dimanche 14 juin 2026

Anita Rée (1885-1933)

 

Selbstbildnis auf Pantelleria (Autoportrait devant Pantelleria) – 1924/1925
Huile sur toile, 56,5 x 59,5 cm
Hamburger Kunsthalle, Hambourg


Anita Clara Reewrein est née le 9 février 1885 à Hambourg, au sein d’une famille de commerçants hambourgeois cultivés. Son père, Eduard Israel Reewrein, était un marchand de grains prospère ; sa mère, née Clara Hahn, née au Venezuela, avait des ancêtres français, indiens et hambourgeois. Bien que la famille appartienne à la communauté juive assimilée, Anita et sa sœur aînée Emilie furent baptisées et élevées dans la foi protestante.

Anita choisit « Anita Ree » comme nom d’artiste mais je n’ai pas compris si ce nom était également celui qu’avait adopté sa famille. Après avoir fréquenté une école secondaire pour fille, Anita commence, en 1904, une formation auprès du peintre hambourgeois Arthur Siebelist, représenté au premier rang, avec sa pipe, dans le portrait de groupe ci-dessous.

 

Arthur Siebelist (1870-1945)
Der Künstler und seine Schüler – (L’artiste et ses étudiants) – 1902
Huile sur toile, 184 x 205 cm
Kunsthalle, Hambourg

Comme on le voit, c’est un atelier très masculin… Anita se lie d’amitié avec deux de ses camarades, les peintres Friedrich Ahlers-Hestermann (celui qui se trouve le plus à droite, dans le portrait collectif) …


Arthur Siebelist (1870-1945)
Der Maler Friedrich Ahlers-Hestermann – 1900
Huile sur toile, 80 x 68 cm
Kunsthalle, Hambourg


… et Franz Nölken, le troisième en partant de la gauche (avec un canotier blanc).

 

Franz Nölken (1884-1918)
Selbstbildnis an der Staffelei  (Autoportrait au chevalet) – 1913
Huile sur toile, 91 x 78,2 cm
Kunsthalle, Hambourg

 

Le premier autoportrait d’Anita, sourcils froncés et œil concentré, exprime toute sa détermination à réussir son apprentissage !

 

Autoportrait – 1904
Huile sur toile, montée sur contreplaqué, 41 x 46 cm
Kunsthalle, Hambourg


Considéré comme sa première peinture à l'huile, cet autoportrait témoigne de l’enseignement de Siebelist : le visage est modelé par le jeu de lumière et d'ombre, les cheveux très noirs contrastent avec le chapeau rouge, la peinture est empâtée.

En 1906, Anita soumet son travail à Max Liebermann, à Berlin, grâce à l’historien de l’art Aby Warburg qui était probablement une connaissance de sa famille. Son objectif était d’entrer dans une école d’art de Berlin. Liebermann reconnaît son talent naissant mais ses parents refusent de la laisser partir : pour eux, l’activité artistique d’Anita n’est qu’un passe-temps, en attendant son mariage.

Déçue, Anita continue sa formation dans l’atelier de Siebelist jusqu’en 1909 puis va travailler dans l’atelier commun de ses deux amis, Ahlers-Hestermann et Nölken.

 

 

Autoportrait – vers 1911
Huile sur bois, 42 x 29,5 cm
Kunsthalle, Hambourg


L’Autoportrait de 1911 montre l’évolution de son style : un fond presque monochrome, un jeu de lumière qui éclaire le côté gauche de son visage tandis que le droit reste dans l’ombre, une palette où prédomine les violets et les ocres, comme dans ce Portrait d’une jeune fille, de la même période, où l’on sent aussi une référence à Paula Modersohn-Becker (voir sa notice) qu’Anita avait rencontrée à Worpswede et admirait.

 

Anita Rée (1885-1933)
Portrait d’une jeune fille – sans date
Huile sur bois, 35,6 x 29,2 cm
Collection particulière (vente 2011)


Paula Modersohn-Becker (1876-1907)
Kopf eines italienischen Mädchens (Tête de fillette italienne) - 1906
Huile sur carton, 27,8 x 29,6 cm
Collection particulière (vente 2014)


Ahlers-Hestermann et Nölken avaient tous deux séjourné à Paris quelques années plus tôt et en étaient rentrés enthousiasmés. Ils lui racontaient leurs découvertes, largement inconnues à Hambourg.

