Emilia Barbara Dorothea Hitz, dite Dora Hitz, est née le 30
mars 1853 à Altdorf près de Nuremberg. Cette année de naissance, longtemps mal
connue, a été confirmée par la découverte de son certificat de baptême, daté du
24 avril 1853. Elle était la deuxième fille de Johannes Hitz, professeur de
dessin au séminaire des enseignants de l'école d'Altdorf, et de son épouse Anna
Elisabetha Hitz, née Meyer.
Dora grandit à Ansbach et se rend à Munich à l’âge de quinze ans pour étudier à la Kunstschule für Mädchen (école d’art pour jeunes filles), nouvellement créée. Elle y suit l’enseignement de Wilhelm von Lindenschmit le jeune (1829-1895), un peintre d’histoire, et du portraitiste et peintre de genre, Heinrich Stelzner (1833-1910).
Fait inhabituel pour une femme, elle aurait été également autorisée à étudier l’anatomie avec Julius Kollmann (1834-1918) célèbre anthropologue et anatomiste, professeur à Bâle et à Munich.
La seule œuvre que j'ai trouvée de cette période est un portrait du peintre Eugen Ritter, qu’elle a connu à Munich et retrouvera plus tard à Paris. (Cliquer pour agrandir les images)
C’est
à Munich, lors de l'Exposition d'art et d'industrie de 1876, où elle expose une
Nature morte à la rose, que Dora rencontre Elisabeth zu Wied (1843-1919)
- devenue par son mariage avec un prince Hohenzollern, reine de Roumanie. Celle-ci
la nomme peintre à la cour, où Dora s’installe en 1878. C’est peut-être à ce
titre qu'elle réalise le portrait de la princesse, à une date inconnue.
On
sait que Dora a peint, pendant son premier séjour en Roumanie, cette scène de forêt dans un style
assez naturaliste.
La reine, qui écrivait sous le pseudonyme de Carmen Sylva, lui demande d’exécuter des fresques inspirées par ses poèmes, pour la salle de musique du château de Peles, sa résidence d’été dans les Carpates.
Ces travaux, Dora les exécutera, pour la plupart, à Paris où elle s’installe début 1882. Elle enverra régulièrement ses toiles de 1883 à 1890. Par rapport à la Scène de forêt, son style a déjà sensiblement évolué, sans doute sous l’influence de ses nouveaux professeurs.
La salle de musique est évoquée dans un article de la presse française, plusieurs années plus tard : « La salle de musique, très haute,
boisée à mi-hauteur et entourée de stalles surélevées, offre, avec son orgue et ses fenêtres à
vitraux, l'apparence d'une chapelle. Deux pianos à queue, d'autres instruments,
dont une harpe - l'instrument favori de la reine Elisabeth - donnent à cette pièce
son caractère. Des panneaux peints par une artiste allemande, Mlle Dora
Hitz, reproduisent les principaux motifs des poèmes et romans de Carmen Sylva.
C'est là qu'elle se tient volontiers avec ses demoiselles d'honneur, "ses
filles" ». (« Castel Pelesch », La Grande
dame : revue de l'élégance et des arts, janvier 1895, p.132)
Les
photographies intérieures de ce château sont rares mais, sur celle-ci, on voit
l’emplacement de trois œuvres de Dora : en haut
du panneau de droite, de gauche à droite : Paix (allongé), L’Enfant
du soleil et Conte de fée.
Toutes trois sont inspirées des douze récits allégoriques Leidens Erdengang, de Carmen Sylva. Ces récits décrivent l'effet provoqué par des êtres personnifiant la Vie, la Lutte, la Tristesse, la Paix, la Patience, le Courage, etc. lorsqu’ils parcourent le monde.
Tristesse erre dans le royaume enchanteur de Paix et brise sa tranquillité en lui apportant la connaissance de la dévastation causée par Conflit dans le monde extérieur. Paix quitte alors sa maison, découvre les combats, l'envie et la cupidité de l’humanité. Paix ne trouve finalement le repos que dans une tombe abandonnée.
