dimanche 31 mai 2026

Louise Adéone Drölling (1797-1834)

 

Louise Adéone Drölling (1797-1834)
Autoportrait présumé de l’artiste donnant un cours de dessin (détail)
The Art Gallery of South Australia, Adélaïde

Louise Adéone Drölling est née à Paris en mai 1797, c’est elle-même qui l’a écrit. Mais en ce qui concerne la date exacte, je n’ai trouvé aucun document pour en attester, son acte de naissance ayant disparu.

Elle est la troisième enfant du peintre de genre et de portrait Martin Drölling, né à Oberhergheim, et de Louise Elisabeth Belot, sa deuxième épouse. Son frère aîné, Michel-Martin, deviendra un peintre réputé après avoir remporté le prix de Rome ; son second frère, Marius (né en 1794), paraît être mort en bas âge.


Martin Drölling (1752-1817)
Portrait de l’artiste – vers 1791
Huile sur bois, 75 x 34 cm
Musée des Beaux-Arts, Orléans
Source de l’image : Blog de Jean-Louis Gautreau,
« Visite des musées des Beaux-Arts de province »

Martin Drölling a réalisé au moins deux portraits de son épouse, une huile qui se trouve au musée d’Orléans et dont je n’ai trouvé la reproduction que dans l’étude de Laetitia Levrat, (« Martin Drölling : un état de la question », Art et histoire de l’art. 2010, Volume II Catalogue des œuvres), étude à laquelle je me suis référée plusieurs fois pour rédiger cette notice…

 

Martin Drölling (1752-1817)
Portrait de Madame Drölling née Belot – avant 1803
Huile sur toile, 46 x 38 cm
Musée des Beaux-Arts, Orléans
Publié in  : Laetitia Levrat, op. cit., p.105


… et un beau fusain, où elle figure avec l’un de ses fils. 

 

Martin Drölling (1752-1817)
Portrait de la femme de l'artiste et de son fils – avant 1803
Fusain sur papier vélin ; 42,2 x 35,8 cm
Musée Magnin, Dijon
Source : Base Joconde

Louise Adéone perd sa mère à l’âge de six ans.

C’est à peu près à cette époque que son père peint le premier portrait de sa fille. Dans une robe rose à manches légèrement bouffantes en coton blanc, elle relève d’une main les bords de son tablier où se trouve un bouquet de plantes fraîchement cueillies. Son visage encore poupin paraît celui d’une petite fille de huit-neuf ans.

 

Martin Drölling (1752-1817)
Portrait de la fille de l’artiste – vers 1805
Huile sur toile, 60 x 49,2 cm
Musée Magnin, Dijon

Et c’est grâce à son frère que l’on connaît son visage un peu plus plus tard.

 

Michel-Martin Drölling (1786-1851)
Portrait de Louise-Adéone – vers 1810
Crayon sur papier, 82,2 x 66,3 cm
Musée des Beaux-Arts de Strasbourg


Son frère, justement : après avoir effectué son premier apprentissage avec son père, il a rejoint l’atelier du peintre Jacques Louis David en 1806. Il a vingt ans. Quatre ans plus tard, c’est-à-dire au moment où il exécute ce dessin remarquable, il obtient le prix de Rome avec La colère d’Achille.


Michel-Martin Drölling (1786-1851)
La colère d’Achille - 1810
Huile sur toile, 113 x 146 cm
Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris

Qu’en est-il de Louise Adéone ?  Grâce à une série de lettres de son père, on comprend qu’elle a été placée, à une date inconnue, dans une sorte de pension pour jeunes filles, dirigée par « maman Villiers » où elle reçoit un enseignement général correct, si l’on se fonde sur la qualité rédactionnelle des lettres qu’elle échange avec son frère, Michel-Martin. 

Il est probable que la pension ait été située non loin du domicile de Martin Drölling puisqu’il y dispensait régulièrement un enseignement de dessin, comme il le signale dans l’une de ses lettres. A l’époque, d’après le catalogue du Salon, Martin Drölling habite rue du Bac, Paris 7e.

