origine de l’incident n’était donc, à l’origine, qu’un « accrochage non exécuté ». Mais peut-être faut-il dire un mot d’Albert Besnard : il membre fondateur de la Société nationale des Beaux-Arts, ex-directeur de la Villa Médicis et membre de l’Académie. J’imagine fort bien sa réaction lorsqu’il a vu fondre sur lui une dame qu’il ne connaissait probablement pas, remontée comme une pendule et exigeant que sa toile soit accrochée dans les meilleurs délais…
La conclusion d’Henri Coutant, qui appelle à la bienveillance, reste cependant prudente : « cette Angevine que d’aucuns seraient peut-être tentés de juger du point de vue artistique un peu légèrement, et à laquelle je leur demande d’accorder l’attention sympathique due à tout artiste qu’inspire une foi ardente et sincère pour ce qu’elle croit être la vérité. »
Le « ce qu’elle croit être la vérité » pourrait faire référence au fait que, cette année-là, participaient au Salon des peintres de tous horizons et de toutes sensibilités, au nombre desquels on peut citer, en autres, Chagall, Kisling, Krogh, Larionov et Natalia Gontcharova (voir sa notice), dont voici une œuvre de la période.
Portrait de femme – années 1925/1935
Huile sur toile, 117 x 64,5 cm
Au
regard de la diversité et de la modernité des œuvres présentées, il serait singulier
que Les Courses de Jeanne Rij-Rousseau aient déstabilisé Besnard au
point d’en refuser la présentation, si l’entretien s’était déroulé …
« dans les formes ».
D’ailleurs, on ne sait pas si c’est vraiment lui qui a refusé d’accrocher le tableau puisque Jeanne elle-même soutient qu'elle l’a retiré séance tenante. Pour finir, on est très tenté de lier cet incident à la haute idée que Besnard se faisait de sa propre importance - ce que sa carrière de l'époque ne démentait pas - et au caractère ombrageux de Jeanne, qu’un autre contemporain, E.-H. Zeiger-Viallet, a également souligné en rapportant l’anecdote suivante : « dans les dernières années de sa vie parisienne, Rij-Rousseau, devenue veuve pour la deuxième fois, se trouvait dans la gêne. Nous prenons l’initiative de solliciter un achat par la Commission des Beaux-Arts de la ville de Paris ; qui, par retour de courrier, nous adresse un beau chèque, avec des vœux d’encouragement. Contents et fiers, nous nous empressons de nous rendre chez elle. (…) "comment, des encouragements à mon âge !" - déchire la lettre et le chèque – et renvoie les morceaux aux Beaux-Arts. » (E.-H. Zeiger-Viallet, « Billet de Paris », Sisteron-Journal, 67e année, no 1135, 24 novembre 1967, p.1)
Mais
ce n’est que mon point de vue et, en tout état de cause, la carrière de Jeanne
ne pâtira pas de cet incident, bien au contraire.
Dès le mois de décembre suivant, Jeanne bénéficie d’une exposition personnelle à la galerie Carmine, où il semble bien que Les Courses ait été également accroché.