« L’Enfant
du soleil, douée de toutes les grâces et de tous les charmes… Le bonheur
et l’amour lui avaient été donnés pour compagnons et camarades. Il y avait
alors sur la terre beaucoup de joie et de félicité, et la plume ne pourrait en
décrire, ni le pinceau en peindre toute la magnificence. » (Extrait du
poème de Carmen Sylva)
Conte de fée, figure royale, utilise son fuseau d'émeraude magique pour tisser des histoires aux enfants et inspirer les poètes.
On voit enfin, sur cette autre photographie, la troisième figure, Tristesse, qui ferait référence à la perte d’un enfant.
Et, à côté d’elle, sur le dernier panneau du mur, se trouve La sorcière prosternée, dernier poème des récits de Carmen Sylva. Ce n’est pas une sorcière du Moyen Âge mais une figure de pouvoir destinée à susciter l’empathie. (Une sorcière « féministe » en quelque sorte, bien que le terme soit un peu anachronique.)
La
salle de musique accueillait également une autre toile qui n’est pas
directement liée à un poème de la reine, l’Allégorie de la musique, couronnée d’un
diadème et assise avec sa lyre devant un fond de lilas et de fleurs de pommier.
Elle a été réalisée sensiblement plus tard que les précédentes.
La Musique
était installée entre deux autres œuvres, Ahasverus et Sakri.
Ahasverus, qu’on voit ci-dessous, est le personnage légendaire du « Juif errant », condamné à l'errance éternelle pour avoir refusé à Jésus, marchant au supplice, de se reposer sur le seuil de sa maison.
L’autre toile, Sakri, représenterait
l’histoire d’une princesse nubienne
enlevée par des pirates qui, après l'avoir attachée au mât du navire, jouent
aux dés pour décider de son sort.
Certaines des
toiles du salon de musique ont été décrochées ensuite et se trouvent
actuellement au musée national de Bucarest.
Sappho est, avec Hammerstein, le premier poème publié par la reine sous le pseudonyme de Carmen Sylva, dans un ouvrage intitulé Stürme (Tempête) en 1881. Cette grande huile a aussi été peinte pour le salon de musique.
L’autre
poème, Hammerstein, est évoqué dans une œuvre qui était installée à
l’entrée de la salle à manger royale avec un autre tableau intitulé Feuilles
rouges.
Les différents éléments ci-dessus sont issus du catalogue publié en 2024 à l’occasion de l’exposition « Carmen Sylva-Dora Hitz, mots et images », au château de Peles.
Dora aurait à nouveau séjourné en Roumanie en 1887, probablement pour installer ses toiles, elle y a peut-être rencontré Pierre Loti qui était un familier de la reine, comme on le voit sur cette photo :
Ce n’est qu’une opinion personnelle mais je trouve que la jeune femme brune, en robe claire à manches gigot, qui semble agenouillée à la gauche de la reine ressemble étrangement à Dora. La reine Elisabeth lui aurait demandé d’illustrer une édition de Pêcheurs d’Islande, de Pierre Loti. Je n’ai rien trouvé qui puisse confirmer cette information.
A Paris, Dora est une jeune peintre, encore en formation mais très impliquée. Selon le catalogue du Salon des artistes français, où elle apparaît la première fois en 1885, elle habite 15 impasse Hélène, à Montmartre.
Cette rue, sans doute assez lugubre à l’époque, est devenue aujourd’hui la rue Pierre-Ginier.
Dans le même catalogue et pendant trois ans, Dora se réclame
de trois professeurs parisiens : Luc-Olivier Merson (1846-1920), Raphaël
Collin (1850-1916) et Gustave Courtois (1852-1923) avec lequel elle étudie à l’académie
Colarossi.
En 1885, Dora expose Jeunes paysannes romaines dans les champs, mais je me demande si ces paysannes n’étaient pas plutôt « roumaines » puisque, a priori, Dora n’a encore jamais mis les pieds en Italie ; d’autant que l’année suivante, elle expose au Salon Gardeuse de chèvres, costume valaque qui évoque la région située au sud de la Roumanie actuelle (aujourd’hui en Bulgarie).