La première lettre de Martin à sa fille a été publiée, avec un ensemble de correspondance familiale par l’historienne de l’art, Carole Blumenfeld. (« Les conseils avisés d’un peintre à son fils : la correspondance entre Martin Drolling (1752-1817) et Michel-Martin Drolling (1786-1851) », Bulletin de la Société de l'histoire de l'art français, janvier 2009, p.289)

La lettre est adressée « à Mademoiselle Lousie Adéone Drolling, rue de la plume blanche à Paris ». 

Cette « rue de la plume blanche » n’est pas répertoriée dans le Dictionnaire historique des rues de Paris (Jacques Hillairet, éditions de Minuit, 1963) mais on y trouve au XVIIe siècle une « rue de la Plume » qui s’appelle aujourd’hui la rue Pierre-Leroux, proche de la rue du Bac. Peut-être était-ce la localisation de la pension de « Maman Villiers » ?

Si Martin écrit à sa fille ce jour-là, c’est pour lui proposer une sortie chez une dame de sa connaissance. Il appelle sa fille « mon petit Lolo », d’autres fois « ma chère petite Lilie » et l’embrasse « bien tendrement ». Les trois membres de la famille Drölling ont visiblement des liens affectifs très forts : dans une des premières lettres que Martin adresse à Michel-Martin, parti pour Rome en avril 1811 grâce à son prix, le père précise : « « La pauvre Lilie a été ausi bien sensible car maman Villiers m’a dit qu’elle ne vouloit pas manger pendent trois jours et elle me demandoit toujour : “a-tu des nouvelles de mon frèr ?” Ausi je me suis empreser de lui communiquer ta lettre qui lui a fait grand plaisir. » (Blumenfeld, op.cit., p.290)


Les autres lettres de Martin à sa fille, datées de 1811, sont écrites à l’occasion des fréquents déplacements du peintre pour exécuter des portraits de commande et l’on mesure que sa situation financière est loin d’être florissante. Le 19 octobre, il lui écrit : « Tu dis que tu t’y ennuis, je te crois mais quand on s’occupe, on ne s’ennuie pas. Prend patience et fais toujour bien ton devoir. Je suis bien aise que tu as deux petites élèves, cela ne te nuira pas, au contraire. On apprend beaucoup en montrent au autres parce que on est obligé de reposer [lecture incertaine] ce qu’on a déjà apris, et cela fait beaucoup de bien surtout pour toi. » (Blumenfeld, op.cit., p.290)

L’une de ces « petites élèves » est (peut-être) représentée dans le tableau dont j’ai placé un détail en exergue, où l’on voit (peut-être) Louise Adéone donner un cours de dessin.


Louise Adéone Drölling (1797-1834)
Autoportrait présumé de l’artiste donnant un cours de dessin - vers 1812
Huile sur toile, 72 x 58 cm
The Art Gallery of South Australia, Adélaïde


Le 14 mars 1812, Louise Adéone écrit à son frère : « Mon cher ami, Je profite de l’heureuse occasion qui se présente pour m’entretenir avec toi car voilà longtemps que nous n’avons pas eu de tes nouvelles. Serais-tu malade ? Nous sommes vraiment inquiets Papa et moi. (…) Nous avons toujours notre maître de dessin, Me Desmaretz. Il est doux comme un mouton. Il y a un nouveau maître de piano nommé Me Drelling. Il a 19 ans tout au plus et n’en porte sur sa personne que 12 ou 15. Il n’est pas si grand que moi. Papa a vendu tous ses tableaux. Il doit te l’avoir écrit. (…) Adieu mon cher ami. Je t’embrasse de tout mon cœur et suis pour la vie ton amie. Louise Drolling ». (Blumenfeld, op.cit., p.299)

En juin de la même année : « Excuse ma mauvaise écriture. L’encre dont je me sers est trop blanche et la plume mauvaise, ce qui fait encore c’est que j’ai main fatiguée parce que je viens de poser tenant une tasse de cette main, ce qui me la rend un peu foible. Papa fait mon portrait en grand. Il ira au Salon si rien de s’y oppose. Je m’en vais te quitter pour donner ma lettre à Papa. » (Blumenfeld, op.cit., p.302)