On ne sait quand - probablement au cours de l’hiver 1912-1913 - Anita serait parvenue à partir à Paris où elle aurait travaillé dans l’atelier de Fernand Léger. A Paris, elle fait aussi la connaissance de l’historien de l’art Carl Einstein dont elle peindra le portrait quelques années plus tard. Il était l’ami de George Grosz, de Braque et de Picasso, ce qui laisse imaginer qu’elle-même a rencontré les artistes importants de la période.

Cette étape essentielle est considérée comme la conclusion de sa phase de formation artistique.

Ses œuvres vont suivre, désormais, les règles stylistiques de la première phase du cubisme : formes géométriques simplifiées, représentation sommaire des corps, et perspectives multiples. Il me semble aussi que c’est à partir de son voyage en France qu’Anita commence à signer « Rée », avec un accent.

 

Junger Chinese (Jeune Chinois) – vers 1913
Huile sur toile, 75,5 x 60,5 cm
Kunsthalle, Hambourg

« Rée s'éloigne de l'idéal de l'image pure de la nature. Dans sa peinture, elle utilise de plus en plus librement la peinture et le pinceau ; elle simplifie les formes du corps et les modélise à partir de surfaces colorées, qu'elle entoure de contours bleus marqués. Grâce à une application délicate, la peinture gagne en luminosité et prend un caractère graphique. » (Extrait de la notice du musée)


Agnes I -1913
Huile sur toile, 70 x 64 cm
Kunsthalle, Hambourg


Après son retour, Anita travaille dans l'atelier d'Ahlers-Hestermann et, en 1915, expose pour la première fois ses œuvres à la Galerie Commetter de Hambourg.

 

Autoportrait – 1915
Huile sur toile, 29 x 25,7 cm
Kunsthalle, Hambourg


Son ami Friedrich peint son portrait.

 

Friedrich Ahlers-Hestermann (1883-1973)
Portrait d'Anita Rée -1915
Huile sur toile, 90 x 70 cm
Hamburger Sparkasse


En 1916, Anita séjourne dans une résidence d'artistes à Blankenhain (Thuringe), fondée par les historiens de l'art Carl Georg Heise et Hans Mardersteig. Elle y peint une Annonciation, qu’elle imagine sur la place du marché de Blankenhain. 


Verkündigung (Annonciation) – 1916/1919
Huile sur carton, 60,2 x 75,7 cm
Kunsthalle, Brême

Alors que l'ange annonce à Marie la future naissance de Jésus, l'église est déjà présente en arrière-plan, tout comme l’Agneau pascal. Les rayons blancs symbolisent la présence divine.

 

Mädchenbildnis (Käthe Robinow) – 1917
Huile sur toile
Collection particulière


A la fin de la Grande Guerre, en 1919, Anita participe, avec son amie Gretchen Wohlwill, à la création de la Sécession de Hambourg, un groupe d'artistes modernistes qui organisait une exposition annuelle, dont l’accès était soumis à un jury. Au milieu des années 20, la plupart d’entre eux ont adopté la Nouvelle Objectivité (Neue Sachlichkeit) qui prônait une représentation sobre et objective de la réalité, en réaction à l’expressionnisme de l’après-guerre.

Juste pour le plaisir, une œuvre de Gretchen Wohlwill (la seule que j’ai trouvée !) :

 

Gretchen Wohlwill (1878 - 1962)
Wirtshausgarten (Jardin de l’auberge) - 1912
Huile sur toile, 70 x 85 cm
Kunsthalle, Hambourg


Blaue Frau (Femme bleue) – 1919
Huile sur toile, 91 x 70,5 cm
Collection particulière (vente 2019)


Winterliche Dorfansicht (Vue de village en hiver) - 1920
Huile sur toile, 30,5 x 41 cm
Collection particulière (vente 2016)


Anita se lance avec brio dans le portrait, comme on le constate avec celui de l’historien de l’art Albert Malte Wagner, qui finissait alors son doctorat à Hambourg et qu’elle représente en compagnie du masque mortuaire du dramaturge Friedrich Hebbel, qu’on retrouve dans l’une de ses natures mortes de la même époque.