Pendant l'été 1886, Dora part en Bretagne, séjour très prisé des jeunes peintres de l’époque. C’est ainsi qu’au Salon de 1887, elle montre notamment Au coin du feu, Bretagne qui pourrait ressembler aux deux toiles ci-dessous, dont l’une est datée de 87.
Son style évolue sensiblement, comme on le montre cette scène de rue à Paris. Elle saisit rapidement les figures en mouvement, autour de la fontaine Wallace, et apporte une attention plus soutenue à quelques personnages, comme le vendeur de journaux, à gauche et le jeune femme assise à droite qui paraît plongée dans ses pensées. Elle s'attache aussi à mettre en valeur les points de lumière sur les pavés.
Au
Salon de 1888, Dora se déclare l’élève de Benjamin-Constant (1845-1902) et expose
des gouaches et des pastels, dont je n’ai pas trouvé trace et que personne ne
paraît avoir remarqués. On imagine qu'il s'agissait de scènes parisiennes, rapidement saisies, comme dans cette aquarelle.
Mais au Salon de 1889, ses deux aquarelles font mouche : « Mlle Dora Hitz, de Nuremberg, - elle a beaucoup de talent, Mlle Hitz - avec La Petite Curieuse et Un Cirque forain, qui dénote de bien précieuses facultés d’observation ; c’est vrai, très vrai, et nullement vulgaire. » (Paul Leroi, « Salon de 1889 », L’art, année 1889, p.239)
Quant à ses deux huiles, elles sont également bien reçues : « Mlle Dora Hitz, de Nuremberg, s’est inspirée et bien inspirée des Pêcheurs d’Islande, de Pierre Loti, pour ses Femmes des naufragés. » (Ibid., p.209)
La seconde, Une lettre d’Islande, a même les honneurs du Monde illustré et du catalogue illustré du Salon :
« Nous savons gré à l'artiste d'avoir rendu avec tant de sentiment cette simple scène qui cache peut-être un drame, mais qui porte avec elle une espérance. » (« Une lettre d'Islande », Le Monde illustré, 11 janvier 1890, p.32)
A l’occasion de la
publication d’une gravure d’après ce tableau, J. Le Fustec, écrira plus
tard : « Mlle Dora Hitz a traduit en toute vérité
l'attitude de ces braves gens. » (« Une lettre d’Islande », Le
Magasin pittoresque, 1895, p.94)
La
même année, Dora participe à l’exposition
de l’Union des femmes peintres et sculpteurs (fondée par Hélène Bertaux en
1881, voir sa notice) : « Notons particulièrement (…) La Fille du
Pêcheur, par Mlle Dora Hitz, excellent plein air d’une des exposantes
les plus remarquables » (Georges Coutan, « Exposition des femmes
peintres et sculpteurs », Journal des artistes, 3 mars 1889, p.1)
Elle est également présente à l’Exposition universelle de Paris de 1889, avec une gouache à nouveau inspirée des Pêcheurs d’Islande de Loti, L’attente anxieuse.
À Paris, Dora rencontre de nombreux artistes, allemands bien sûr mais aussi français. Elle se lie amitié avec Edmond Aman Jean et Eugène Carrière et ce dernier aura une forte influence sur elle, comme on le sent dans ce pastel délicat…
… et cette petite huile :
Elle noue aussi une solide amitié avec Ottilie W. Roederstein
(voir sa notice) avec laquelle elle entretient une correspondance toute sa vie.
Elle admire aussi Emile Bernard, Albert Besnard, Maurice Denis et Puvis de Chavannes. Ce dernier l’invite à rejoindre la nouvelle Société Nationale des Beaux-Arts (SNBA), l’ancienne « Nationale » qu’il vient de refonder et qui, dès lors, organise un Salon annuel au Champ-de-Mars.
Dora y retrouve la fine fleur de la scène artistique allemande comme Max Liebermann, Gotthard Kuehl et même le sculpteur Max Klinger - tous les futurs sécessionnistes de Berlin – ainsi que les grands noms de la peinture moderne scandinave, le norvégien Fritz Thaulow et les suédois Anders Zorn et Peder Severin Kröyer (qui expose, lui, dans les deux Salons).