 Le « portrait en grand qui ira au Salon », le voici :

 

Martin Drölling (1752-1817)
Portrait d’Adéone – 1812
Huile sur toile, 193 x 141 cm
Musée des Beaux-Arts, Strasbourg

Il a été présenté au Salon de 1812 sous le titre Portrait de femme et c’est, par sa composition, un portrait typique de Martin Drölling. Le peintre affectionnait particulièrement les portraits à la fenêtre, ici une grande arcade cintrée dont Adéone occupe la partie droite, tenant la fameuse tasse qui a fatigué sa main et dont on voit le reste du service posé sur la table derrière elle. La jeune fille porte une jolie robe de satin blanc à taille haute et un châle rouge vif, assorti au ruban qui agrémente sa coiffure en bandeau. De l’autre côté de la fenêtre, trône un vase à l’antique où sont plantés un rosier et un pied de capucines.

Probablement en mai 1812, Adéone écrit à son frère : « Je te dirai pour nouvelle que j’ai 15 ans ce mois-ci. Songe à ne plus me traiter comme une enfant. » et, en octobre suivant : « Mon portrait est maintenant au musée. Je te ressemble à tel point que plusieurs personnes de ta connaissance m’ont reconnue pour ta sœur sans m’avoir jamais vue. (…) Il est décidé qu’on m’appelle Adéone et non plus Lilie ni Louise cependant je préfère ce dernier et je t’engage à ne pas m’appeler autrement. » (Blumenfeld, op.cit., p.303 et 305)

Le même jour, Martin écrit à son fils : « Lilie n’est plus en pension, je l’ai garder après les vacances. Maman Villiers n’étois pas trop contente mais corne il est tems de la faire travailler sérieusement, je n’ai pas voulu qu’elle retourne. » (Blumenfeld, op.cit., p.304)

Enfin, Louise Adéone va pouvoir profiter à plein temps de l'enseignement de son père… c’est probablement dans les premières années que Louise peint cette petite scène de genre, encore maladroite, à moins que cette tentative ne date de ses années de pension. La toile est signée « A. Drölling ».

 

Louise Adéone Drölling (1797-1834)
Jeune femme et son enfant dans un intérieur de cuisine – sans date
Huile sur toile, 40 x 32,5 cm
Collection particulière (vente 2021)


Elle commence probablement par effectuer des copies. On dispose d’un exemple très significatif avec cette Jeune fille copiant un dessin, dont le modèle pourrait bien être Louise Adéone elle-même.

 

Martin Drölling (1752-1817)
Une jeune fille copiant un dessin – 1812
Huile sur bois, 63 x 54 cm
Musée Pouchkine, Moscou

Louise Adéone Drölling (1797-1834)
La jeune dessinatrice – vers 1812
Huile sur toile, 67 x 56 cm
Collection particulière (vente 2016)

La palette de la version de Louise est beaucoup plus acide que celle de son père, sous l’effet d’une lumière qui paraît entrer plus largement dans la pièce et d’un effet de contre-jour moins bien maîtrisé. Mais pour les comparer valablement, il faudrait les avoir sous les yeux…

Trois ans plus tard, Louise Adéone reprend le thème de l’atelier d’une artiste.

 

Louise Adéone Drölling (1797-1834)
Intérieur d’artiste avec vue sur la façade de l’église Saint-Eustache – vers 1815
Huile sur toile, 72,5 x 58,5 cm
Musée Carnavalet, Histoire de Paris

Devant la grande fenêtre double traversée par une fine colonne centrale, un rideau vert a été tiré pour laisser dans l’ombre la partie droite de la pièce. Une jeune femme, bloc à dessin sur les genoux, travaille sous les yeux d’un probable professeur, à ce qui paraît être un arrangement de nature morte (un livre, quelques porcelaines, un bouquet de roses, une partition et une guitare), posé sur la table en face d’elle.

