Marie Amélie Hortense Sergeant est née le 18 mars
1871 à Guemps.
Son père, Victor Léopold Sergeant, alors âgé de vingt et un an, se déclare sans
profession. Son épouse, née Marie Hortense Félicie Hubert est âgée de dix-huit
ans. (Archives du Pas-de-Calais, 5 MIR 393-3, acte de naissance n°1, feuillet
243/1329)
J’ai lu dans plusieurs documents que son père aurait dirigé une entreprise de dentelle. Il existait effectivement une usine de dentelle « Sergeant frères » à Calais.
Je n’ai pas trouvé si la famille Sergeant comptait plusieurs enfants et ne sait donc pas si Nelly Sergeant, dont nous reparlerons plus tard, était la nièce de Marie.
Marie a environ quinze ans lorsqu’elle rencontre pour la première fois, à Montgeron, Virginie Demont-Breton (voir sa notice) qui relate cette rencontre dans son livre de souvenir : « La brune et jolie Marie Sergeant de Calais, encore fillette, venait avec sa mère et ouvrait, timidement, ses cartons pour nous montrer ses études dont le sentiment profond dénotait déjà les qualités qu’elle devait développer plus tard. Toute modeste, elle rougissait de joyeuse surprise quand nous lui disions que c’était très bien. » (Virginie Demont-Breton, Les maisons que j’ai connues. Nos amis artistes, Plon-Nourrit, Paris, 1926-1930, p.191)
Trois ans plus tard, en août 1889, Marie Duhem est invitée à rejoindre la petite communauté d’artistes installée à Wissant autour d’Adrien et Virginie Demont. Quand Marie installe son chevalet dans une barque sur la plage, Virginie peint son portrait, celui que j’ai placé en exergue dont voici une image complète (mais floue).
C’est alors que Marie rencontre Henri Duhem,
avocat à la Cour d’Appel de Douai, lui-même issu d’une famille de juriste
puisque son père est alors président honoraire de la même Cour d’Appel. Ils se
marient à Coulogne, ville de résidence des parents de Marie, le 10 septembre
1890 (Archives du Pas-de-Calais, 3 E 244/14 – Coulogne, acte de mariage n°5,
feuillet 5/248). Dans l’acte de mariage, le père de Marie est désigné comme
« rentier ».
Marie et Henri s’installent 10 rue d’Arras, à Douai et, l’année suivante, Marie (qui adopte pour l’occasion le curieux prénom de « Mary Geneviève »), participe à son premier Salon, celui des artistes français qui a lieu chaque année en mai, au palais des Champs-Elysées. Marie s’y déclare l’élève de Jules Lefevre et de Virginie Demont-Breton. Jules Lefevre est alors professeur aux Beaux-Arts et à l’académie Julian mais Marie n’apparaît pas dans la liste des élèves de l’académie. Toutefois, Lefevre a vécu à Amiens, peut-être a-t-il donné quelques cours particuliers à Marie ?
Lors de ce premier Salon, Marie expose une toile intitulée Marin de l’Etat et Henri, deux aquarelles. On sait qu’il abandonnera sa profession au début des années 1890 pour se consacrer à la peinture.
Le 1er octobre 1891, Marie met au monde son unique enfant, Rémy.
Au Salon suivant, Marie expose Les chênes et Accroc au filet sans susciter de commentaires dans la presse. L’année suivante, en revanche, ses deux toiles, Fleurs pour la Vierge et Innocence sont jugées « exquises en tous points » (« Tararaboum-Salon », Le Courrier français, 7 mai 1893, p.6)
Il existe une toile de Marie - probablement Rémy dans son berceau - qui évoque le second titre mais je ne sais pas s’il s’agit de l’œuvre présentée au Salon. On sait en revanche que le couple Duhem était proche de Rodin auquel le tableau a peut-être été offert plus tard.
Quoi qu’il en soit, les deux œuvres lui valent une
mention honorable (« Les
récompenses du Salon des Champs Elysées », Le Monde, 28 mai 1893,
p.2)
Au mois de janvier suivant, Marie participe à l’exposition de l’Union de femmes peintres et sculpteurs, une société de femmes artistes fondée en 1881 par la sculptrice Hélène Bertaux (voir sa notice) dont la présidence vient d’être reprise par Virginie Demont-Breton qui souhaite mettre en place un jury de sélection, lequel sera effectif l’année suivante.