Et la presse est bienveillante, en dépit de quelques réserves prudentes. (« On peut aimer ou ne pas aimer Mme Rij-Rousseau ») : « A la galerie Carmine, Mme Rij-Rousseau fait une exposition de tableaux, tapis, tapisseries haute-lisse, dont les couleurs peut-être effrayeront certain public, mais dont l’ensemble est intéressant. Ses tapisseries sont beaucoup plus que de simples ouvrages. Elles nous révèlent les secrets de métier des grands artisans dont la lignée tend, hélas ! à disparaître, et une splendeur de coloris digne d’éloges. Deux surtout, au point noué d’Aubusson, sont des merveilles d’art patient et sûr. On peut aimer ou ne pas aimer Mme Rij-Rousseau. Mais on ne peut nier qu’elle soit une belle artiste et plusieurs de ses tableaux dénotent une réelle originalité. Une Nature morte, Les deux cavaliers bondissants et bariolés sont spirituels et jolis. Par contre, d’autres tableaux poussent cette originalité un peu trop loin et frisent la bizarrerie. » (Maurice Barbelieu, « La vie artistique », L’Homme libre, 24 décembre 1924, p.2)
« A la galerie Carmine, Mme Rij-Rousseau chante avec énergie la gloire du sport. Les mouvements se décomposent et la lumière semble vue à travers un prisme. Mais, dans le champ de la toile, tout s’ordonne sous l’action d’une volonté à laquelle il faut rendre hommage, car si l’ensemble est rarement parfait, les "indications" que l’on peut discerner dans l’art de Mme Rij-Rousseau sont précieuses à plus d’un titre et d’une originalité de bon aloi. » (« Les petites expositions », Journal des débats politiques et littéraires, 1er janvier 1925, p.4)
Jeanne bénéficie du soutien d’André Salmon qui rédige la préface de son
catalogue qui se termine par ces mots : « Si Mme Rij-Rousseau connut le doute,
l’inquiétude, qu’elle se persuade que ce magistral essai décoratif la confirme
en sa vertu de peintre. Ses tapisseries étant de libres traductions de ses
toiles, c’est ici, une fois de plus dans la réussite, l’art majeur qui commande.
» (« Sur la rive gauche », Paris-midi, 18 décembre 1924, p.2)
Et son amie Berthe Dangennes publie un poème qui lui est adressé et qu’on décrypte mieux quand on connaît « l’incident des Tuileries », bien qu’il ne soit pas évoqué.
« à Mme Rij Rousseau, peintre moderne.
Dans la nuit où s’attarde un lumineux rayon, / le bois semble veiller autour de la clairière, / que traverse un chemin revêtu de poussière, / comme d’une lueur, faite de blancs haillons. / Puis la vaste forêt resserrant ses ogives, / absorbe le sentier dans son mystère noir, / tout peuplé de rumeurs, rampantes et furtives.
Or celui qu’un destin, gros de lutte et d’espoir, / attire au cœur de l’inquiétante
rainure, / sonde son âme, en proie au doute combattu ; / A-t-elle des
défauts, cette idéale armure / du Vouloir souverain, dont il s’est revêtu ?
Cèdera-t-elle point sous l’attaque importune / des ignorants, des sots, des incompréhensifs ? / Ne la fendra-t-il point lui, d’un coup décisif / pour atteindre plus tôt la banale fortune ?... / ... Mais faisant taire en lui le murmure obsédant / qui travestit l’espoir en échanson du leurre, / il pense au blanc rayon, entrevu tout-à-l’heure, / et, plein d’ardeur, reprend sa marche. Cependant / avant de s’engager sous cette voûte-sombre, / il se tourne vers la décadente clarté, / puis, souriant et fier il entre dans cette ombre / avec la foi pour phare, et, pour but : La Beauté. »
(Berthe
Dangennes, « A Paris », Les Annales africaines, 16 janvier
1925, p.41)
Enfin, Florent Fels, qui vient de prendre la direction de la rédaction de L’Art
vivant (dont le titre reprend celui d’un ouvrage qu’André Salmon a
publié quatre ans plus tôt sur la jeune peinture) : « Par de lents
travaux d’élimination, cette artiste est parvenue à un style très dépouillé, où
les objets se situent par leurs qualités essentielles, ainsi qu’il est
accoutumé dans les œuvres cubistes. De là à traduire dans une forme d’art appliqué
ses conceptions esthétiques, telle fut la conséquence de sa dernière exposition.