La même année, Dora est également invitée à rejoindre la Société Royale des Aquarellistes belges.
C’est aussi l’année où elle va faire la
connaissance à Paris d’une peintre qui deviendra proche, Maria von Brocken (1868-1947), dont elle
fera plusieurs fois le portrait.
Au Salon de la SNBA, Dora expose une gouache Cerisiers en fleurs, et deux huiles, Jeunes filles bretonnes cousant et Soir.
C’est probablement à propos de Soir qu’Ernest Hoschedé écrit : « Il y a beaucoup de poésie dans l'effet de soleil couchant de Mme Hitz. On sent que la journée a été belle ; une jeune paysanne guide à travers la lande son maigre troupeau de moutons, et le soleil disparaissant au-dessus des bois vient en frisant caresser la tête de la jeune fille, pendant que quelques rayons égratignent de lumière le troupeau. C'est d'une poésie exquise. » (Brelan de Salon, B. Tignol, édit., Paris, 1890, p.295)
Dès l’année suivante, Dora est « associée » à la SNBA. Elle y expose deux gouaches dont Dans le Jardin et trois portraits, dont Mère et enfant, tous deux reproduits dans le catalogue illustré mais ce sera, hélas, la dernière fois qu’elle aura cette chance.
La
même année, Dora peint cette autre toile, à laquelle je trouve des accents préraphaélites, ce qui n'aurait rien d'étonnant puisque l'on sait que Dora a fait quelques brefs
séjour à Londres…
Cette scène paraît aussi dater de la même époque :
Comme ce nouveau portrait de son amie Maria.
En 1892, Dora a déménagé rue de Douai. Elle expose une gouache et deux huiles, Repos et Réveil à propos desquelles je n’ai trouvé que ce commentaire assez peu amène : « Mme Hitz empêtre dans une exécution désespérément maladroite de bien belles qualités de coloriste » (Gonzague-Privat, « Le Salon du Champ-de-Mars », L'Evénement, 7 mai 1892, p.1)
Voici
une œuvre intitulée Repos, récemment montrée dans une exposition. Si
c’est bien de cela dont on parle, j’avoue ne pas comprendre en quoi son
exécution serait « maladroite » … (mais Dora pouvait nommer plusieurs toiles de la même façon, comme Soir, titre déjà utilisé en 1890 et qui revient en 1893. )
Début
1893, Dora rentre en Allemagne et s’installe à Dresde, ce qui ne l’empêche pas
de figurer au catalogue de la SNBA avec une Etude et un Portrait :
« … une jolie tête de jeune femme, souriant dans les feuilles, par
Mme Dora Hitz » (Charles Frémine, « Le Salon du Champ-de-Mars »,
Le Rappel, 10 mai 1893, p.2)
C’est Soir, aux accents symbolistes, qui sera particulièrement remarqué. Une gravure d’après ce tableau est ensuite publiée par Le Monde illustré (10 mars 1894, p.152)
« La
symbolique Mme Hitz, avec sa suave figure d'une mère dans un champ de lis »
(Edouard Hubert, « La peinture au Champ-de-mars », Le Journal,
9 mai 1893, p.3)
En conclusion : « Dora Hitz, dont les ouvrages, parfois excentriques, ont tous un accent très personnel. » (George Lafenestre, « Les Salons de 1893 », Revue des deux mondes, 1er juillet 1893, p.174)
La même année,
Dora participe à l’Exposition universelle de Chicago où elle présente Femme
et enfant. Je place ici cette œuvre dont je ne connais pas la date, à titre
d’illustration.
Ensuite, Dora quitte Dresde et s’installe, définitivement, à Berlin. Elle habite d’abord 24, Hardenbergstrasse, où elle ouvre sans tarder une « école de femmes peintres », comme l’indique le Berliner Tageblatt en octobre 1893.