Faute de catalogue, je n’ai pas trouvé ce que Marie y a montré et la presse ne nous est pas d’un grand secours :
« Sur ses toiles fraîches et transparentes, Mme M. Duhem a fait descendre le brouillard bleu, flottant, flatteur, qui est présentement si fort à la mode. A travers ce brouillard, elle nous fait découvrir des choses qui nous paraissent dignes d'être revues en plein jour. » (Emile Hinzelin, « Exposition des femmes artistes », La Lorraine artiste, 14 janvier 1894, p.22)
Quant à La Grande dame, elle ne nous aide pas davantage : « Mme Marie Duhem a des personnages de Bastien Lepage dans des paysages de Cazin. » (Th. L., « Exposition des femmes artistes », 1er janvier 1894, p.26)
En conséquence de
quoi, je me sens libre de proposer de regarder ce charmant tableau qui
pourrait, à nouveau, représenter Rémy, sans brouillard bleu ni personnage à la
Bastien Lepage !
Au Salon de mai, Marie expose Une âme à Dieu,
interprétée en gravure dans le catalogue.
Arsène Alexandre remarque le « touchant tableau de
Mme Marie Duhem, la Mort d'une religieuse, qui prouve une émotion
ressentie et de délicats dons de peintre. » (« Le Salon des Champs
Elysée », Paris, 1er mai 1894, p.8)
On peut s’étonner de cette persistance de sujets religieux (et austères !) mais ils sont fréquents à cette époque, comme en témoigne une toile un peu antérieure d’Henri Le Sidaner, un proche du couple et dont Marie réalise le portrait quelques années plus tard.
L’année précédente, Le Sidaner avait peint ce portrait d’enfant. En 1893, Rémy avait deux ans… et ce portrait a appartenu aux
Duhem.
Au Salon suivant, Marie poursuit son thème de prédilection avec Enfants de chœur et La promenade des sœurs, une toile d’inspiration symboliste qui sera acquise par l’Etat et dont nous disposons d’une image de catalogue. Marie reçoit une médaille de 3e classe.
Quelques travaux préparatoires permettent de s’en faire une (petite) idée car le tableau a disparu pendant la guerre.
En janvier suivant, l’Union des femmes expose à nouveau dans la galerie George Petit. La comtesse de Tramar écrit, après sa visite : « Mme Marie Duhem a une note toute personnelle très intéressante. » (« Carnet Mondain », La Revue diplomatique, 12 janvier 1896, p.9)
Puis, c’est le Salon où Marie expose Les Vigiles, qu’il
faut une nouvelle fois se contenter d’imaginer…
… mais la toile a plu : « Mme Marie Duhem gardant la même note
a observé le recueillement des Vigiles en un couvent du nord, quelque
asile d'orphelines, sur lequel plane un parfum de prière, de silence, de
résignation. Le catalogue m'apprend que [Marie et Henri] sont des élèves de M.
Adrien Demont-Breton. Je n'en suis aucunement surpris. Il est bien le maître
qui convient à des artistes désireux d'exprimer un sentiment, un état d'âme par
un paysage. » (Charles Ponsonailhe,
« Le Salon des Champs Elysées », La Revue d'art, 5 juillet
1896, p.3)
« Mme Marie Duhem, dont un délicat tableau, Vigiles, noyé dans l’ombre grise, violacée, donne avec tant de force l’impression du calme, du silence et du recueillement. » (« Le Salon des Champs Elysées », La Cocarde, 1er mai 1896, p.2)
Enfin… tout le monde n'est pas du même avis : « Mme Marie Duhem, Les Vigiles, A l’air d’avoir été surtout à l’école de son mari. Les jeunes filles rôdant le soir autour d’une vieille église sont plutôt des spectres de deuil. Un lugubre bitume. A tâtons, dans cette nuit, je parviens à reconnaître à quelques indices que Madame Duhem doit posséder de grandes qualités de coloriste. Mais est-ce qu’elle s’en soucie ! » (Eugène Plouchart, « Nos artistes au Salon », Journal de Valenciennes et de l'arrondissement, 14 juin 1896, p.1)
Lors de l’exposition suivante des femmes artistes, c’est un peu la même histoire : « Marie Duhem, toujours consciencieuse et grande artiste, et d'un art bien idéaliste. Il faut aller voir sa porte de ferme. Ce n'est rien : trois pierres, trois bouts de bois, au clair de lune ; mais quelle vision personnelle ! » (G. Hidien, « A l’exposition des femmes artistes », L'Œuvre d'art, 20 janvier 1897, p.15)
Voilà qui évoque une toile qui n’est sûrement pas le même tableau mais date probablement de la même époque car il se trouve que, dans les années 1890, les Duhem ont acquis une petite maison à Camiers, situé à quelques kilomètres au nord d’Etaples, où est installée une colonie d’artistes paysagistes amis du couple, notamment Eugène Chigot (1860-1923), Francis Tattegrain (1852-1915) et Henri Le Sidaner, avant qu’il achète sa fameuse maison de Gerberoy.