La fenêtre encadre, sur un fond de ciel gris lumineux, la façade ouest de l’église Saint-Eustache, celle qui donne vers la rue du Jour, dont les maisons cachent en partie la façade. Il fallait donc que la peintre l’ait saisie depuis un immeuble beaucoup plus haut situé à l’arrière de cette rue, peut-être au niveau de l’actuelle rue Jean-Jacques Rousseau.

Quelques temps après la réalisation de ce tableau, Louise reçoit la dernière lettre de son frère, enfin proche du retour : « Je te demande un million de pardon ma chère petite sœur si je ne t’ai pas écris depuis longtemps mais tu dois bien penser que je ne t’aime pas moins pour cela ainsi tu ne dois pas m’en vouloir. Dans quelques jours je te reverrai ainsi que notre bon père. Cette idée me transporte et me rend presque foux. Adieu ma chère amie. Je t’embrasse de tout mon cœur. » (Lettre du 9 février 1816 de Michel-Martin Drolling à Louise-Adéone Drolling, Blumenfeld, op.cit., p.328)

Selon une étude de Florian Siffer, Louise-Adéone aurait peint à la même époque un tableau aujourd’hui disparu…

 

Louise Adéone Drölling (1797-1834)
La leçon de lecture – sans date
Localisation inconnue
Publié in : Florian Siffer, Récentes découvertes…, p.272

… dont une étude préparatoire est conservée au musée de Strasbourg (Florian Siffer, « Récentes découvertes de dessins de Louise Adénone Drölling dans le cabinet de dessins et d’estampes du musée de Strasbourg », Cahiers Alsaciens d'Archéologie d'Art et d'Histoire, tome LVI, 2013, p.271-275) 

 

Louise Adéone Drölling (1797-1834)
Portrait de femme (étude pour La leçon de lecture ?) – avant 1817
Crayon et fusain sur papier, 32,2 x 15,6 cm
Musée des Beaux-Arts, Strasbourg

Louise Adéone travaille aussi le portrait. Trois d’entre eux, signés, sont réapparus sur le marché de l’art. Trois portraits en buste de trois-quarts, visages de face.

 

Louise Adéone Drölling (1797-1834)
Portrait d’homme – 1816
Huile sur toile, 21,5 x 16 cm
Collection particulière (vente 2024)

On retrouve l’influence de son père, notamment avec le portrait du grand-père maternel de Louise Adéone, Michel Belot, qu’elle a peut-être vu dans l’atelier de son père.

 

Martin Drölling (1752-1817)
Portrait de Michel Belot, beau-père de l’artiste – 1791
Huile sur toile, 73 x 59,5 cm
Musée des Beaux-Arts, Orléans

La palette est cependant moins subtile, comme le rapport des camaïeux entre le fond et la tenue de chaque modèle. Toutefois, il y a une vérité dans l’expression du couple ci-dessous, deux personnes âgées dont elle ne craint pas de souligner les traits assez austères.

 

Louise Adéone Drölling (1797-1834)
Portrait de femme – 1819
Huile sur toile, 22 x 16 cm
Collection particulière (vente 2021)


Louise Adéone Drölling (1797-1834)
Portrait d’homme à la légion d’honneur – 1819
Huile sur toile, 22 x 16 cm
Collection particulière (vente 2021)

Entre le premier portrait ci-dessus et les deux suivants, Martin Drölling meurt, le 16 avril 1817. 

A ce sujet, Louise Adéone écrit : « Mon père conçut de bonne heure des espérances sur mes dispositions naturelles et s'appliqua de tous ses efforts à me donner le goût de la peinture et des Beaux-Arts. Malheureusement, je le perdis à l'âge où ses conseils me devenaient indispensables puisque déjà je commençais à composer sous ses yeux. J'avais 18 ans [en fait, elle en avait vingt]. Sa perte me jeta dans le découragement, la carrière des arts jusqu'alors si belle à mes yeux me sembla remplie de dégoûts et de difficultés jusqu'alors inconnus avec les conseils et les exemples d'un si grand maître et d'un si bon père. Je crus avoir perdu les moyens de jamais acquérir du talent. Il me répugna de lutter contre des convenances que mon éducation m'avait apprise à respecter. Je me mariai. » (« Madame Joubert, peintre de genre et de portraits », Revue de l'art français ancien et moderne, Tome 3, année 1897, p.93-94)

 

Effectivement, Louise Adéone se marie, en 1819, avec un architecte nommé Jean-Nicolas Pagnierre, dont elle a un enfant qui ne survivra pas. Son mari décède en août 1822.