A
la SNBA de 1894, avec un portrait et une huile intitulée Crépuscule, Dora
s’attire les foudres de la critique : « …fuyons les deux toiles impossibles
de Mme Dora Hitz. » (Pierre Mercieux, « Salon du
Champ-de-Mars », Le National, 24 avril 1894, p.1)
Voici l’œuvre connue sous ce titre (la photo n’est sans doute pas très bonne) :
Crépuscule a été présenté à la Sécession de Munich où il a été qualifié de « toile vaporeuse » par Marc Croisilles. (« L’Art à Munich, Sécession », L'Œuvre d'art, 5 octobre 1895, p.150)
Henri Dac s’insurge contre « les rouges furibonds de Mme Hitz » (« Salon du Champ-de-Mars », Le Monde, 9 mai 1894, p.2). Ce commentaire concerne probablement le portrait, qui s’approchait peut-être de celui-ci ?
A la même période, Dora peint aussi cette Clématis, dite aussi Conte de la forêt, encore une « toile vaporeuse » :
En 1895, Dora expose au Salon La Source et un Portrait d’enfant. Je l'illustre avec un des rares portraits conservés dans un musée allemand (j’ai été étonnée du peu d’œuvres de Dora qui y sont montrées). Ce tableau a été reproduit dans Femmes peintres du monde, de Walter Shaw Sparrow, p.303 (Londres, The Art & Life Library, 1905).
Il figure aussi (en bas à droite) sur une ancienne photo des collections de la Nationalgalerie de
Berlin, à laquelle la toile a été offerte par un mécène en 1897.
Dora est interviewée à l’occasion d’une exposition d’artistes français à Berlin : « Je suis très, très heureuse de voir enfin les artistes français venir exposer à Berlin. J'ai vécu longtemps à Paris. J'ai pu voir et apprécier vos maîtres sur place. Ce que je dis ici est donc, passez moi l'expression, le minimum de ce que je pense. Il ne sied peut-être pas bien à une femme de se lancer à perte de vue dans les théories artistiques ou dans la critique, chose toujours un petit peu scabreuse. En conséquence, je me borne à émettre un vœu (les femmes n'ayant pas encore droit de vote, c'est, du reste, à peu près la seule chose que je puisse faire) que vos artistes viennent chez nous le plus nombreux possible et qu'après être venus, ils reviennent… » (« Nos artistes à Berlin », Le Matin, 8 mars 1895, p.1)
Un commentaire qui laisse entendre que Dora n’aurait rien contre le droit de vote des femmes !
En fin d’année, Dora bénéficie d’une exposition au Kunst-Salon, une des très nombreuses galeries de Berlin.
« L'exposition d'art ouverte dans les salons d'Edouard Schulte (Unter den Linden) rappelle beaucoup nos expositions de la rue de Sèze ou de la rue Boissy-d'Anglas. Il faut noter cependant cette différence qu'elle dure toute l'année et qu'elle est entièrement renouvelée toutes les trois semaines : j'appelle "avantage" une différence de ce genre. (…) J’aime assez le portrait "plein-airiste" de Dora Hitz » (C.B., « L'exposition d'art au "Kunst-Salon" de Edouard Schulte », La Liberté, 11 décembre 1895, p.2)
A Berlin, Dora est devenue célèbre pour ses portraits de femme et d’enfants.
Elle s’est installée à l’adresse où elle restera jusqu’à la fin de sa vie, au 12, Lutzoroplatz, un grand appartement avec deux ateliers au dernier étage, à deux pas du Tiergarten, le grand parc de Berlin. Elle continue à enseigner dans l’école de jeunes femmes qu’elle a fondée. Elle adhère à la Vereinigung der XI, un groupe de onze artistes d’avant-garde et aussi à la Verein Berliner Künstlerinnen und Kunstfreunde (VdBK), une association qui regroupe des artistes féminines et des amatrices d’art.