 

Portrait d’Albert Malte Wagner – 1920
Huile sur carton, 100,3 x 69,3 cm
Collection particulière (2013)


Et aussi le portrait de Carl Einstein, le seul qui ait jamais été peint. Les deux hommes ont fui l’Allemagne dans les années 1930, Wagner pour s’installer en Angleterre et Einstein vers la France où il se suicidera en juillet 1940 pour échapper aux persécutions nazies.

 

Portrait de Carl Einstein – avant 1921
Huile sur toile
Collection particulière


En 1921, Anita fait un séjour au Tyrol, dans la ville autrichienne de Grins. Elle y peindra un paysage où s’exprime son admiration pour Cézanne.

 

Schlucht bei Pians (Ravine près de Pians) – 1921
Huile sur toile, 80 x 61,5 cm
Kunsthalle, Hambourg

« Rée s'intéressait principalement aux différentes formations rocheuses : à partir d'éléments géométriques à petite échelle, elle modélisait et construisait les structures rocheuses, dont les bords et les protubérances étaient renforcés par des courbes de niveau bleu foncé. L'application délicate, rappelant l'aquarelle, et le spectre de couleurs finement différenciées et concentré sur le bleu font briller la roche tout en créant un effet de profondeur marqué. » (Extrait de la notice du musée)

 

Haus auf Fels (Maison sur les roches) – 1921
Huile sur toile, 66,6 x 60,5 cm
Collection particulière (vente 2012)


Et aussi quelques portraits de cultivateurs locaux, comme cette fermière dont ne sait qui elle surveille de cet air mi-inquiet, mi-désapprobateur (à moins qu'elle ait vu une souris…)

 

 

Fermière tyrolienne – 1921
Huile sur toile, 66,5 x 60,5 cm
Collection particulière (vente 2019)


Die Bäuerin Lionarda – 1921
Huile sur toile, 45,7 x 41,3 cm
Kunsthalle, Hambourg

« Des tons pastel doux déterminent la palette de couleurs dans ce portrait de l'épouse d'un fermier tyrolien. La femme élancée est représentée en profil aux trois quarts et porte probablement une robe bleue par-dessus une simple chemise grise. Sous de lourdes paupières, elle dirige son regard rêveur vers le lointain, son menton pointu et ses pommettes hautes lui confèrent une apparence délicate. » (Extrait de la notice du musée)

 

Après ce premier voyage d'études en Autriche, Anita se rend, en août 1922, à Positano, petit village de pêcheurs sur la côte amalfitaine du sud de l'Italie, où elle s’installe pour trois ans, étudiant les paysages et les habitants. Un peu comme Pont-Aven à une certaine époque, Positano était une villégiature un peu secrète que peintres et écrivains ne partageaient qu’entre eux.

Située sur une pente raide entre la côte et les montagnes, Positano est un « village vertical » avec des maisons aux couleurs pastel enserrées les unes sur les autres, des ruelles et des escaliers en colimaçon. 

C’est là qu’elle élabore son propre langage artistique, une variante personnelle de la Nouvelle Objectivité. On ne sait pas si Anita a capturé des lieux existants ou si elle s’en est seulement inspirée.

 

Weiße Nussbäume (Noyers blancs) – 1922/1925
Huile sur toile, 71,2 x 80,3 cm
Kunsthalle, Hambourg

« Anita considérait Noyers blancs comme sa peinture de paysage la plus importante : au lieu d'une vue large, elle choisit un étroit virage avec une maison comme motif central. Elle opte pour une représentation épurée aux couleurs pâles et hivernales, avec des nuances de blanc, de gris et d'ocre, en quelques accents délicats. Les bâtiments, réduits à des cubes, ne montrent que peu de traces de présence humaine, comme des volets fermés et des escaliers qui ne conduisent nulle part. Le réseau d’arbres ramifiés paraît rivaliser avec l’architecture. » (Extrait de la notice du musée)