« (…) bien que je ne laissasse pas que de travailler, ce ne fut vraiment qu'en 1823 que je commençai à me proposer un but et à persévérer. Rentrée chez mon frère, j'ai trouvé dans les conseils et les affections de cet excellent ami et le père que j'avais perdu et la sollicitude du meilleur des frères. Je dois à ses encouragements et à ses savants conseils ce que j'ai acquis depuis. » (Ibidem)

C’est donc libre de toute obligation d’épouse que Louise Adéone se remet à la peinture et, probablement grâce aux conseils de son frère, qu’elle expose pour la première fois au Salon, en 1824, sous le nom de Mme veuve Pagnierre, née Drölling, une seule toile, intitulée Un intérieur.

Pour une première tentative, c’est une jolie réussite.

 

Louise Adéone Drölling (1797-1834)
Intérieur avec une jeune femme dessinant une fleur – vers 1823/1824
Huile sur toile, 56,5 x 45,4 cm
Saint Louis Art Museum, Saint-Louis, Missouri

La jeune femme est en train de calquer une fleur contre la vitre (comme la Jeune dessinatrice de 1812). Cette fois, l’artiste est dérangée dans son occupation par un petit écureuil perché sur l’accoudoir du fauteuil Charles X. La guitare pendue au mur, le buste de plâtre sur la bibliothèque, le carton à dessins qui déborde de feuilles suggèrent un atelier. Quant à la feuille froissée sur le sol, elle laisse entendre que la jeune femme n’en est pas à son premier essai ! 

Si Louise Adéone vivait alors avec son frère - lequel habitait 31 rue de Sèvres, selon le catalogue du Salon - elle a pu peindre cette scène dans une des pièces de l’appartement qui devait donner sur l’hospice des Petites Maisons (dit aussi hospice des Petits Ménages) qui fut démoli en 1863 et sur l’emplacement duquel fut construit ensuite le Bon Marché. Cet hospice intégrait une petite église dotée d’un lanternon qui ressemble à celui que l’on devine par la fenêtre, mais ce n'est qu'une supposition.


Pierre Emonts (1831- après 1912), photographe
Hospice des Petits-Ménages, rue de Sèvres – 1862/1868
Photographie, 27,1 x 22,3 cm
Musée Carnavalet, Histoire de Paris


« Mes tableaux sont peu nombreux », écrit Louise Adéone, « Celui que j'ai mis au dernier Salon était un intérieur dans lequel une fille calquait à une croisée. Il m'a valu une médaille d'or et fait maintenant partie de la galerie de la duchesse de Berry. » (Ibidem)

Faute de document disponible, je n’ai pas pu vérifier cette « médaille d’or ». En revanche, la toile en question a bien été reproduite dans la Galerie de son Altesse Royale Madame la Duchesse de Berry, publiée par le conservateur de la collection, Féréol Bonnemaison, avec le commentaire suivant :

« Il est permis de croire que l'artiste a offert à nos regards dans ce cadre l'intérieur du cabinet même où elle a plus d'une fois cherché d'heureux délassements. Près d'elle est une demi-bibliothèque. Elle contient peu de livres ; mais le choix des ouvrages supplée sans doute à leur quantité. Voilà les fleurs que dans une promenade au Jardin du Roi elle a recueillies peut-être. A ce panneau boisé est suspendue la guitare dont les douces modulations accompagnent les accents de sa voix ou ceux de la voix d'une amie. Son portefeuille est entrouvert : n'est-ce pas une étude de son père qui s'en échappe ? Ah ! si c'est son père qui fut son maître, combien elle a su profiter des conseils et de l'exemple d'un tel guide !