Quoi qu’il en soit, cette année-là Marie reçoit un début de reconnaissance puisqu’elle est admise à exposer à la Société nationales des Beaux-Arts où elle montre Les sœurs noires qui n’a pas suscité de commentaire dans la presse.
On se prend à regretter de ne pas avoir été visiter une autre exposition où l’on pouvait voir : « Une délicieuse petite toile, exécutée à la façon pointilliste, mais sans exagération, juste assez pour donner une vibration, une sorte de vie à la couleur. On hésite pour savoir quelle qualité l'emporte, dans cette œuvre charmante, ou du dessin ou de l'esprit, ou de l'émotion, probablement parce que tout cela s'y trouve en surabondance. » (Modestus Rapin, « Exposition de peintures d’Avesnes », Journal de Fourmies, 5 septembre 1897, p.2)
Je passe plus rapidement sur les deux années suivantes. Les Communiantes, présentées en 1898 et qui se trouvaient encore en 1933 au musée de Cambray, semblent avoir disparu. Il en reste peut-être ce dessin, plus tardif.
Tout comme le Soir de Pâques, présenté en 1899.
Marie expose aussi, pour la première fois, une nature morte, Pivoines :
L’année de l’Exposition universelle, Marie participe à l’exposition des femmes artistes avec trois œuvres :
« Mme Marie Duhem, au pinceau délicat, y figure avec de douces toiles, tout imprégnées de poésie mélancolique : La Ronde, La Grand'route le soir, l'Enclos » (P.H., « Le Salon des femmes artistes », La Marseillaise, 7 janvier 1900, p.3)
Comme je n’ai rien trouvé de tout cela, voici un portrait de l’année qui ne contredit pas le commentaire précédent.
Selon le ministère, Marie aurait présenté à
l’Exposition internationale une
Promenade des sœurs, d'un délicat sentiment. » (Ministère de
l’Instruction publique et des Beaux-Arts, « Exposition internationale de
1900, Exposition décennale des Beaux-Arts, Journal officiel de la République
française, 23 juillet 1900, p.4831)
Pour Paul Lorquet, « c'est à leur enveloppe de bruine grisâtre que les œuvres de Duhem, le noble peintre de Douai, et de Mme Marie Duhem, paysages flamands, scènes paisibles et recueillies de la vie provinciale, douceur silencieuse, évocation discrète du passé, doivent leur attrait suggestif et leur pénétrante mélancolie : curieuses et séduisantes tentatives pour donner à la peinture les harmonies indéfinies, l'illimité des vagues mélodies, pour lui ouvrir le domaine du rêve imprécis que la poésie doit à Verlaine et que l’on croyait, naguère encore, réservé à la seule musique et fermé à tout jamais aux arts plastiques. » (« Les maîtres d’aujourd’hui », La Quinzaine, 1er mars 1900, p.97)
« Peintres tous deux, tous deux lettrés, pensifs, religieux
et amis de la vie silencieuse dans les vieilles rues provinciales, M. Henri
Duhem et Mme Marie Duhem créent sans tapage, en leur demeure de
Douai, des œuvres baignées d'une noble et discrète tendresse, d'une idéalité
très pure. (…) Mme Marie Duhem peint les communiantes, les
religieuses blanches parmi les quinconces, les arbres taillés, les façades nues
et douces des couvents, les clairières tranquilles. Elle en dénombre le petit
peuple délicat, les poses humbles, les fronts inclinés et les mains jointes, elle en exprime l'âme en prière et les
tranquilles promenades monacales. Tous deux, bornés volontairement à des
tonalités fanées et diffuses, pratiquent un art sans austérité inutile, qui
attache et qui conduit à la rêverie intellectuelle, tous deux sont pleinement
des artistes d'intimité. » (Camille Mauclair, « Les peintres
d’intimité », La Revue, 1er janvier 1901, p.159)
La Tour des dames est présentée au Salon de 1901. Elle est si mal photographiée sur le site du Musenor (i.e. : le site des collections des musées du Nord) que… je préfère encore montrer le dessin paru dans le catalogue.