Il en existe une autre version à l’aquarelle, avec un cadrage encore plus resserré :

 

Brücke in Positano (Pont à Positano) – 1922/1925
Aquarelle sur papier, 30,4 x 40 cm
Museum Behnhaus Drägerhaus, Lübeck


Les portraits de ce séjour, et notamment cette jeune femme, A moitié nue devant un figuier de barbarie, ne sont pas tous réalisés d’après modèle. Comme le montrent les études préparatoires, Anita les a d’abord imaginés et dessinés au fusain avant de les intégrer dans des fonds qu’elle trouve appropriés à l’impression qu’elle veut susciter : grâce, douceur et sensualité.

 

Halbakt vor Feigenkaktus - 1922-1925
Huile sur toile, 66 x 53,5 cm
Kunsthalle, Hambourg


Teresina – 1922/1925
Huile sur toile, 81 x 61 cm
Kunsthalle, Hambourg


Il se dégage des œuvres de l’époque de Positano – comme de l’autoportrait que j’ai placé en exergue – une impression d’intimité et d’une profonde empathie pour ses habitants.

 

 

Le mendiant aveugle de Positano – 1922/1925
Aquarelle sur papier, 63,8 x 50,5 cm
Collection particulière (vente 2011)


Elle y peint aussi un portrait qui serait celui de son amoureux de l’époque, le peintre et libraire Christian Selle, sur lequel je ne suis pas parvenue à trouver la moindre information. Il semblerait que leur relation se soit terminée au moment où Anita est rentrée à Hambourg, alors même qu’elle écrivait précédemment à sa sœur « je ne veux plus jamais retourner en Allemagne ».


Conte Ruggiero Carnelli, Positano (Christian Selle) – 1922/25
Huile sur toile, dimensions non précisées
Max Pechstein Museum, Zwickau


Au cours de ce voyage, Anita se rend aussi en Toscane où elle aurait copié cette Visitation (visite de Marie, enceinte de Jésus à sa cousine Elisabeth, enceinte de Jean Baptiste) de Benozzo Gozzoli dans l’église Sant'Agostino de San Gimignano…

 

La Visitation – 1922
Aquarelle et gouache, 22,3 x 13,5 cm
Kunsthalle, Hambourg

Cette information est donnée par le musée. Je n’ai pas trouvé de Visitation de Gozzoli, même sur le site du patrimoine culturel italien. A dire vrai, je me demande si elle est exacte car la fresque en question relate la vie de Saint Augustin…

 

Pisciotta, Calabre – 1922/1925
Encre et aquarelle sur papier, 31,2 x 39,9 cm
Collection particulière (vente 2022)


Quant aux Têtes romaines, ci-dessous, elles me m'évoquent comme un souvenir de Piero della Francesca et notamment les fresques de la basilique San Francesco (Toscane), non ?

 

Paar (Zwei römische Köpfe) – 1922/1925
Huile sur toile, 51 x 45,5 cm
Collection particulière


Fin 1925, Anita rentre à Hambourg et expose les peintures de Positano à la galerie Commeter en janvier 1926. C’est un succès et plusieurs œuvres sont acquises dès cette époque par la Kunsthalle de Hambourg.

Pourtant, au sein de la Sécession d’Hambourg, la peinture positanienne d’Anita est accueillie un peu fraîchement. Si l'historien de l'art Aby Warburg la considérait comme la meilleure de l'exposition, le jury, présidé par Friedrich Ahlers-Hestermann, refuse les Noyers blancs. Très offensée, Anita n’expose presque plus à la Sécession et se brouille avec son ami Ahlers-Hestermann.

Anita devient cependant une artiste renommée, comme en témoignent les nombreuses commandes de portraits auxquelles elle répond à la fin des années 1920.


Mädchen mit Silberdistel (Jeune fille au chardon argenté) - 1926
Huile sur toile, 60 x 48 cm
Collection particulière


Ci-dessous, il s’agit du portrait d’une amie, la photographe Hildegard Heise qui était aussi l’épouse de Carl Georg Heise, le directeur du musée de Lübeck. Un portrait aujourd'hui considéré comme un des plus caractéristiques de la Nouvelle Objectivité. 

