Maria Katharina Wiik est née le 2 août 1853 à Helsinki. Elle est la quatrième enfant de l’architecte Erik Johan Wiik (1804-1876), auteur du premier bâtiment de l’université de Finlande, et de Gustava Fredrika Meyer, son épouse d’origine suédoise.
La famille Wiik est aisée, habite une belle maison à Kaivopuisto (le quartier du parc, Brunnsparken en suédois), construite par Erik Wiik et dont on dispose encore d’une vue, probablement peinte dans les années 1830.
Collection particulière (vente 2020)
L’année de la naissance de Maria, un peintre inconnu a
exécuté les portraits de sa mère et de ses frères et sœurs, Fritz (né en 1839), Emelia (née 1844) et
Hilda (née en 1849). (Cliquer sur les photos pour les agrandir)
À l'âge de huit ou neuf ans, Maria commence à étudier à
l'école féminine suédoise d'État, à Helsinki. Elle était fort peu intéressée
par les études mais remplissait déjà ses carnets de croquis et de dessins,
selon Helena Westermarck, une de ses amies peintres qui a écrit sur elle une
étude biographique dont je me suis abondamment inspirée pour cette notice (Helena Westermarck,
Tre Konstnärinnor, Söderström & Förlagsaktierbolag,
Helsingfors, 1937).
Sa professeur de dessin était une autre peintre, Elisabeth Blomqvist (1827-1901), laquelle, constatant la passion de la petite fille, lui a donné ses premiers cours particuliers. Puis, ses parents l’inscrivent, en 1873, au cours privé du peintre réaliste Adolf von Becker.
L’année suivante, Becker étant parti en voyage à Paris, Maria s’inscrit à l’école de dessin de la Société finlandaise des Beaux-Arts. C’est là qu’elle fait la connaissance des jeunes femmes avec lesquelles elle formera le groupe des « sœurs peintres », Elin Danielson-Gambogi (voir sa notice), Helena Westermarck (1857-1938) et surtout Helene Schjerfbeck (voir sa notice), son amie.
De
cette première période, il reste un autoportrait …
… un portrait de chat…
… ainsi qu’une
collection de dessins qu’on peut voir sur le site de la Galerie nationale de
Finlande.
A
la fin de l’été 1875…
… Maria part à Paris en compagnie de sa sœur Hilda, également artiste et qui souhaite se former à l’art textile. Elles sont toutes deux hébergées par un professeur hongrois nommé Ujfalvy dont la femme était française.
Maria s’inscrit à
l’académie Julian, où elle reçoit les leçons de Tony Robert-Fleury. Pour avoir
une idée du rythme de travail – plutôt soutenu ! - de l’école, je vous
conseille la notice de Marie Bashkirtseff, arrivée deux ans après elle. Elle
raconte notamment les longues séances de dessin d’après modèles et la pratique
des concours de fin de semaine, avec classement à l’appui, raison pour laquelle
il se pourrait bien que cette étude de tête, sur laquelle il est probablement
écrit « 5e accessit » en abrégé, ait été dessinée chez
Julian.
En fin d’année 1876-1877, Maria est rentrée six mois en Finlande
pour les vacances, période où elle a exécuté plusieurs portraits, dont celui de
son père.
Puis Maria revient à Paris en 1878, seule cette fois, et
rencontre à l’académie Julian la peintre Amélie Lundahl (1850-1914). Elles
louent chacune une chambre dans un « petit hôtel bon marché sur la rive
gauche de la Seine ».
C’est l’époque où, à sa grande satisfaction, Maria obtient la médaille de l’académie Julian, médaille « méritée » selon le Journal de Marie Bashkirtseff !
Maria rentre en Finlande passer l’été et montre cinq dessins à la craie noire à l'exposition annuelle de la Société d'Art Finlandais, dont le portrait de son beau-frère, un professeur de musique suédois, Johan Lindberg.
Dans un compte rendu qui paraît dans le Finnish Journal, le professeur Carl Gustaf Estlander (1834-1910) - qui sera plus tard le créateur de l’Académie des Beaux-Arts d’Helsinki - écrit que « Ses cinq études de modèles sont même excellentes (…) leur caractère simple et épuré leur confère une grande valeur. (…) Cette idéalité de perception et cette pureté plaisante de l'exécution donnent toute raison de penser que beaucoup seront heureux de confier leur visage à l'art de la craie de Mademoiselle Wiik. » (Finnish Journal, 1878, p. 157)
C’est probablement cet été là que Maria a peint cette petite fille - qui n’a pas une allure très parisienne – et dont le regard intense souligne le talent de Maria pour rendre la profondeur psychologique de ses modèles.