Mais que ce laboratoire, consacré aux arts, au repos, à l'étude, soit celui de madame Adéone Pagnierre, soit qu'il n'existe en effet que sur la toile qui nous le représente, tout y est d'un effet aussi piquant que vrai. Les accessoires sont à-la-fois largement et délicatement traités. La figure placée dans le clair-obscur est parfaitement modelée. Enfin cet ouvrage, dans son ensemble et dans ses détails, annonce un talent supérieur, bien capable de soutenir l'honorable réputation dont jouit dans les arts le nom de Drolling. » (Tome second, J. Didot l'aîné, Paris, 1922-1826, non paginé)

Ce n’est pas la gloire mais une reconnaissance.

Simplement… quels qu'aient été les sentiments de Louise Adéone, il fallait avoir une fortune personnelle et une forte volonté d'indépendance, en ce début de siècle, pour assumer un veuvage de longue durée. Louise Adéone se remarie, 8 juin 1826, avec Nicolas Roch Joubert, directeur de l’octroi de la ville de Paris. (Blumenfeld, op.cit., p.287)

Après son mariage, la jeune femme expose une dernière fois, au Salon de 1827, trois scènes de genre : Une marchande de balais allemande, La souris prise et Une religieuse. 

Dans son étude précitée, Laetitia Levrat fait observer qu’au moins deux de ces thèmes ont déjà été traités par Martin Drölling. Toutefois, si Louise s’en est inspirée, rien ne dit qu’elle ait simplement copié le travail de son père.

La marchande de balais allemande de Drölling est aujourd’hui conservée à Mulhouse :

 

Martin Drölling (1752-1817)
La marchande de balais allemande – sans date
Huile sur toile, 38 x 27 cm
Musée des Beaux-Arts, Mulhouse
Publié in : Laetitia Levrat, op.cit., p.118


Il est probable que le tableau de Louise Adéone ait été assez différent puisqu'elle a décrit la marchande comme « comptant ses sous ». Par ailleurs, dans une autre biographie succincte, j’ai trouvé : « En 1827, elle exposa, entre autres, la Marchande de balais allemande, tableau composé de trois figures. » ((Paul Ristelhuber et Auguste-Marie-Pierre Ingold, Biographies alsaciennes avec portraits en photographie. Série 2, A. Meyer édit., Colmar, 1884-1890, n.p.)

Enfin, il existe une aquarelle datée de 1825 qui représente une Petite marchande de balais, laquelle « compte ses sous ». Peut-être n’est-ce qu’une version simplifiée du tableau (s’il comprenait vraiment « trois figures ») mais on peut imaginer que Louise Adéone s’est bornée à en reprendre le personnage principal. Ce dessin a été réalisé au bénéfice des sinistrés de la ville de Salins-les-Bains, détruite par les flammes le 27 juillet 1825.


Louise Adéone Drölling (1797-1834)
La petite marchande de balais - 1825
Aquarelle sur trait de crayon, 15,5 x 12,5 cm
Collection particulière

Un article de presse relate cette initiative : « Les dons offerts aux victimes de l’incendie de Salins ne cessent de se multiplier dans toute la France, et sous toutes les formes. (…) Les artistes peintres de Paris préparaient en silence leur offrande, et fondaient un lingot, ou trente-six d’entre eux ont apporté leur drachme ou leur talent d’or. Ce trésor n’attend plus qu’un amis des beaux-arts qui veuille le convertir en argent monnoyé ; nous pensons qu’il s’en trouvera plus d’un. Le don des trente-six artistes consiste en un Album magnifique, et l’on croira à l’éloge que nous en faisons, quand nous dirons que les dessins ont été exécutés par MM. Cogniet, Picot, Ingres, Horace Vernet, Heim, Bouton, Alaux (le Romain), Drolling, A. Scheffer (…), Mmes Lescot et Pagnieres. (…) L’Album des incendiés de Salins sera vendu à l’enchère, le 20 septembre 1825, chez M. Picot, rue de la Roche-foucault, n°24. » (« Au bénéfice des incendiés de Salins, Album composé de trente-six dessins originaux », Petit album franc-comtois, 18 septembre 1825, p.366-368) 

La dame Lescot dont il est question dans l'article est très probablement Hortense Haudebourt-Lescot (voir sa notice). 

Quant à La souris prise, voici la version de son père :

 

Martin Drölling (1752-1817)
La Femme et la Souris – 1798
Huile sur bois ; 25 x 35 cm
Musée des Beaux-Arts, Orléans
Source de l’image : Base Joconde

Celle que Louise décrit dans sa lettre représente : « une petite fille qui montre une souricière à un chat. »

En 1828, Louise Adéone écrit que sa première fille est « âgée de quatre mois ». Elle en a eu une seconde ensuite. Dès lors, il est assez probable qu’elle se soit prioritairement consacrée à l’éducation de ses deux filles, Adéone Louise Sophie et Angélique Marie. C’est peut-être l’une d'elles qui est représentée dans cette nouvelle scène avec vue…

 

Louise Adéone Drölling (1797-1834)
Portrait d’enfant dans un intérieur – sans date
Huile sur toile, 32,5 x 41 cm
Collection particulière

Pourtant, Louise Adéone peignait encore au début des années 1830 puisqu’on connaît d’elle ce portrait de Lafayette, bien loin des représentations habituelles du héros de la Guerre d’Indépendance américaine mais plutôt ressemblant si l'on se réfère aux quelques représentations de Lafayette en son grand âge.

 

Louise Adéone Drölling (1797-1834)
Marie-Joseph-Gilbert du Motier, marquis de Lafayette
dans le parc du château de La Grange-Bléneau – 1830
Huile sur toile, 55,8 x 44,2 cm
Musée de l’Armée, Hôtel des Invalides, Paris


D’après l’acte de décès reconstitué que j’ai trouvé, Louise Adéone Drölling serait morte le 20 mars 1834, à l’âge de trente-sept ans. (Archives de Paris, 5Mi1 1251, 18/3/1834 - 20/3/1834, feuillet 35/51)

Toutefois, une petite interrogation subsiste car il existe aussi un inventaire après décès, daté du 30 avril 1836, ce qui paraît curieux. (A.N., M.C., LXXXII, 919, 30 avril 1836). Je n’ai pas su résoudre cette énigme.

*

Soyons clairs, Louise Adéone ne serait peut-être pas devenue une grande peintre, même si elle avait pu profiter de la formation et du parcours d’excellence de son frère. En tout état de cause, elle n’en a pas bénéficié, élevée par un père qui vivait difficilement de sa peinture et qui disparaît au moment où elle était prête à recevoir son enseignement. Au-delà de ces circonstances, une éducation intellectuelle probablement trop étriquée et l’absence de réelle formation artistique, comme celle que le voyage favorise, a forcément contraint son imaginaire. On se souvient qu’Hortense Haudebourt-Lescot fait son voyage à Rome – grâce au soutien du peintre Guillaume Guillon-Lethière – au moment même où le frère de Louise Adéone s’y trouve lui-même. Ce sont ses scènes de genre italiennes qui assurent à Hortense le premier intérêt du public dans les années 1810. Sophie Rude, née en 1797 comme Louise Adéone, a bénéficié non seulement d’un contexte familial cultivé mais aussi de l’opportunité de sa rencontre avec Jacques-Louis David alors en exil à Bruxelles.

Rien de tout cela n’a été donné à Louise Adéone qui n’est « à la fenêtre » qu’en tant que modèle de son père. Ensuite, ses rares scènes de genre encore connues ne représentent le monde qu’à travers les vitres, depuis l’intérieur de son atelier. Son goût et sa volonté de peindre, retrouvés au moment où elle a été libérée de son premier mariage, n’ont pas suffi à créer l’élan qui lui aurait permis de vaincre les convenances, à une époque où s’était refermée, pour les femmes artistes, la « parenthèse enchantée » de la fin du XVIIIe siècle. 

Alors, un peu comme Marie-Amélie Cogniet, elle figure sur ce blog en témoignage d’une carrière qui ne s’est que trop brièvement réalisée…


Louise Adéone Drölling (1797-1834)
Autoportrait présumé de l’artiste donnant un cours de dessin (détail)
The Art Gallery of South Australia, Adélaïde



 

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