Ses tapisseries de haute lice, sont à la fois de coloris francs et de tons
harmonieux. (Galerie Carmine) » (Fels, « Femme peintres », L’Art
vivant, janvier 1925, p.19)
Une appréciation partagée par Yvanhoé Rambosson : « Une artiste qui a le sens des orchestrations colorées, Mme Rij-Rousseau, nous soumet, en même temps qu’un ensemble pictural, des tapis et des tapisseries qui paraissent être le meilleur de ses recherches et qui apporteraient dans nos intérieurs la vie intense du rythme et des vibrations lumineuses. » (« Quelques expositions d’art appliqués », Comœdia, 5 janvier 1925, p.2)
Rambosson sera le secrétaire général de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris, qui se déroule d’avril à novembre 1925. C’est peut-être lui qui a suggéré à Jeanne d’y participer. Et c’est avec une de ses tapisseries que Jeanne y remportera une médaille d’or – qu’il ne faut cependant pas surévaluer car 270 artistes en reçurent une en même temps qu’elle… (Liste des récompenses, classe 13 -Textiles, p.88, consultable en ligne sur Gallica)
Hélas, je n’ai pas trouvé dans le rapport de quelle tapisserie il s’agissait. Sur le site précité, on trouve une « vieille photographie de Rij-Rousseau, au dos de laquelle elle a écrit : Tapis points d’Aubusson exécutée, Exposition Internationale, médaille d’or ». Il s’agirait donc de celle-ci :
Il en existe probablement une copie car l’exemple ci-dessous me paraît présenter une qualité de réalisation très en deçà de ce qu’on peut voir dans le catalogue de l’Exposition… mais cela donne une idée de la palette, alliant à nouveau couleurs chaudes et froides.
Waldemar Georges remarque la présence de Jeanne à l’exposition des « Femmes peintres françaises » de la galerie Hodebert (« Les expositions », L’Amour de l’art, 1er janvier 1925, p.494) et Maurice Barbelieu à la Palette française où les « peintres et sculpteurs du sport » présentaient leur 6e exposition : « Citons spécialement les jockeys de Rij-Rousseau, hauts en couleur, pleins de vie et d’originalité. Nous avons déjà eu plusieurs fois l’occasion de remarquer les envois de Rij-Rousseau qui dénotent une belle artiste. » (« La Vie artistique », L’Homme libre, 14 avril 1925, p.2)
J’ai
trouvé deux images de Jockeys sur le site précité. J’hésite : le
« plein de vie » de Barbelieu évoque plutôt les premiers mais les
seconds me semblent plus proches du style des Courses de la même
période…
Jeanne
est aussi aux Indépendants avec deux toiles, Les rameurs et Cheval à
l’abreuvoir.
Les appréciations sont contrastées : « Jeanne Rij-Rousseau, des rameurs kaléidoscopiques fort lumineux, et un cheval pour dictionnaire culinaire avec les morceaux indiqués pour le boucher. » (G. de Pawlowski, « Le 36e Salon des Indépendants », Le Journal, 21 mars 1925, p.4)
Le cheval est peut-être celui-ci, passé sur le marché de l’art il y a fort longtemps, mais on perçoit quand même les vibrations lumineuses sur la croupe qui ont pu susciter ce commentaire désobligeant.
Le peintre Du Marboré n’est guère plus convaincu : « Les sports accommodés à la sauce néo-cubiste par Mme Rij-Rousseau » et préfère publier dans son compte rendu un tableau qui ne se trouve justement pas dans l’exposition mais figurait peut-être dans celle des « peintres du sport » (« Compte-Rendu complet de la 36e Exposition des Artistes Indépendants », Septimanie, 25 avril 1925, p.20)
Le
fidèle Henry Coutant, en revanche, est beaucoup plus positif : « J’ai
retrouvé, non sans plaisir, en belle place, les Rameurs de Mme
Rij-Rousseau (de Candé), que j’avais étudiés lors de l’exposition particulière
de cette artiste si personnelle. Son Cheval à l’abreuvoir a la même
fermeté de dessin et le même coloris séduisant. » (Henry Coutant, Le
Petit Courrier, 24 mars 1925, p.3)
Pour Gustave Kahn, « Mme Rij-Rousseau se plaît à décrire les sports modernes. Elle enlève vigoureusement le mouvement régulier et cadencé d’une équipe de rameurs, dans un joli paysage de banlieue de Paris. Elle expose aussi une bonne étude de cheval broutant. » (Gustave Kahn, « Les Indépendants », Mercure de France, 15 avril 1925, p.518)
Tandis que Paris Soir finasse… « Mme Rij Rousseau, après avoir montré un cheval s’abreuvant, a peint, dans une jolie couleur, un bateau à cinq rameurs de pointe, et sans barreur, ce qui semblerait pourtant s’imposer si vraiment il n’y a pas de place pour une sixième pelle. » (Léon Baranger, « Les jeux du cirque », Paris Soir, 1er mai 1925, p.4)
Nous
ne verrons pas, hélas, la « jolie couleur », car cette toile n’est
plus localisée.