En 1880, alors qu’elle s’apprête à rentrer à Helsinki pour enseigner à l'école
de dessin de la Société d'Art, Maria participe à son premier Salon parisien,
avec deux portraits, dont celui de Marietta, petite fille au regard volontaire,
peinte dans un style encore proche du naturalisme. La toile ci-dessous n’est
pas exactement celle qu’elle a présentée, dont les mesures étaient 80 x
65 cm. La petite fille, bien que désignée sous le nom de « Mariette »
dans le catalogue parisien, était probablement Marietta, un modèle italien.
A Helsinki, Maria peint les membres de sa famille : sa nièce Elsa (1874-1944), fille de sa sœur aînée, Emelia, et de Johan Lindberg.
Huile sur toile marouflée sur panneau, 17 x 14,3 cm
Collection particulière (vente 2020)
Cette petite fille a eu une vie assez inattendue. En 1902, elle a épousé un diplomatie perse, le prince Arfa Mirza Riza Khan Arfa-ud-Dovleh. Sa vie au sein d’un harem lui a inspiré plusieurs ouvrages : Derrière le réseau du harem, Une femme nordique comme épouse orientale (1925) et sa suite Mariage à la plage du Bosphore (1932) qu’elle a publié sous le nom de Lindberg-Dovlette. C’est elle qui, devenue adulte et installée à Monaco, sous le nom de princesse Mirza Riza Khan Arfa, rencontrera Helena Westermarck et lui confiera les photographies des tableaux que celle-ci présente dans sa biographie.
Maria peint aussi sa sœur Hilda.
Elle peint son autoportrait, à peu près à la même époque et l'on peut remarquer la touche beaucoup plus libre avec laquelle elle interprète son col blanc. A l’évidence, les deux sœurs se ressemblait beaucoup (ou alors, c'est encore un portrait de Hilda…).
On
pourrait penser que les deux portraits qui suivent son ceux de sa nièce Elsa, née en 1874. Mais elle avait quatre ans pour le premier portrait (1878), il est donc assez peu
probable qu’elle ait eu cette allure trois ans plus tard, à sept ans.
En 1881, Maria est de retour à Paris, avec Helene Schjerfbeck, cette fois. Hélène s’inscrit à
l’académie Colarossi et elles partagent leur atelier, probablement rue de
Seine. Cette douce aquarelle baignée de lumière a peut-être été peinte à Paris…
Maria
revient au Salon de 1882, avec L’œuf cassé, une petite scène de genre
saisie dans son atelier avec un autre petit modèle italien. Je n’ai pas trouvé
de commentaire dans la presse mais Helena
Westermarck précise que le tableau fut acheté au Salon par un Américain et n’a
jamais été présenté en Finlande.
Je glisse ici une petite marchande de fruits qui me paraît dater de la même époque, même si le travail du fond paraît plus « expérimental » qu’à son habitude.
À l'été 1882, Maria et Helene rentrent chez elles, pour tout
l'automne et la première partie de l'hiver 1883. Maria travaille la peinture et
donne quelques cours particuliers. C’est la période où elle peint un tableau de grande dimension : une
jeune femme qui carde la laine, à l’aide d’une
double brosse posée sur ses genoux, dans un style encore très naturaliste.
Elle apporte le tableau à Paris au printemps, pour l’exposer au Salon suivant. C’est peut-être celui qui a été présenté au Salon de 1883 sous le titre Paysanne finlandaise.
L’autre œuvre présentée au Salon est un nouveau portrait de
sa sœur Hilda.
Selon Helena Westermarck, le portrait de Hilda Wiik fut peint
en 1881, dans l'atelier de Maria dans la villa familiale à Kaivopuisto, puis transporté
à Paris pour le Salon.
Cette fillette italienne, en revanche, a probablement été peinte à Paris, où l’on trouvait
facilement de jeunes modèles italiens. Maria commence une série de petits
portraits qui sont autant d’expérimentations autour de la lumière.
Après quoi les deux amies, Maria et Helene, se rendent à
Pont-Aven, où elles passent la fin de l’année, ne rentrant à Paris qu’au
printemps 1884.
Maria peint quelques paysages où l’on sent son intérêt pour le travail en plein air…
… mais aussi de nombreux portraits d’enfants. J’ai découvert
à cette occasion que « Tamec » est un prénom breton – parfois écrit
Thamec – et, plus particulièrement, de la région de Pont-Aven !
Et probablement aussi cette enfant endormie. Deux petites huiles qui se caractérisent par leur nouvelle palette, plus lumineuse, et une touche large et rapide.
Et enfin, A l’église, thème récurrent de l’époque (on
se souvient de la vague des Communiantes qui a suivi celle de
Bastien-Lepage en 1875)
Le tableau peint à Pont-Aven que Maria considérait comme son travail le plus important s’intitule Un Obstacle ou Une difficulté selon le catalogue du Salon de 1884 où il fut présenté. Il semble avoir disparu. Le musée national finlandais ne dispose que d’une photographie :
On y voit un enfant tendre les bras à une petite camarade coincée par un mur trop haut pour elle. Le sujet a peu d’importance mais pour Maria, c’était sa meilleure toile peinte « en plein air », dont on peut se faire une idée avec cette version qui ne me paraît pas tout à fait identique, peut-être préparatoire :
Lorsque Maria présente ce tableau au concours annuel de la Société d'Art d'Helsinki « pour jeunes artistes », elle est récompensée par le premier prix.
Maria participe ensuite à l'Exposition d'art finlandais de
1885, dont un catalogue donne la liste des œuvres exposées. La jeune peintre
expose Marietta, le Portrait de Mlle S. Hilda Wiik, Elsa, Un
obstacle, L’heure du petit déjeuner, ainsi que plusieurs
pastels et reçoit une mention « honorable ».
Le tableau suivant est probablement un peu plus tardif. Sa palette a déjà un
peu évolué dans une gamme de rouge-brun.
Pendant l’été qui suit, Maria et Helene s’installent chez une
tante de Maria, à Janakkala, au
sud de la Finlande, dans un manoir appelé Löyttymäki. Maria prend comme modèles
les enfants du village :
Les deux années suivantes, Maria séjourne chez elle à
Helsinki et peint de nombreuses petites scènes et portraits…
Ce
portrait de Takanen a peut-être été dessiné d’après une photographie - comme l'évoque son cadre ovale - car il a
été exécuté l’année de la mort prématurée du sculpteur.
Deux de ces portraits sont aujourd’hui très connus en Finlande : celui de la soprano Ida Basilier-Magelsen, réalisé pour le Théâtre finlandais…
… et celui du conservateur B. O. Schauman, en réponse à une
commande de la Société finlandaise des Beaux-Arts.
Maria a fait ensuite quelques brefs séjours à Paris mais sans s’y installer. Elle n’y revient de façon prolongée qu’en 1889, avec Helene Schjerfbeck et une autre amie peintre, Ada Thilén (1852-1933). Elles louent ensemble un atelier, rue Jacob (6e), ce qui nous vaut cette charmante petite huile de printemps, avec pots de jonquilles et de tulipes…
… et aussi cette petite scène sur laquelle je n’ai pas trouvé
d’information.
Il reste aussi de ce séjour le témoignage d’un moment de travail partagé par Maria et Helene, devant le même bouquet de pensées, agrémenté d’une rose et d’un fond d’éventails japonais. Les deux musées qui les conservent ne les situent pas la même année, ce qui est quand même assez cocasse.
C’est le moment où Maria fait la connaissance de Puvis de
Chavannes dont elle dira plus tard que cette rencontre a « libéré sa
peinture ». Les jeunes femmes visitent l’Exposition universelle puis
décident de quitter Paris qu’elles trouvent un peu trop « surpeuplé de
gens idylliques ».
Maria et Helene partent alors à St. Ives, en Cornouailles, qu’Helene connaît déjà. C’est là que Maria peint une de ses toiles emblématiques, dont le titre peut se traduire par Dehors, dans le monde ou A la conquête du monde. Œuvre importante car Maria y exprime une situation qui résume la vie des jeunes femmes de l’époque, quand elles quittent la maison, laissant derrière elles parents ou grands-parents inquiets et éplorés.
Avec
cette œuvre, présentée à l’Exposition universelle de 1900, Maria recevra une médaille
de bronze.
Tout au long des années 1890, Maria s’est consacrée au portrait pour lesquels elle reçoit de nombreuses commandes, comme le portrait de l’écrivain Zacharias Topelius (1818-1898), qui fut recteur de l’Université d’Helsinki. Le portrait a été commandé pour l'École finlandaise des femmes et s’y trouve peut-être encore.
Elle
réalise aussi des scènes de genre de grande dimension, comme Un foyer :
Il y a eu aussi des recherches sur la lumière, comme on l’imagine en regardant cette
photographie d’un tableau disparu et d'autres petites pochades :
Mais
surtout, le style de Maria évolue, de façon évidente, se rapprochant à la fois
des recherches synthétiques d’Helene…
…
et du symbolisme français, avec une période plus sombre à la fin des années
1890, quand Maria perd sa chère sœur, Hilda, emportée par la tuberculose.
Et parfois, des petites études dont la liberté surprend par sa modernité.
Restent à évoquer deux tableaux importants pour Maria, le Conte
de fées, un pastel qui se trouverait au musée de Turku, lequel renvoie le visiteur sur « Pinterest »
pour voir ses collections. Résultat, j'ai fini par le trouver sur le Net, en me basant sur la photo publiée dans la biographie d'Helena.
Un conte de fées, comme une vieille femme, encore
visible dans une lumière aigüe mais qui semble prête à s’enfoncer dans les
ombres profondes de ses voiles, ses mains décharnées encore accrochées au livre.
L’inquiétant et le mystérieux de l'existence qui sont l’âme du conte.
Deux ans plus tard, Maria accomplit son dernier voyage à Paris, s’arrêtant au passage à Liège, pour l’Exposition universelle, et à Berlin pour voir l’exposition de la Sécession où elle découvre Klimt et Hodler. Elle visite le musée du Luxembourg, s’étonne devant Cottet et Carrière, s’extasie devant les Degas.
La même année, elle est naturellement présente dans le fameux ouvrage de Walter Shaw Sparrow, Femmes peintres du monde, de Caterina Vigri à Rosa Bonheur et aujourd'hui (The Art & Life Library, Londres, 1905).
Elle est en train de travailler à Fru Storg (Madame Deuil) qu’elle considère comme « l'œuvre de sa vie » et pour laquelle elle a déjà réalisé quelques toiles préparatoires :
Il s’inspire d’un poème du Romanzero de Heinrich Heine, dont je n’ai pas trouvé la traduction :
« Das Glück ist eine
leichte Dirne,
Und weilt nicht gern am selben Ort ;
Sie streicht das Haar dir von der Stirne
Und küßt dich rasch und flattert fort.
Frau Unglück hat im
Gegentheile
Dich liebefest an’s Herz gedrückt ;
Sie sagt, sie habe keine Eile,
Setzt sich zu dir an’s Bett und strickt. »
Ce
qui donne, à peu près :
« La Chance est une fille
facile
Qui n'aime pas rester au
même endroit.
Elle écarte les cheveux de
ton front,
T’étreint rapidement et
s'éloigne en voletant.
Madame Malchance, au
contraire,
Blottie tendrement contre
ton cœur,
Dit qu'elle n'est pas
pressée,
S'assoit près de ton lit
et tricote. »
Mais
il y a eu la période de la guerre, Maria doit quitter Helsinki pour Lappvik, à l’extrême sud de la Finlande, et revoit longuement Helena Westermarck à cette occasion.
Là,
elle reprend ses portraits de la population locale, qui permettent, par
comparaison avec ses précédentes séries de portraits, de mesurer l’évolution de
son style.
Mais, à la fin de la guerre, Maria commence à perdre la vue.
A
partir de 1923, Maria doit cesser de peindre et de voyager. Après une opération
des yeux, elle se blesse accidentellement et doit rester alitée deux ans. A sa grande tristesse, Fru
Sorg ne sera jamais peint.
Maria
Wiik est morte à Helsinki, le 19 juin 1928.
*
Maria Wiik est restée célèbre en Finlande où elle est considérée comme une des peintres importantes de la période du Siècle d'or finlandais. L’amitié artistique profonde et durable qu’elle a entretenu avec Helene Schjerfbeck, la pertinence et la bienveillance de son regard sur une époque cruciale de l’Histoire de la Finlande (exode rural, émancipation des femmes) lui ont assuré une place durable dans l’histoire de l’art de son pays.
Mais, contrairement à Helene Schjerfbeck,
dont la renommée française a grandement bénéficié de la superbe exposition du
Musée d’Art moderne de Paris en 2007, Maria Wiik reste encore presque inconnue en France… et
c’est bien regrettable !
*
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