L’année suivante, La Tour sera reproduite en gravure pour la tombola du musée de Douai. « Toutes les mesures sont prises pour assurer le succès de l’Exposition (la 48e) qui ouvrira le 6 juillet prochain, jour de la Fête Communale pour ne prendre fin que le dimanche 3 août suivant par le tirage de la tombola. (…) On sait que chacun a droit, en outre, à une prime gratuite. Cette prime sera particulièrement artistique et attrayante, grâce au concours de Mme Marie Duhem, qui a bien voulu non seulement autoriser la reproduction de son tableau du Musée, La Tour des Dames, mais encore fournir elle-même les éléments nécessaires pour que cette reproduction soit parfaite. » (Douai républicain, 23 mai 1902, p.3)
Au Salon, Marie a présenté trois huiles, dont La Grand’ route, dont voici une version enneigée.
« Arrêtez-vous avec Mme Marie Duhem, dont le souple
talent a tant de délicatesse et de douceur, sur la Grand’ route, à la nuit
tombante, où se hâtent ces deux enfants, si petits, si faibles, sous la chute
de l’ombre, dans le paysage qui s’agrandit. » (« Chronique, Salon de
la Société nationale », L'Echo de France, 22 avril 1902, p.2)
En 1903, l’année où Marie est nommé « sociétaire » de la Nationale, c’est un Saint François d’Assise qu’elle expose au Salon. Elle en a préalablement réalisé une petite étude qui n’évoque visiblement rien au musée qui la conserve puisqu’il n’y voit qu’un « moine parlant aux oiseaux » !
Ce ne sont pourtant pas les références qui manquent :
Marie présente aussi quatre bouquets de fleurs, deux Chrysanthèmes, des Renoncules et des Jonquilles.
Chacun s’attendrit sur « les bouquets
délicieux de Mme Duhem » et sur sa maîtrise de « cet art périlleux de fixer les grâces,
les splendeurs, les détresses, les agonies, les triomphes, les sommeils de la
fleur ! » (Gabriel Mouray, « La peinture au Salon », Art et
décoration, 1er juillet 1903, p.209)
Fin 1903, on retrouve aussi Marie dans une exposition intitulée « Intimes », chez Charles Rivaud, quai de l'Horloge, avec quelques artistes, peintres, sculpteurs et décorateurs. Elle y montre « une exquise allée de vieux jardin » selon Georges Riat dans Les Arts de la vie (janvier 1904, p.64)
Allée
que
j’illustre à ma guise !
C’est une autre Allée qui est reproduite
dans le catalogue du Salon de l’année suivante. Celle-ci, enfin, se trouve dans
les collections…
… Marie expose aussi un Faucheur, dont voici peut-être une version préparatoire…
… et une petite collection de fleurs, Blé en gerbe, Pivoines et Œillets.
Huile sur toile, 73,7 x 61 cm
Collection particulière
« … retenez encore dans quel trouble savent jeter ces simples toiles de M. Henri Dumont, de Mmes Devolvé-Carrière et Marie Duhem, où une fleur s'étiole, laisse choir un à un ses pétales aux languissantes lueurs d'un jour qui agonise. » (Roger Marx, « Les Salons de 1904 », Revue universelle, année 1904, p.321)
Marie peint aussi, à de multiples reprises, le jardin devant sa maison de Camiers. Voici deux petites huiles sur le thème :
En 1905, pas moins de six huiles au Salon : « Des toiles de compositions très variées, dont quelques-unes sont des trouvailles, par Mme Marie Duhem. » (René d’Anjou, « Causerie Artistique, Les Œuvres féminines à la Société Nationale », Le Petit écho de la mode, 28 mai 1905, p.347)
Il y a, notamment, une Console, d'une tonalité flamboyante assez inattendue …
« Les "natures mortes" et les fleurs ont moins d’amateurs mais de bons sensitifs. Avec un sentiment très vif de leur fragilité et délicatesse, nous avons Mlle Lisbeth Delvolvé Carrière, MM. Bigaux et Dumont, Mme Marie Duhem et M. Schuller. » (J.C. Holl, « Les Salons de printemps, la Nationale », Cahiers d’art et de littérature, mai 1905, p.26)
… un Soleil couchant sur la maison (que cette toile peut
évoquer) …
« Mme Marie Duhem continue à traduire très personnellement
des impressions justes : Soleil couchant sur la maison. (Robert de
La Sizeranne, « Le geste moderne au Salon de 1905 », Revue des
deux mondes, 1er mai 1905, p.611)
… et une Moyette d’avoine que j’imagine comme celles-ci, qui ressemblent plus à des moyettes qu’à des meules de foin.