Un dessin préparatoire de l’œuvre, conservé à Philadelphie, apporte un peu de compréhension sur sa méthode, basée sur un quadrillage de type « mise au carreau » mais irrégulier. Les lignes de fuite sont placées de façon arbitraire, par rapport à une construction en perspective linéaire, et l’intersection des deux tracés successifs permet de définir les formes, losanges, triangles qui surimpressionnent le dessin, lui-même d’une facture assez classique.
Deux
autres toiles sur le même thème et visiblement élaborées sur la même rive de la
Seine ou d’un de ses affluents, mais probablement antérieures, permettent
d’imaginer l’ambiance colorée de celle de 1925.
Quand
arrive le Salon d’Automne, Jeanne présente un nouveau thème, Les piqueurs
dit aussi La chasse à courre, reproduits dans plusieurs journaux.
Gustave
Kahn invente un joli terme que je souligne en italique : « Il y a
progrès chez Mme Rij Rousseau, artiste très volontaire, tentée de traduire
la vie moderne dans une sorte d'hiératisme coloré. L'artiste accentue les
mouvements dans la lumière et pratique une sorte de divisionnisme simultané
de la ligne et de la couleur. L'équipe de canotiers qu'exposait l'an
dernier Mme Rij Rousseau accusait toutes ses volontés d'art. Cette formule lui
donnait le motif de tapis d'une tendance très moderniste, neuve et pittoresque,
qu'on a fort remarqués aux Arts Décoratifs. La chasse à courre et les
chevaux paissant qu'elle expose cette année ont ces mêmes qualités de force.
Certains reflets par leur sertissement [sic] linéaire, apparaissent trop départagés
de l'ambiance, mais l'ensemble est d'un vif et vrai agrément esthétique. »
(Gustave Kahn, « Le Salon d’Automne », Mercure de France, 15
octobre 1925, p.519)
Les autres critiques – et même Henry Coutant - sont un peu plus réservés :
« Une grande richesse de lumière éclate dans les Piqueurs et Chevaux dans la Campagne, de Mme Rousseau qui accorde par contre au jeu des rais lumineux un rôle que d'aucuns jugent souvent trop important. » (Henry Coutant, « Les artistes de l’Ouest au Salon d’Automne », L’Ouest -Eclair, 6 octobre 1925, p.4)
« Rij-Rousseau assemble ses puzzles avec patience » (René Virard, Les Primaires, 1er octobre 1925, p.19)
A la fin de l’année, c’est à l’initiative de Jeanne que se réunissent une nouvelle fois les « Femmes peintres françaises », ce qui lui vaut un long article d’André Warnod. Je n’ai pas trouvé si elle était déjà à l’origine de l’exposition de l’année précédente qui se déroulait sous l’égide du même galeriste, Camille Hodebert - qui vient de reprendre la direction de la galerie Barbazanges - mais c’est assez probable et c’est en tout cas ce que soutiendra plus tard E.-H. Zeiger-Viallet.
« Mme Rij Rousseau a été fort bien inspirée en organisant l'exposition des femmes peintres françaises qui vient de s'ouvrir à la galerie Barbazanges. Nous espérons bien que M. Hodebert voudra bien hospitaliser [sic] chaque année ce petit Salon. A l’encontre de bien d'autres, il a tout à fait sa raison d'être. L'art féminin, à notre époque, n'est plus cet art doucereux qui resta longtemps l'apanage des jeunes filles du monde s'essayant à l'aquarelle ou la miniature et des professeurs de dessin voulant prouver qu'elles aussi sont des artistes. L'art des femmes peintres est devenu autre chose qu'ouvrage de dame. (…) Parmi les Françaises, que de beaux dons, que de goût et, souvent, que de belles puissances picturales ! Ce Salon en donne mille preuves. Dans ce groupe de femmes peintres, il en manque un certain nombre et, parmi elles, justement celles qui furent les premières à montrer que les femmes ont leur place dans l'art vivant. Mais ces artistes ne veulent à aucun prix être traitées de femmes peintres. C'est leur droit, mais pourquoi nier ce qui est ? (…)
Rij-Rousseau
ne s'est pas contentée de grouper ses semblables, elle expose des toiles qui
prouvent les progrès accomplis durant ces temps derniers. Rij-Rousseau a été
attirée par la tapisserie, elle a exécuté des cartons d'un grand intérêt et sa
peinture y a gagné plus de solidité. Les toiles qu'elle expose ici, La
Chasse, Les Jockeys, sont composées vigoureusement ; on y sent le
souci de l'arabesque et des volumes ; et, soutenu, par cette monture solide, le
peintre peut plus aisément, plus complètement s'exprimer. (…) Ce Salon est une
des premières manifestations collectives qui indiquent que la peinture féminine
peut être prise en considération. » (André Warnod.