A Paris, à la SNBA de 1896, elle expose un Portrait de femme qui séduit Arsène Alexandre : « Quelques femmes exposent au Champ-de-Mars, qui vraiment montrent un goût et une volonté d'art supérieurs à ceux de la majorité des hommes. Entre elles se distinguent tout à fait Mlles Louise Breslau, Cecilia Beaux, Rœderstein, Henriette Daux, Dora Hitz, Mmes Clémence Roth et Guérard-Gonzalès. Regardez sans que je vous les décrive en détail les portraits qu'elles envoient et vous y trouverez de vraies satisfactions d'artistes. » (« Le Figaro au Salon du Champ-de-Mars », Le Figaro, 24 avril 1896, p.4)
Je
n’en ai hélas pas d’image mais comme elle ne sera pas à Paris l’année suivante,
j’en profite pour montrer ce portrait de femme et d’enfant de 1897.
En 1898, elle expose, a priori pour la première fois, au Salon de la Libre Esthétique de Bruxelles : « Les portraits de Mme Dora Hitz, de Berlin également, font penser à Carrière ; ils ont cette grâce "floue" plus éclairée et… moins magistrale. » (Edmond Joly, « Le Salon de la Libre Esthétique », Durendal : revue catholique d'art et de littérature, année 1898, p.296)
Et surtout, Dora participe à la création de la Sécession de Berlin, avec une soixantaine d’artistes qui se révoltent contre les diktats de la Verein Berliner Künstler, l’association des artistes de Berlin, qu’ils considèrent comme trop académique. Max Liebermann est le premier président du groupe. Je n’ai pas trouvé ce que Dora a exposé à la première manifestation de 1898. En revanche, deux ans plus tard, lorsque le groupe s’installe dans ses nouveaux locaux du 12 Kantsstrasse, Dora expose Frühlingsreigen (Ronde printanière).
Au
tournant du siècle, son style a commencé à changer à nouveau. Une touche plus visible et plus
libre, des figures presque fondues dans leur environnement de feuillage et de
fleurs.
Quant au Portrait d’enfant qu’elle a présenté à la SNBA de 1902, il pouvait ressembler à cette petite fille (mais je pense quand même que celui-ci est un peu plus tardif, vers 1905).
Parallèlement, elle continue à peindre des portraits de commande beaucoup moins « modernes » :
En
1904, la presse française se fait l’écho des activités féministes de Dora, à
l’occasion de la création d’une nouvelle association visant à valoriser les
activités féminines :
« Le Lyceum Club de Londres qui se propose de fonder des succursales à Paris et à La Haye vient d'en fonder une à Berlin. Ce club comme celui de Londres sera celui des "intellectuelles" : écrivains, journalistes, artistes, toutes femmes exerçant une profession libérale. Il admettra des femmes de toutes les provinces et leur sera de la plus grande utilité pour leur faciliter le placement de leurs œuvres, leur créer des relations. Les divers lyceum clubs auront comme à Londres des bureaux d'information, de traduction, des cours d'enseignement et s'occuperont du placement des articles des membres journalistes dans la presse internationale.
Ils organiseront des expositions d'art sans frais pour les exposantes, mais les professionnelles seules pourront en bénéficier car aucune femme amateur ne sera reçue membre des lyceum clubs. A ces expositions seront seules acceptées des œuvres qu'un jury indépendant entièrement composé d'hommes en aura jugé dignes. Les membres du comité d'organisation du Lyceum Club de Berlin sont : Mmes Marie von Bunsen, Büchner Hedwig Dohm, Dora Hitz, Gabrielle Reuter, Bertha von Suttner. » (« Nouvelles féministes, Allemagne », La Fronde, 1er décembre 1904, p.1)
Evidemment,
la mention du jury « entièrement composé d'hommes » fait un peu
grimacer aujourd’hui mais c'était sans doute le prix à payer pour être prises
au sérieux…
Poursuivant le même objectif, Dora fait également partie, l’année suivante, du comité de parrainage de l’Exposition internationale des arts de la femme, qui s’est tenue à Marseille, en novembre 1905. (La Vie heureuse : revue féminine universelle illustrée, 15 novembre 1905, p.224)
A la SNBA de 1906, Dora affirme son nouveau style avec la Cueillette des cerises, qu’Arsène Alexandre trouve « peinte de verve » (« Société nationale des Beaux-Arts », Le Figaro, Supplément littéraire du dimanche, 14 avril 1906, p.2), également citée par L'Intransigeant qui a « aimé sa toile » (14 avril 1906, p.1).