En 1906, Marie est au Salon avec, à nouveau, six
toiles dont La véranda, probablement celle qui jouxte sa maison de
Douai…
… et un Jardin au printemps :
« Il me faut mentionner à part Mme Marie Duhem, qui fait preuve d'une exquise sensibilité avec le Jardin au printemps et La Véranda. » (Jean Claude, « Le Salon de la société nationale des beaux-arts », Le Petit Parisien, 14 avril 1906, p.2)
Puis Marie bénéficie de sa première exposition
personnelle chez Georges Petit, qui lui vaut de nombreux articles dans la
presse. Je n’en reproduis qu’un seul, le plus complet, où j’ai glissé quelques
illustrations :
« Quand une personnalité artistique si marquée que celle de Marie Duhem se manifeste, on ne saurait la discuter. On l’accepte, on en subit la force ou le charme, comme un événement de nature, comme la sincère émanation d’une âme vivante. Qui ne se souvient de l’atmosphère de calme, de douceur et de mélancolie, qui enveloppait le visiteur entré dans le salon de la Galerie Georges Petit, où se pressaient les petits cadres dans lesquels Madame Duhem évoque l’Artois et la Flandre, quand elle n’interroge pas la vie des fleurs – qui lui répondent ? C’est que cette artiste exprime en notes appropriées les harmonies des sujets qu’elle a fait siens.
Oh ! la nuance seule fiance / Le rêve au rêve et la flûte au cor !
Ce distique de Verlaine donne la clef de son art discret et profond. (…) La flûte soupire plus que le cor, dans les compositions de Marie Duhem. Mais certains paysages de Moisson évoquent, dans des teintes chaudes et assourdies, la vie saine de la terre, la gloire ondoyante des épis nourriciers, la nature toujours belle.
« Dans la Barrière, lune levante, quelle infinie
douceur de l’heure nocturne éprouvons-nous devant une porte close et un mur
entrevu ! La Visite, un prêtre qui attend assis dans la pénombre
d’une antichambre, quelle suggestion elle nous donne ! On a l’impression
que ce serviteur de Dieu est le messager venu pour annoncer et adoucir l’heure
suprême d’un mourant. »
« M. Henri Duhem a bien voulu nous expliquer la genèse de ce talent fait de méditation et de
sincérité : "Marie Duhem, écrit-il, est originaire de la campagne
d’Artois, de cet Artois mystérieux et primitif, peuplé de petits villages
encerclés de verdure, piquant de leurs bouquets foncés la plaine rousse ou
verte, et les souvenirs de l’enfance aux impressions neuves et profondes,
richesse en nos cerveaux, se retrouvent en son art, accrus du charme spécial au
pays berceau. Au cœur d’Artois et de Flandre sommeillent enfouies les
maisonnettes coiffées de chaume ou de tuile, aux murs blanchis de chaux,
assises aux bords de jardinets humides, parterres humblement fleuris, cernés de
buis.
Du logis proche, les tout petits enfants gagnent l’orée du bois,
la main dans la main, craintifs, ou bien, près du seuil, les fillettes
commencent une ronde sur un air de complainte vieillotte, aux feux du couchant.
Là aussi sont les béguinages aux fleurs naïves caressées par des mains gourdes,
les théories des sœurs, formes noires sur les pelouses sombres, ou blanches
dans les sapinières au sol rougi d’aiguilles orangées. Si, des terres, la route
est suivie vers la mer, sous les ciels renouvelés, aux horizons plus bleus, les
terrains sont plus blonds, de blancs et de sables, où s’érige la gerbe durement
récoltée ; au mystère des provinces intérieures succède la séduction de
leur ceinture humide de la vague vert tendre de la Manche.