 

Portrait de Hildegard Heise – 1927
Huile sur toile, 40,6 x 35,6 cm
Kunsthalle, Hambourg

Selon le musée, « dans le style froid et précis de la Nouvelle Objectivité, elle présentait son amie dans le contraste du clair-obscur en hommage à la photographe. Quelques accents rouges et une plante délicate en ombelles, en arrière-plan, apportent chaleur et vivacité au visage symétrique. »

Et voici le directeur de la Kunsthalle de Brême…

 

Portrait de Gustav Pauli – 1927/1928
Huile sur toile, 71 x 60 cm
Kunsthalle, Brême


… et celui d’un courtier en assurances et collectionneur, un « intellectuel distingué », comme le précise le musée, si l’on se fonde sur l’arrière-plan qui présente des ouvrages de littérature et de psychanalyse et trois petits nus féminins.

 

Portrait d’Otto Pauly – vers 1927
Huile sur toile, 64,5 x 49,2 cm
Kunsthalle, Hambourg


Et aussi celui d’une femme de médecin…

 

Portrait de Hilde Zoepffel - 1928
Huile sur carton 50 x 41,5 cm
Collection particulière

 

… et d’une petite fille dont on ne sait rien. 

 

Kinderbildnis Karen Jessen mitt Perlenkette - 1928
(La petite Karen Jessen au collier de perles) 
Huile sur toile, 38,5 x 29 cm
Collection particulière (vente 2018)


En dépit de son succès, Anita paraît avoir rencontré des difficultés dans sa vie personnelle. Elle n’a plus de domicile fixe, ni d’atelier. La crise économique qui sévit en Allemagne à l’époque est sans doute en cause également.

En 1929, dans le cadre d’un projet de soutien aux artistes plasticiens, la Commission sénatoriale pour la promotion des arts (1928-1933), confie au directeur des bâtiments de Hambourg la direction d’un projet de réalisation 24 fresques dans des bâtiments publics, principalement des écoles nouvellement construites. Anita est sélectionnée pour deux projets.

Le premier porte sur la réalisation d’une fresque murale dans une salle commune de la Berufsschule für weibliche Angestelte (Ecole professionnelle des employées féminines). Anita propose et réalise, en 1929, une fresque intitulée Les Vierges sages et les Vierges folles.

 

Les Vierges sages et les Vierges folles – 1931
Fresque, dimensions inconnues
Source Wikipédia

A l’époque, le projet a fait l’objet d’une publication dont voici des extraits :

 





Publié in : « Hamburger staatliche Kunstpflege », p.38 et 39
Source : Staats und Universitätsbibliothek Hamburg

En 1933, à la suite de la prise de pouvoir des nationaux-socialistes, la fresque, considérée comme « art dégénéré », est recouverte puis elle a disparu avec le bâtiment, détruit pendant la guerre.

La seconde fresque, réalisée en 1930, était destinée au gymnase de l’Oberealschule für Madchen (Ecole secondaire supérieure de filles). Elle évoque Orphée et les animaux.

Elle a été également photographiée pour la même publication :

 

Orpheus mit den Tieren (Orphée et les animaux) – 1930
Tempera sur plâtre, 14 m de long

 

 


 

Publié in : « Hamburger staatliche Kunstpflege », p.40 et 41
Source : Staats und Universitätsbibliothek Hamburg


Également recouverte en 1937, pour les mêmes raisons que la première, la fresque a été restaurée et classée en 1954, puis restaurée à nouveau en 1987, lors de l’installation d’une école de danse dans les locaux. La photo que j’ai trouvée ne me paraît pas lui rendre vraiment justice, les tonalités et les contrastes semblent beaucoup plus affirmés sur les photos d’époque.

 

Orpheus mit den Tieren (Orphée et les animaux) – 1930
Photo trouvée sur le Net


Ce petit panneau, réalisé un an plus tard, me paraît plus proche de l’expression beaucoup plus foisonnante qu’on remarque dans les photos anciennes qui évoquent à la fois des miniatures persanes et des mosaïques paléochrétiennes qu'Anita a peut-être vues en Italie. 