De ce tableau, le critique d’art Karl Scheffler (1869-1951) a écrit que « la représentation de la lumière y est poussée jusqu’au tumulte ».
L'Art et les artistes signale, de son côté : « Une nouvelle union de femmes-peintres a fait son apparition au Salon Gurlitt : c'est la "Société des femmes artistes", une sorte de ligue des dames. Elles se sentent repoussées dans les expositions des hommes et elles veulent se tirer d'affaire elles-mêmes. Cependant, leur première exposition, que nous avons visitée, montre qu'elles n'ont pas autant de forces qu'elles se l'imaginent. Nous avons distingué surtout Mme Catherine Kollwitz, une dessinatrice réaliste de grande valeur, Mmes Sabine Lepsius et Dora Hitz. » (avril 1906, p.VI)
Ce
« Salon Gurlitt », c’est le Kunstsalon Fritz Gurlitt, fondé en
1880 à Berlin-Schöneberg et spécialisé en art contemporain.
Dans le magazine Die Kunst Halle (un peu pénible à lire car imprimé en écriture dite Fraktur), j’ai trouvé un petit article évoquant une exposition de Dora en 1895-96 dans ce Kunstsalon : « Dora Hitz et Leffer Ury représentent la jeunesse. La peintre a exposé un portrait féminin d’une profonde émotion, qu'elle appelle Désir. Ce n'est pas le désir d'amour qui en est l’inspiration mais celui d’avoir un but sérieux dans la vie. Cette image est l'une des rares pour qui le mot "moderne" a vraiment un sens, pas à cause de sa technique mais parce que ce portrait n'est concevable que pour l’avenir. C'est le symptôme d'une nouvelle aspiration, pas celle des militantes bruyantes des droits des femmes, mais celles qui l’ont vraiment choisie. » (« Aus dem Salon Gurlitt », Die Kunst Halle, n°2, 1895-1896, p.27, traduction perso)
On
ne peut pas dire que cette nouvelle expressivité soit du goût de tout le monde,
notamment en France. Lorsque, l’année suivante, Dora présente son Portrait
de Mme Gerard Hauptmann à la treizième exposition de la Sécession de
Berlin, Maurice Pernot évoque, à propos de ce tableau « le tapage
inconsistant et vide de Mme Dora Hitz » (« Exposition de la
Sécession de Berlin », La Chronique des arts et de la curiosité,
18 mai 1907, p.180)
Pourtant, ce portrait, qui sera présenté aussi à la SNBA en 1908, rencontrera les suffrages de quelques-uns, dont à nouveau, Arsène Alexandre qui le qualifie de « simple et souple » (« Pincée de vérités et poignées de "clous" », Le Figaro, 14 avril 1908, p.3)
Cette dame est Margarete Hauptmann, une célèbre actrice allemande, également pianiste et violoniste. Son portrait vaut à Dora le prestigieux « Prix Villa Romana », doté d’une résidence d’un an à Florence, dans la villa éponyme. Elle gagne le prix cette année-là avec trois autres peintres allemands, Max Beckmann, Käthe Kollwitz et Hermann Schlittgen, avec lesquels elle séjourne en 1907.
Il
reste quelques rares témoignages de cette année italienne…
…
ou ce tableau plus tardif qui évoque lui aussi le jardin de la villa Borghèse à
Rome.
Le
séjour italien entraîne une nouvelle évolution stylistique, déjà sensible dans
la Récolte des cerises mais encore plus affirmée dans Vendanges,
que Dora expose au Salon d’Automne à Paris, en 1909 et à la vingtième édition
de la Sécession en 1910 où il est favorablement remarqué :
Au
Salon d’Automne, les trois œuvres de Dora (Vendanges, Loggia toscane
et Femme et enfant) étaient incluses dans une salle spécifique dite
« le Groupe allemand » :
« Une salle comprend le Groupe Allemand. On y trouve de bonnes choses : Mme Dora Hitz s’y révèle comme une artiste de réelle valeur, la lumière vibre dans ses trois tableaux brossés à larges coups de pinceau. » (Alex, « Salon d’Automne 1909 » Le Nouvelliste d'Alsace-Lorraine, 20 octobre 1909, p.1)
« Dans la salle allemande, stationnez devant les toiles tourbillonnantes de Dora Hitz » (F. Robert-Kemp, « Le Salon d’Automne », L'Aurore, 30 septembre 1909, p.2)
« Dans la Loggia toscane de Mme Dora Hitz, l'ambiance méridionale est limpide et impondérable ; elle semble pénétrer et alléger les choses, absorber les ombres. » (Léon de Saint-Valery, « Salon d’Automne, Groupe Allemand », La Revue des beaux-arts, 24 octobre 1909, p.2)
C’est
la dernière fois que Dora expose à Paris. Elle se centrera ensuite sur
l’Italie, en participant notamment à la deuxième « Exposition
internationale des beaux-arts des femmes » de Turin (Palazzo Stabile del
Valentino, 22 mai - 17 juillet 1913), en compagnie – entre autres – de Käthe
Kollwitz, Romaine Brooks, Louise Abbéma, Clémentine-Hélène Dufau, Jacqueline
Marval et Olga Boznańska (qui sont toutes sur ce blog !)
Peut-être y a-t-elle présenté le charmant Dans les roses où émerge d’un environnement végétal peint, comme sa robe, d’un pinceau dynamique, le visage clair et presque porcelainé d’un modèle respirant une fleur. Je n’en sais rien, d’ailleurs il est presque impossible de trouver trace de cette exposition de femmes sur le Net.
La
Première Guerre mondiale a été une terrible épreuve pour Dora : la
raréfaction des commandes, la perte de son amie fidèle et colocataire dans l'appartement de Lützowplatz, Maria
von Brocken qui était malade depuis quelques années, et aussi l’inflation
contribuent à la faire plonger dans une quasi misère. Elle
s’isole, rompt avec tous ses amis.
Dora
Hitz est morte, dans une grande solitude, le 20
novembre 1924, à Berlin.
Son amie Käthe Kollwitz écrit alors son « Mémorial à Dora Hitz », qui sera lu à ses obsèques par la peintre et graphiste allemande Julie Wolfthorn et publié ensuite dans le Sozialistische Monatsheften (traduction perso) :
« Chère Dora Hitz, il y a 17 ans, j'étais avec toi à
Florence, dans la Villa Romana. Tu étais encore pleine de vie à cette époque,
tu avais des amis, tu appréciais la belle Italie. Aujourd'hui, 17 ans plus
tard, tu es morte à Berlin, dans la solitude. Tu te plaignais amèrement que les
gens t'avaient oubliée, en tant qu'artiste comme en tant que personne.
N’y pense pas ! La jeunesse sous-estime toujours la performance de la génération précédente. Elle ne peut pas lui rendre justice, car elle ne pense qu’à elle-même et à ses propres combats.
Chaque génération est submergée par la nouvelle vague de son époque. Puis, dans ce qui semble avoir disparu, telle ou telle personnalité artistique resurgit, est réévaluée, sur la base de connaissances plus solides que de son vivant. Cela se passera aussi pour toi. Le mieux que tu as fait restera. Tes œuvres seront appréciés pour leur beauté et leur caractère spécifique.
Ta place est assurée. »
*
Käthe Kollwitz n’avait pas tout à fait tort, sans avoir
pleinement raison. Il a fallu attendre cent ans pour qu’on redécouvre Dora
Hitz, dont il ne reste qu’une cinquantaine d’œuvres aujourd’hui. Mais à
l’occasion du centenaire de sa mort, trois expositions lui ont rendu
hommage :
« Dora Hitz, Mit dem Alten um das Neue kämpfen » (Se battre avec l’ancien pour le nouveau), une exposition consacrée à la période berlinoise de l’artiste, présentée du 19 octobre 2024 au 20 janvier 2025 à la Villa Liebermann de Berlin.
« De la Franconie à la Roumanie et dans le monde entier », du 25 janvier au 11 mai 2025 par l’Association artistique de Cobourg.
Je
termine, comme il se doit ici…
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