Plus que tous autres, un lien joint les sensibles aux êtres et aux milieux, et le nœud se resserre par le travail qui les fait d’eux plus proches encore. Quand alors, aux liens de vie s’ajoutent ceux du sang, et lorsque les ancêtres ont, sur une même place, déjà poursuivi l’œuvre d’une même race, par une loi naturelle, le cerveau de l’artiste à son tour, dans le champ, épi d’or plus riche, exprimera justement dans la grande vie, la sève de son sol."
Félicitons l’époux aimant qui présente ainsi Mme Duhem.
L’admiration est le plaisir des nobles esprits, mais quand elle va à la
compagne élue qui embellit la vie, elle s’augmente encore du plus doux des
sentiments : la reconnaissance. » (Marc Legrand, « Marie
Duhem », La Revue du bien dans la vie et dans l’art, 1er
mars 1906, p.12-14)
Et un sourire avant de quitter l’expo : « M. Dujardin-Beaumetz, sous-secrétaire d’État aux beaux-arts, visitait hier chez Georges Petit l’exposition de Mme Marie Duhem, dont le recueillement lui fit dire :
"- Nous sommes ici dans une chapelle."
Puis, se reprenant aussitôt en jetant un regard circulaire :
"- Si Combes m’entendait !" » (Le Courrier de
l’Aude, 6 février 1906, p.2)
Puis, à nouveau, six toiles en 1907 dont L’étang, soir
d’été, qui a été photographié à l’époque :
L’Etang, soir d’été
Et aussi un Vieux parc en hiver, L’allée de jacinthes bleues, et des Pivoines, des Renoncules et des Œillets. Les Pivoines sont nombreuses dans l’œuvre de Marie :
Mais je n’ai trouvé ni autres Renoncules ni Œillets … alors
voici des Capucines !
En 1908, l’attention de la critique porte sur : « Les jeunes filles au jardin, sans compter ses quatre autres toiles, de Mlle Marie Duhem, [qui] sont ravissantes. » (Antonius Adam, « Société Nationale des Beaux-Arts », L’Avenir de Vichy, 10 mai 1908, p.3)
Quelques études évoquent ce thème …
… et le même photographe s’est intéressé à l’Âne broutant et à la Cour de ferme qui les accompagnaient.
Âne broutant dans la dune – Salon SNBA de 1908
Cour de ferme au crépuscule – Salon SNBA de 1908
Au cours de ces années, Marie a plusieurs fois réalisé des autoportraits. Ceux qui sont publiés sur Musenor sont assez tristounets. Je préfère montrer celui que j’ai trouvé sur le site des Peintres de la Côte d’Opale :
L’année 1909, Marie expose huit toiles au Salon,
dont le catalogue présente Roses jaunes sur tapis bleu. Il y a aussi un Jardin
de la bibliothèque, une chaumière, un étang. Comme je n’ai rien trouvé de
tout cela, voici une simple rue qui me plait bien.
Je pense avoir trouvé, en revanche, une des huit
toiles de 1910, de charmants Chrysanthèmes blancs sur la nappe…
… presque la même nappe que celles des Pommes
du musée de Besançon, dans une tonalité beaucoup plus orangée, …
… et il y avait aussi cet Âne au pré…
… qui a presque séduit les spécialistes : « De
Mme Marie Duhem, un Ane au pré très bien rendu, mais hirsute, près
duquel se tient une jeune paysanne. » (« La Vie des champs aux Salons
de Peinture, Société nationale des Beaux-Arts », La Semaine agricole,
17 avril 1910, p.125)
En 1910, Marie a aussi participé à l’exposition que la Société nationale des Beaux-Arts organise tous les ans, en plus de son Salon, sur un thème spécifique. Cette année-là, il s'agissait des portraits d'enfants. Elle y exposait un Portrait de Rémy D., son fils bien entendu. J’ai été surprise de constater qu’il était impossible de trouver de portrait de Rémy, peint par Marie. Peut-être sont-ils tous restés dans la famille. A titre d’illustration, voici un dessin :
Petite pause pour évoquer les amitiés artistiques du couple. Elles sont nombreuses et donneront lieu à de nombreuses acquisitions qui seront transmises à leur fille adoptive, Nelly Sergeant-Duhem. Je ne sais ni quand ni pourquoi elle a été adoptée par les Duhem, ni même si cela s’est fait du vivant de Marie.
C’est Nelly Sergeant-Duhem qui, en 1985, fera donation de la collection de ses parents adoptifs au musée Marmottan. Une donation conséquente comportant notamment six Carrière, trois Boudin, un Corot, un pastel de Renoir, quatre Guillaumin et surtout un Monet et un Gauguin, dont la délicatesse ne pouvait que leur plaire.
On ne peut s’empêcher d'y penser devant ce bouquet plus tardif de Marie :
L’année 1911 commence par une exposition de
groupe : « On vient
d’inaugurer, à la Galerie de L’Amateur, 43, rue Lafayette, l’exposition des "Intimistes", comprenant des œuvres de Bartolozzi, Alice Dannenberg, Marie
Duhem, Henri Dumont, Béatrice How, Marguerite Klee, Lisbeth Devolvé-Carrière,
E. Moreau-Nélaton, P. Renaudot, E. Roustan, Ethel Sands, Marthe Settler. »
(La Palette, Paris Journal, 26 janvier 1911, p.2)
Puis, c’est le Salon, qui vaut à Marie, comme chaque année, son
lot de commentaires louangeurs.
« Mme Marie Duhem de qui toute la vie est le plus rare exemple de probité artistique, et l’œuvre, sereine et haute, le résultat d’un labeur patient et consciencieux – expose des Fleurs sincères, des Paysages sous la lumière diffuse des Flandres, un Clair de lune sentimental et poétique à souhait. Le voisinage de cette exposition avec celle du peintre Henri Duhem accuse, d’ailleurs, une communauté d’inspiration, de vision et d’expression, qui fait le plus grand honneur à l’accord touchant de deux âmes d’élites, dont l’existence intérieure est toute consacrée à l’art. » (P. Marcel, « Les Œuvres de Femmes aux Salons de 1911, A la Société Nationale des Beaux-Arts », La Revue moderne illustrée, 10 juillet 1911, p.9)
Présentée dans ce Salon, la Causerie au bord de l’eau est conforme au thème récurrent de Marie : des personnages simples, installés au calme, dans un décor naturel.
Causerie au bord de l’eau – Salon SNBA de 1911
L’autre versant de son inspiration est son propre cadre de vie, fort calme, lui aussi.
De l’année suivante, reste la trace d’un chasseur :
Le Chasseur, matinée d'octobre – Salon SNBA de 1912
Cliché : Médiathèque du Patrimoine et de la Photographie, Charenton-le-Pont,
En cette année 1912, Marie est élevée au grade de
chevalier de la Légion d’honneur. Mais discrètement, comme toujours : je
n’en ai trouvé aucune trace dans la presse.
Les Duhem doivent aussi voyager de temps en temps, puisque l’année suivante, Marie expose au même Salon, des Cygnes à Clarens, un petit village suisse près de Montreux, au bord du Léman.
En mai, Marie participe aussi à l’exposition de la Société nationale, à Bagatelle, sur le
thème du jardin.
« Du livre de Henri Duhem, Impressions d’art contemporain, nous extrayons ce fragment que le peintre écrivain a consacré à une artiste qu’il connaît mieux que nous, Mme Marie Duhem : "Le travail fait dans la simplicité et la réflexion d’une vie qui trouve en lui ses raisons et ses joies, pour le contentement et le réconfort de l’esprit, a besoin cependant de la mise en lumière pour se confirmer dans sa marche. La réunion de quelques-unes des réalisations antérieures permet à l’artiste un examen plus lucide de soi-même en un lieu différent de celui de la conception, propice en outre à l’échange des idées, source de forces nouvelles. De là le groupement des toiles énumérées, temps d’arrêt léger non pour la recherche d’une voie autre, mais pour la continuation de celle instinctivement suivie dès un long temps, puis délibérément choisie conforme au tempérament.
L’expression de milieux intimes et d’harmonies en accord avec l’être même qui éprouve le désir de s’énoncer et de fixer un rythme de la chanson perçue discrète dans l’ambiance est le but. Heureuse est l’artiste d’y trouver la satisfaction de vie, accrue lorsqu’à autrui parvient à se communiquer son émotion intérieure. On traduit sa propre existence : ici l’âme calme et concentrée aime les heures tranquilles de la vie des êtres et des choses en correspondance avec sa propre pensée, et sûre de n’être point déçue, vit dans la paisible vérité des jours qui passent, traduisant avec amour sincère ce que d’aucuns lui disent, pénétrée de leurs charmes successifs, mais non exempte des tourments inhérents à quiconque s’efforce à la création d’un peu de beauté. La préférence est en elle surtout des heures blondes, où visages et choses semblent apparaître plus significatifs, que ce soit la figure amie dans le cercle familier, la maison dans son enclos ou la fleur au rebord du verre, au moment où l’œil l’aperçoit avant l’effeuillement souvent proche, harmonisée par le sort journalier et non par le dessein." (« L’œuvre de Mme Duhem », Les Nouvelles, 20 septembre 1913, p.4)
Le Salon de 1914 sera le dernier de Marie. Elle y
présente quatre huiles, Bord
d’étang à l’automne, Terrasse fleurie, Bouquet de roses, une Jeune fille
et trois aquarelles.
« Henri et Marie Duhem ont l’art de donner aux objets un air de déjà vu et de troublant mystère » (Maurice Hamel, « Société nationale des beaux-arts, Salon de 1914 », Les Arts, 1er avril 1914, p.8)
« Avec des tons apaisés, des jaunes, des bleus et des
violets, Henri et Marie Duhem nous disent la mélancolie de l’automne
: la Jeune fille de la seconde est un morceau plus solide. » (Henri-Emile Genêt,
« Le Salon de la Société
nationale », La République française, 13 avril 1914, p.2)
Si le titre du petit panneau qui suit est exact, alors cette jeune fille du Salon est probablement Nelly :
Le début de la guerre 14-18 met fin à la douceur
de vivre : Rémy, 23 ans, qui a commencé sa carrière d’avocat deux ans
auparavant et qui peint, lui aussi, est appelé sous les drapeaux. Il meurt
au combat le 9 mars 1915. Bien qu’entourée par son mari et ses amis fidèles, Marie
ne s’en remettra pas.
En mémoire de Rémy, Le Sidaner peint cette toile :
Marie Duhem est morte le 9 juillet 1918, dans sa
maison de Douai.
Plongé dans une grande solitude, Henri publiera en 1922 La Mort au Foyer, en souvenir de ses deux disparus.
Puis, en février 1926, il organisera à la galerie Allard, une exposition d’une soixantaine d’œuvres
de sa femme, accompagnées d’une nature morte de Rémy, et pour laquelle Anatole
de Monzie, Camille Mauclair et Arsène Alexandre donneront des préfaces.
« Je viens de voir – de revoir, pour quelques-unes – les fleurs que peignit Marie Duhem ; Cette visite m’a ému profondément. Un bouquet de l’enfant mort à la guerre, Rémi Duhem, lie cette gerbe. Et là-bas, à Douai, où tous trois vécurent si unis, il ne reste que Henri Duhem, silencieux et grave, qui poursuit son œuvre par-delà les tombeaux.
Quelle exquisité dans ces fleurs, quel sens de l’harmonie, du geste d’un bouquet, de la valeur imperceptible d’un ton. C’est la maison avec ses "cerceaux de verdure et le buisson de pivoines" ; ce sont les Pivoines et pot doré, les Reines marguerites et sèvres blanc, d’autres Pivoines dans un verre ou une burette… ou bien des Roses, Hortensias, Chrysanthèmes… Et puis l’Urne blanche qui flambe de toute sa pureté au milieu du boulingrin éteint…
Toute l’âme du Nord est ici, mesurée, discrète, artiste et intime ; oui, et l’on ressent vraiment une sorte de joie douloureuse au fond de soi à se souvenir. » (A.-M. Gossez, La Pensée française, 1er février 1927, p.16)
De cette exposition saluée par beaucoup de
critiques, il n’y aura que le jeune Charensol (28 ans à l’époque) pour écrire une phrase inutilement désagréable
dans L’Art vivant.
*
Je termine avec une nature morte qui figurait dans cette exposition de 1927. Elle a été offerte au musée du Luxembourg en 1929 et a fait l’objet d’une évocation par La Poste, en 2015.
Hormis ce discret hommage, l’œuvre de Marie est aujourd'hui peu visible, en dépit d’une salle consacrée à la famille Duhem, au musée
de la Chartreuse de Douai. Même s’il on peut comprendre qu’une présentation en
ligne spécifique soit sans doute onéreuse, oserais-je suggérer qu’il ne serait
pas très difficile de publier un « pdf » de présentation, avec
quelques photos correctement reproduites ?
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