 

Deux animaux mythiques - vers 1931
Huile sur toile, 52 x 112,5 cm
Collection particulière


En 1930, Anita est au sommet de son art. Cependant, dans son dernier Autoportrait, elle continue son introspection rigoureuse et exploite tout le potentiel de la couleur et de la composition.


Autoportrait – 1930
Huile sur toile, 66 x 60,8 cm
Kunsthalle, Hambourg

« Dans cet autoportrait tardif, Rée se montre en buste sur un fond jaune-vert vif : sa nudité paraît à la fois forte et vulnérable, ses bras croisés ont un effet protecteur. La main levée vers le menton est un geste de mélancolie connu depuis l'Antiquité, l'artiste se mettant ainsi en scène comme une intellectuelle, familière des recherches des historiens de l'art Erwin Panofsky et Fritz Saxl qui appartenaient à son environnement hambourgeois. Ensemble, en 1923, ils avaient écrit un livre sur la célèbre gravure d'Albrecht Dürer, Melencolia I, et expliqué le lien entre mélancolie et génie.

Le regard interrogateur de l’artiste porte aussi sur sa propre identité de femme et d'artiste ainsi que sur ses origines. Avec son teint chaud et ses yeux sombres en amande, la native de Hambourg, d'ancêtres juifs et d'origine sud-américaine, était considérée comme d’apparence exotique, et elle-même soulignait souvent cette altérité. » (Extrait de la notice du musée)

 

Au cours de la même période, l’église protestante lance un concours pour la réalisation d’un retable en cinq panneaux pour l’église Saint-Ansgar de Langenhorn.

Les thèmes sont prédéterminés : la Passion, l'Entrée à Jérusalem, la Cène, l'Arrestation à Gethsémani, sur le panneau intérieur, et la Parabole des Vierges sages et des Vierges folles sur le panneau extérieur. Anita est invitée à participer au concours, soumet ses esquisses, est retenue et priée de fournir des versions grandeur nature, fin novembre 1930.

La veille de Noël, une lettre du Hamburger Tageblatt  (quotidien de propagande nationale-socialiste)  parvient à l'église d'État de Hambourg, demandant si la commande adressée à Anita pour décorer l'autel de l'église protestante de Langenhorn est avérée : « En tant que nationaux-socialistes, nous ne comprenons pas comment la décoration d'une église protestante puisse être confiée à une Juive. » La menace est sans équivoque ; pourtant, Anita obtient la commande, qui est officialisée en février 1931.

Finalement, le conseil paroissial de l’église Saint-Ansgar cède à la pression et refuse l’œuvre laquelle, entreposée dans les combles de l’église Saint-Nicolas de Hopfenmarkt, y sera détruite dans un incendie en 1943.

Par curiosité, je suis allée regarder, sur Internet, à quoi ressemblait l’église Saint-Ansgar de Langenhorn. J’ai eu la surprise d’y voir, installées sur la galerie de l’orgue, des œuvres qui ressemblent beaucoup au style de l’Autoportrait d’Anita.




J’ai finalement trouvé l’explication : lors de l’exposition rétrospective sur Anita, organisée fin 2017, deux esquisses du retable, conservées par une historienne de l’art, ont été présentées.

 

Entrée à Jérusalem – 1930
Esquisse partielle pour la conception du retable

 L'Arrestation à Gethsémani (dit aussi Le Baiser de Judas) – 1930
Esquisse partielle pour la conception du retable

Les chercheurs avaient aussi découvert à cette occasion que des amis d’Anita avaient, à l’époque, cherché à acquérir le retable terminé mais n’avaient pas réussi à récolter les fonds nécessaires. Ils ont cependant pu le photographier avant qu’il soit entreposé. C’est sur la base de ces photographies que des reproductions grandeur nature, en noir et blanc, ont été installées dans l’église en 2018, à l’occasion d’une cérémonie commémorative pour les victimes du national-socialisme.