« Les Femmes peintres françaises », Comœdia, 6 décembre 1925,
p.3)
Publié in : Comœdia, 6 décembre 1925, p.3
Même
Louis Vauxcelles, qui n’est pas un grand admirateur du cubisme, finit par se
laisser séduire : « Mme Rij-Rousseau fut, je crois, l’animatrice de
ce groupe. Elle excelle à capter le mouvement des bêtes galopantes, chevreuils
et chevaux, et son coloris est d’une franche vigueur. » (« Un groupe
de femmes peintres françaises », L'Information financière, économique
et politique, 14 décembre 1925, p.3)
Le tout début de l’année nous offre le plaisir de découvrir Jeanne dans son environnement, grâce à la peintre Mercédès Legrand. Jeanne est en terrasse avec l’épouse de Foujita, Fernande Barrey.
A
l’exposition rétrospective des trente ans des Indépendants, qui commence en
février 1926, Jeanne montre Le vase et Portrait de L.
Je n’ai pas trouvé le vase en question mais deux autres, que la succession identifie comme antérieurs, que je les montre ici à titre d’illustration.
« Jeanne
Rij-Rousseau va d'un cubisme intégral à un cubisme personnel qui vaut par la
lisibilité et le martèlement rythmique des masses colorées. » (Charles
Fegdal, « Trente ans des Indépendants », La Revue des beaux-arts,
1er avril 1926, p.2)
Puis vient la seconde exposition du mois de mars, où elle expose un Paysage et L’Hydravion. Cette fois, la critique est largement positive.
« Mme Rij-Rousseau a des mérites de force. » (Louis Vauxcelles, « Demain, vernissages du Salon des Indépendants au Palais de Bois », Excelsior, 18 mars 1926, p.5)
« Mme Rij-Rousseau, encore sous l’emprise du cubisme, a des qualités de couleur et de force. » (Tristan Berger, « Le Salon des Indépendants », L'Opinion républicaine, 3 avril 1926, p.24)
« Rij-Rousseau,
avec l'Hydravion, a réussi, par des aspects paradoxaux d'architecture
colorée, à suggérer la vie, la nature même, sur le plus curieux des plans du
décoratisme. (Charles Fegdal, « Le Salon des Indépendants », La
Revue des beaux-arts, 15 avril 1926, p.2)
« Rij-Rousseau dont la grande toile, Hydravion, est solidement composée » (Eve, 18 avril 1926, p.5)
A la même période, Jeanne expose à la Palette française, à nouveau avec les « Peintres et sculpteurs de sport », où elle montre des Champs de course que le Journal des débats politiques et littéraires qualifie de « synthèse dans une composition sommaire mais frappante. » (11 avril 1926, p.3)
Aux
Indépendants de l’année suivante, 1927, paraît, accompagné d’un paysage, Le
Bicycliste que René-Jean place en tête de son article sur le salon, dans Comœdia,
mais sans en dire un mot ensuite…
…
mais le reste de la presse ne se prive pas : « Voici le premier
cycliste de M. Rij Rousseau, il [sic] l’a voulu cubique et blafard :
laissons-lui la responsabilité de son œuvre. » (Robert Perrier, « Le
sport tient une place honorable aux Indépendants », Auto-vélo, 21
janvier 1927, p.1)
« De Rij Rousseau un énorme cycliste puzzle dont les morceaux ont été fort bien raccordés après l'accident. » (G. de Pawlowski, « Le 38e Salon des Indépendants », Le Journal, 22 janvier 1927, p.4)
Même
Eugène Soubeyre, habituellement bienveillant, le qualifie de « curieuse
interprétation plastique ». (« Le Salon des Indépendants », La
Nouvelle revue, 1er janvier 1927, p.308)
Eve, le journal féminin, préfère publier l’autre tableau exposé au salon, un Paysage, en gratifiant Jeanne d’un « M. » assez curieux…
Quant
au Crapouillot, il publie, dans son article sur le salon, un portrait
qui n’a absolument rien à voir avec les tableaux exposés (et qui ressemble si peu à son style que je me demande si ce n'est pas une erreur…)
En revanche, une fois de plus, ce sont ses tapis qui remportent les suffrages dans son exposition personnelle qui a lieu à la galerie « Mots et Images », fin avril. Ils sont signalés par L’Art et les artistes (1er mars 1927, p.286) et dans Comœdia (18 avril 1927, p.2).
J’en profite pour en montrer un, dont on ne sait absolument rien puisqu’il s’agit d’une photo conservée dans les archives de Jeanne, mais que je trouve graphiquement intéressant.
Un avis partagé par Henri Clouzot : « La dernière en date des tendances - et naturellement la plus active, puisque la plus jeune - pourrait se qualifier "style exposition des Arts Décoratifs". Elle emprunte aux peintres cubistes le désordre apparent des figures géométriques sans sujet arrêté, le jeu agréable des plans qui se coupent ou s'enchevêtrent en tous sens, véritable kaléidoscope de lignes et de couleurs dont l'originalité a conquis la clientèle. Mais des décorateurs comme Francis Jourdain, Renée Kinsbourg, Eric Bagge, Dim, Adnet, Rij-Rousseau, Elise Djo-Bourgeois, Sonia Delaunay, Eilen Gray, Evelyn Wylde, et même le plus audacieux de ces peintres en laine, Jean Lurçat, ont su ne retenir du cubisme que ce qu'il avait de légitime et de viable. Leurs ouvrages peuvent servir d'illustration au précepte trop souvent négligé : "Le tapis doit être une mosaïque de laine" ». (« Le tapis moderne », La Renaissance de l'art français et des industries de luxe, janvier 1928, p.161)
A
propos d’une exposition joliment intitulée « Fermé la nuit », L’Art
et les artistes salue également l’initiative du « "Groupe des femmes
peintres françaises", constitué par Mme Rij Rousseau dont on connaît
le talent si personnel et si séduisant, [qui] a réuni, dans le cadre charmant
de cette petite galerie, des paysages de Ghy Lemm, spirituellement exprimés,
des toiles de Marie Alix qui témoigne d'un curieux renouvellement de sa manière
et peint dans une pâte onctueuse de la plus grande saveur, un nu solide et de
fines notations de nature de Marguerite Crissay et maintes autres peintures
intéressantes d'Irène Lagut, Geneviève Gallibert, Chériane, Hermine David,
Suzanne Duchamp et Marguerite Matisse. » (L'Art et les artistes, 1er
mars 1927, p. 356)
On détient cette fois une liste de peintres avec lesquelles Jeanne a forcément été en relation, plus ou moins étroite, c’est-à-dire, finalement, beaucoup des femmes qui comptent sur la scène artistique parisienne !
Je n’ai pas trouvé ce que Jeanne a exposé au Salon d’Automne mais elle s’y trouvait probablement, puisque La Renaissance de l’art français illustre son article avec l’un de ses tableaux :
A la fin de l’année - nouvel indice des fréquentations de Jeanne -, elle aurait, comme sa consœur Marie Vassilieff (voir sa notice), décoré un pilier de la grande salle de La Coupole, la fameuse brasserie de Montparnasse, à l’occasion de son inauguration. Croyez bien que cette photo sera remplacée dans les meilleurs délais par sa version en couleur, si ledit pilier est toujours visible !
En 1928, Jeanne n’est pas aux Indépendants mais participe à de nombreuses expositions collectives : à la galerie du Montparnasse, en février-avril et à la galerie Bernheim-Jeune, en mai, avec le « Groupe des femmes peintres françaises » où La Fronde a apprécié « les fleurs de Rij-Rousseau, semblant issues d’un jardin enchanté » (20 avril 1928, p.6) que j’illustre avec une nature morte un peu antérieure.
« Chez Bernheim jeune, un groupe de femmes peintres, de celles qui n'ont pas froid aux yeux. Mme Mela Muter y déploie son énergie accoutumée Mme Hermine David y montre d'amusants gribouillis de Paris, Mme Rij-Rousseau prouve son sens du mouvement et de la couleur. (Arsène Alexandre, Le Figaro, 27 mai 1928, p.2)
Le
« sens du mouvement » souligné par Arsène Alexandre faisait
probablement référence à un tableau, L'Attelage, qui a retenu l’attention d’une autre publication :
« L'Exposition
d'un groupe de Femmes peintres a eu lieu cette année à la Galerie Bernheim
jeune. Ce groupe a été créé, il y trois ans, par Mme Rij Rousseau et
sa première exposition a eu lieu à la Galerie Barbazanges. » (« Le
carnet d’un curieux », La Renaissance de l'art français et des
industries de luxe, janvier 1928, p.317)
Puis c’est le Salon des Tuileries qui expose six toiles de Jeanne parmi lesquelles Le Tennis et Le coureur.
La revue féminine Minerva a été plus sensible à ce bouquet de fleurs.
L’année
suivante est également très active. Jeanne est exposée à la galerie E.D.M., rue
de Grenelle, avec une quinzaine d’autres peintres dont Kvapil et Paule
Gobillard. (La Semaine à Paris, 19 avril 1929, p.114) et en même temps
chez Blanche Guillot, rue de Seine (ibid. p.115)
En mai, elle expose des tapis dans une « bonne réunion d'œuvres d'art appliqué » (Le Bulletin de l'art ancien et moderne, 1er mai 1929, p.198) et, en juin, la galerie du Montparnasse lui réserve une exposition personnelle « qu’il faut voir » selon L’Art et la mode du 1er juin 1929 (p.5.) et qui séduit Gustave Kahn : « Galerie Montparnasse, Rij Rousseau, de son faire robuste et appuyé, qui met une certaine coquetterie à laisser voir ses préparations et son souci de construction, expose des paysages : jardins autour de vieux châteaux, ports aux jetées populeuses et une série de natures nitrées, de fleurs larges et un peu synthétisées, enlevées en vigueur, jaillissant de curieuses poteries. Quelques études de personnages : un petit joueur de violon agréable et surtout une intéressante étude, quelque peu décorative, d'une figure féminine. On y voit aussi quelques études de chevaux au mouvement rapide, très ingénieusement fixées et résumées. » (« Les Beaux-Arts », Le Quotidien, 5 juin 1929, p.4)
Ces « fleurs larges et un peu synthétisées, enlevées en vigueur, jaillissant de curieuses poteries » m’évoquent ce bouquet…
… et le « petit joueur de violon agréable » me fait penser à cette gracieuse petite fille :
Et,
en même temps, c’est le Salon des Tuileries où, cette fois, Jeanne n’expose
qu’une Nature morte et des Fleurs.
Selon sa descendance, voici la Nature morte en question, au sujet de laquelle François Thiébault-Sisson écrit : « Mme Rij-Rousseau, qui n'a jamais rien produit de si solide et de si fortement peint que sa Nature morte » (« Au Salon des Tuileries », Le Temps, 19 mai 1929, p.3)
En
1930, Jeanne expose peu, si on en croit la presse. Elle est citée par La
Renaissance (1er juin 1930, p.176) comme une participante du
Syndicat des femmes peintres et sculpteurs.
Puis elle participe au Salon d’Automne avec deux huiles, des Fleurs et le Port de Dieppe qui serait cette œuvre dont on ne voit peut-être qu’un détail. Il s’agit d’une photographie au dos de laquelle Jeanne a écrit « Salon d’Automne 1929 ».
Début
1931, elle rejoint le « Brillant ensemble, groupé sous le nom de « Femmes
artistes modernes » que préside Mme Camax-Zoegger (…), sous des manières diverses
et bien personnelles, toutes les gammes de la sensibilité et de la grâce. » (L'Art et les artistes, Tome XXI, octobre 1930 à février 1931,
p.177)
Elle y expose des Fleurs qui sont citées par L’Action française du 9 février 1931 (p.2)
On
la perd un peu de vue dans les années 1930. Je l’ai trouvée dans un ouvrage de Jean
Ajalbert (1863-1947), Beauvais, basse lice (Denoël et Steele, Paris,
1933), citée comme l’un des peintres auxquels la manufacture a fait appel entre
1917 et 1933 mais le site de la Manufacture ne montre aucune œuvre d’elle.
Jeanne ne réapparaît dans la presse qu’en 1936, à l’occasion de sa participation au Salon d’Automne, avec un Paysage de Roche-Posay et Paysanne et matelote.
Pour illustrer cette Paysanne et matelote, je glisse ici un portrait qui me plait bien, celui d’une femme qui pouvait être à la fois de la mer et de la campagne !
Curieusement, c’est le moment choisi par Minerva pour publier son tableau intitulé L’Abreuvoir, passé sur le marché de l’art sous un autre titre.
Ceci étant, La Roche Posay, ville médiévale située au confluent de la Creuse et de la Gartempe, peut parfaitement être le site représenté par le tableau…
A
nouveau au Salon d’Automne l’année suivante, elle y expose Les Loisirs,
selon L’Œuvre du 31 octobre 1937, p.6.
En 1939, l’Etat lui achète Les Courses dont on ne connaît pas la date d’exécution mais, l’année suivante, Jeanne expose au Salon d’Automne deux tableaux : Les Courses et une Nature morte.
Jeanne
est signalée au Salon d’Automne de 1943 par Le Cri du Peuple dans le
groupe des peintres « qui contribuent chacune en ce qui les concerne à
renforcer la tenue de salles jusqu’ici trop déshéritées. » (27 septembre
1943, p.2) Elle y aurait exposé un portrait, peut-être posthume, de son mari, M.
Loiseau.
Puis,
Le Figaro l’a vue au Salon d’Automne en 1945 (27 septembre 1945,
p.2) et, en 1946, Maxime Belliard écrit qu’elle « a le secret du
langage des fleurs ». (« Le Salon des Femmes peintres et sculpteurs »,
La France libre, 19 janvier 1946, p.2)
La dernière manifestation à laquelle elle semble avoir participé est le Salon des Indépendants de 1947, avec Music-Hall et La femme au chat.
Selon Zeiger-Viallet, Jeanne Rij-Rousseau, devenue veuve et désargentée,
fut recueillie par une parente chez laquelle elle est morte, le 22 octobre 1956, à Savigny-sur-Braye
(Loir et Cher).
*
A l’issue de cette étude, évidemment limitée par les sources
disponibles, on peut considérer que Jeanne Rij-Rousseau a été reconnue en tant
qu’artiste principalement entre 1924, année de sa première exposition
personnelle et le milieu des années 1930, dernière période où la presse parle d’elle
régulièrement.
Au plan stylistique, il me semble que son travail a été traversé par le cubisme, pratiqué librement, qu’elle a probablement été séduite par les travaux des futuristes, comme Severini ; qu’elle aurait pu aussi croiser la route de Marevna et s’intéresser au rayonnisme de Larionov et Gontcharova, sans qu’on puisse savoir où et à quelle occasion elle aurait pu les rencontrer ou voir leurs œuvres, puisque le rayonnisme a assez peu rayonné en France …
En définitive, sa liberté stylistique lui assigne une place à part, notamment dans son travail de la tapisserie. Sa force est d’avoir fait son chemin en ne ressemblant à personne mais on ne dispose pas d’assez de toiles visibles pour se forger une idée plus précise. Mais enfin, elle y a cru, elle a tenu… et elle a convaincu de nombreux critiques, même si ce fut pendant une brève période d’une dizaine d’années.
Et voici quelques natures mortes, pour finir selon la tradition
du blog !
*
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