On voit au centre la Cène…


 … où l'on remarque que le disciple de gauche ressemble à s’y méprendre à Goebbels (ce qui a peut-être « aidé » la paroisse à refuser le tableau) mais ce n’est peut-être qu’une impression.

Sur la gauche de la Cène : L’entrée à Jérusalem, le Christ est accueilli avec des palmes, selon la tradition.

 


Sur la droite, L’Arrestation :

 


 

Et, à chaque extrémité, les Vierges sages à gauche et les Vierges folles à droite.

En tout état de cause, la réalisation finale est sensiblement plus intéressante que les esquisses, par sa composition rigoureuse : les bras entrecroisés lors de la scène de l'arrestation, qui évoquent une toile d'araignée, les visages horrifiés des disciples de la Cène et le regard accusateur de Judas, fixé sur le spectateur (à droite).

Tout laisse penser qu’Anita est déjà habitée par une angoisse qui n'allait plus la quitter, d’autant que les commandes se raréfient, dans une atmosphère politique de plus en plus lourde.

 

Autoportrait – 1930
Fusain et craies colorées sur crayon, 34,8 x 26,7 cm
Kunsthalle, Hambourg


En 1932, Anita s’installe dans l’île de Sylt, pensant s’y sentir protégée mais l’arrivée au pouvoir d’Hitler, en janvier 1933, la plonge dans un profond sentiment d'isolement.

Le 12 décembre 1933, Anita Rée a mis fin à ses jours à Kampen, sur l'île de Sylt.


 *

Sur la stèle qui a été apposée dans l’île de Sylt, on peut lire une phrase tirée de sa dernière lettre à une amie : « Je me sens plus déracinée, plus sans abri que jamais. Je ne sais même pas combien de temps je vais rester ici, sur cette île, où commence la haute saison, coûteuse et dégoûtante, et ce que je deviendrai une fois terminé mon séjour ici, qui a été d'une solitude indescriptible.. » 

Anita n’a pas vécu assez longtemps pour connaître la dissolution de la Sécession d’Hambourg, imposée par les nazis, ni la terrible exposition d’« Art dégénéré » de Munich en 1937. Son œuvre fut officiellement déclaré « dégénéré » et ses tableaux retirés des musées. Mais certains des personnels de la Hamburger Kunsthalle ont caché ses tableaux pour les préserver.

Elle avait légué à son amie Friederike Frieda von der Porten son tableau préféré, Les Noyers blancs. Mais Frieda et son mari étaient juifs, eux aussi. Le couple émigra à Bruxelles d’où il fut expulsé en France puis incarcérés au camp de St. Cyprien. Quelques temps plus tard, ils se sont également donné la mort, ensemble, à l’hôpital de Perpignan. Après bien des péripéties, le tableau a été finalement acheté par la Hamburger Kunsthalle et accroché en 2013 dans l’une des salles de la Nouvelle Objectivité du musée.

Longtemps tombée dans l’oubli, Anita Rée a fait l’objet d’une grande exposition rétrospective à la Kunsthalle de Hambourg, du 6 octobre 2017 au 4 février 2018.

 

*

 

Et voici quelques natures mortes, la première ressemble à un clin d’œil adressé à Paula Modersohn-Becker…

 

 

Stillleben mit Orangenbaum (Nature morte à l’oranger) – avant 1916
Huile sur toile, 61 x 65,2 cm
Collection particulière

… les deux autres sont assez clairement des Memento mori .


Stillleben mit Hebbels Totenmaske - vers 1915
(Nature morte au masque mortuaire de Hebbel)
Huile sur toile, 60 x 51,5 cm
Kunsthalle, Hambourg


Nature morte aux pommes et au buste d’Amenhotep – sans date
Huile sur toile, 41 x 65 cm
Collection particulière (vente 2021)


 

*

 

 

 

N.B : Pour voir d’autres notices de ce blog, si elles n’apparaissent pas sur la droite, vous pouvez cliquer sur « Afficher la version Web » en bas de cette page. Et si vous souhaitez laisser un commentaire, c’est aussi en bas de page !

 

 

 

 

 

 

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire