Louise Janin est née 29 août 1893 à Durham (New Hampshire), à une centaine de kilomètres au nord de Boston. Sa famille, d'origine française, a émigré au début du XIXe siècle à La Nouvelle-Orléans et fait fortune dans les mines. Son père possède une importante collection d'art d'Extrême-Orient qu'elle a pu admirer toute son enfance.
Au début du XXe siècle, ses parents divorcent et Louise part avec sa mère à San Francisco où celle-ci se remarie. Le 18 avril 1906 a lieu un terrible séisme dont l’épicentre se trouvait à une dizaine de kilomètres de la ville, en grande partie détruite par l’incendie qui en résulte. Pour Louise, qui a alors 13 ans, c’est un traumatisme qui a probablement marqué son imaginaire.
A dix-huit ans, elle décide de devenir artiste et s’inscrit à l'Académie des Beaux-Arts de San Francisco où elle suit les cours du peintre impressionniste William M. Chase, dont voici une œuvre peinte l’année où Louise étudie avec lui. (Cliquer sur les images pour les agrandir)
En 1915, Louise entreprend un long voyage en Asie : Chine, Malaisie,
Philippines, Japon et Corée. Elle approfondit ses connaissances sur les
philosophies bouddhiste,
hindoue et taoïste, puis, rentrée à San Francisco, expose en 1918 à la galerie
Courvoisier.
Elle s’installe à New York en 1920 et expose aux Milch Galeries des œuvres d’inspiration asiatique.
En 1923, elle voyage à nouveau, en Europe cette fois :
Italie, Londres, et décide en 1924 de poser ses valises à Paris où l’ambiance est plus légère que dans les pays
anglo-saxons à la rigueur encore toute victorienne.
Sa première exposition, qui a lieu chez Bernheim Jeune, du 15 au 26 avril 1924, suscite d’autant plus d’intérêt qu’elle est considérée comme aussi originale qu’inattendue.
« Exposition intéressante et curieuse de peintures aux joyeuses couleurs, aux dessins souples et précis, de Mlle Louise Janin, dont l'art essentiellement décoratif et tout imprégné d'un symbolisme profond est à la fois très personnel et très exotique. Cette peinture étrange, qui, comme l'écrit M. Edouard Schuré dans sa préface au catalogue, prend surtout son inspiration dans le vieil art décoratif Chinois et dans l'ancienne sculpture hindoue, en exprime toute la force et la volonté ascétique.
La reproduction que nous donnons ici d'une des œuvres exposées : Tribut des Mers, et dont la couleur est d'une précieuse harmonie, donnera une assez fidèle impression de l'art étrange et séduisant de cette curieuse artiste. Cette peinture porte pour légende : "Le dieu Vichnou arrête un moment son Char-nuage pour recevoir l'offrande d'un Naga, espèce de Triton." » (« Galerie Bernheim-Jeune », L'Art et les artistes, Tome IX, mars 1924 à juillet 1924, p.323)
Une
œuvre dont voici probablement une étude préparatoire :
De très nombreux quotidiens et revues évoquent l’exposition,
soulignant à la fois « l'inspiration
bouddhiste et hindoue », « un art pour initiés, légendaire et
symbolique » et le fait que « les mythes de l'Orient semblent avoir
eu sur le tempérament de Louise Janin une influence considérable ».
Quelques toiles sont citées : une « Scène dans une ancienne cité indienne, théorie de femmes insouciantes et belles, passant à demi nues sous des verdures tropicales, avec cette grâce particulière, cette souplesse des formes qu'on voit aux fresques de Botticelli. » ; « le Cortège de l'empereur Mu-Wang défilé somptueux d'une infinité de personnages, de chars, d'animaux, de choses irréelles dont la composition procède d'une harmonie que la musique seule peut suggérer. » (Eugène Soubeyre, « Petites expositions », La Nouvelle revue, 1er mai 1924, p.184-185)
L’œuvre ci-dessous peut en donner une idée.
D’autres œuvres, qui ne sont pas citées, suggèrent l’évolution probable de l’artiste : « A tort ou à raison, elle a abandonné cette voie pour celle de l'idée pure qui est en même temps celle des abstractions. Aussi observe-t-elle de n'employer, pour l'exécution, qu'une matière fluide, glissant sur la toile, n'y laissant aucune aspérité, comme aussi d'éviter les couleurs sonnantes et les aveuglants effets de nos impressionnistes. Cela s'accorde mieux, il est vrai, avec la sérénité de ses personnages qu'aucune passion vulgaire ne surexcite, qui suivent, au contraire, l'évolution d'un songe intérieur. Devant les œuvres de Louise Janin on pense parfois à nos plus singuliers artistes, à Gustave Moreau, à Odilon Redon, à Gauguin aussi. Et pourtant, c'est bien une autre, une différente personnalité. » (Eugène Soubeyre, ibid.)
Personne ne cite l’une des toiles exposées, Chez la Dixième Muse de Mytilène, évoquant la poétesse Sappho, assise au milieu de ses élèves dont les noms figurent dans les cartouches le long du cadre inférieur.
Dans le catalogue de
l’exposition, Louise écrit : « Sappho, a-t-on besoin de le
dire ? était le centre de l’école éolienne de poésie, et plus spécialement
d’un groupe de poétesses dont quelques-unes étaient célèbres. Les couleurs
suggèrent la candeur enfantine de la jeune Grèce, la simplicité du plan fait
ressortir l’individualité des figures, car j’ai voulu créer une galerie de
types féminins. Mais a-t-on jamais traduit d’une façon plastique la
personnalité de Sappho ? Comment dépeindre cette âme si fougueuse et
pathétique, et tendue ? Je n’ai pas suivi la tradition du cinéma, mais
j’ai puisé ma conception dans les vers mêmes de cette inimitable artiste qu’est
Sappho. » (Cité in : Marie-Jo Bonnet, Les Deux Amies, essai sur le
couple de femmes dans l’art, Ed. Blanche, Paris, 2000, p.211-212)
Emile Henriot ne s’en laisse pas conter : « Ce ne sont que Bouddhas, dragons mayas, Bodhisattvas, et autres figures et groupes symboliques, quelquefois habilement présentés, mais qui n'ont aucun sens pour les non-initiés. L'auteur a cru nécessaire de donner, sur son catalogue, une explication de chacune de ses œuvres ; nous avons déjà connu la musique à programme, voici maintenant la peinture à programme. On nous apprend ainsi que le coloris et la suavité des rythmes de telle composition, "expriment la joie et l'amour ardents mais calmes qui unissent les esprits vainqueurs" et ailleurs, que tels "tons froids et aigus symbolisent la purification intérieure". Cela est fort indifférent. Ce sont les méfaits de la métaphysique mal entendue, introduite où on ne l'attend pas, et où elle n'a que faire. Il ne faut pas confondre l'idéologie, même bouddhique, et la peinture. » (« Louise Janin », L'Europe nouvelle, 26 avril 1924, p.536)
Et, bien sûr, Robert Rey y va de sa petite note railleuse : « Signalons aussi, chez Bernheim, une prochaine exposition aimablement exotique (l’exotisme d’un élève de Gustave Moreau qui aurait étudié au musée Cernuschi), de Mlle Louise Janin. » (« Expositions diverses », Le Crapouillot, 16 avril 1924, p.12)
Cependant, à cette exposition, l’Etat acquiert une œuvre de l’artiste :
L’année suivante,
Louise expose au Salon des Femmes peintres et sculpteurs avec des « scènes
chinoises et hiératiques » comprises et exécutées « dans la note voulue »
(Louis de Meurville, Le Gaulois, 3 février 1925, p.3)
Puis, à la galerie Georges Petit, elle participe à l’exposition de la Société des Peintres Orientalistes Français, jugée particulièrement remarquable par la critique : « Les noms de Gauguin et de Besnard y sont en bonne place et lui assurent d'avance un certain prestige. Mais d'autres exposants sont réellement très bons et méritent notre sympathie, D'abord, et délaissant les trop banals sujets arabes et musulmans, ils abordent l’Extrême-Orient dont le charme mystérieux et lointain pique notre curiosité et satisfait notre goût du "nouveau". (…) Citons encore Mlle Louise Janin, dans ses études bouddhiques. » (Maurice Barbelieu, « Les Orientalistes chez Georges Petit », « La vie artistique », L'Homme libre, 28 avril 1925, p.2)
Puis c’est le Salon des Tuileries, avec trois œuvres : « j’en ai reconnu deux que j’avais pu, l’an dernier, admirer chez l’artiste : Achala, un génie de la mythologie hindoue, terrassant l’esprit du mal au milieu de flammes fantastiques, œuvre au coloris étrange et savoureux ; puis, Siva, une admirable tête de jeune dieu, chargée de pensée, se détachant sur un fond noir où le fleuve de la vie défoule ses ondes sans fin peinture dont le cadre est orné de curieux attributs mythologiques. Le troisième envoi est une aquarelle : Ganymède et Eros ; j’en ai vivement goûté le dessin aux lignes très pures, l’élégance et la grâce d’attitude des deux personnages, ainsi que l’harmonie très finement nuancée, composée de tons à la fois très vifs et très délicats.
Les organisateurs du Salon des Tuileries ont été, certes, excellemment inspirés en invitant Louise Janin à exposer au Palais de Bois ; sa place, en effet, étant tout indiquée dans cette sélection des œuvres les plus représentatives des tendances artistiques de notre époque. Louise Janin, elle, ne représente aucune école ; libérée de toute influence, elle est simplement elle-même, et je l’en félicite bien sincèrement. Sans doute l’artiste a subi l’attrait puissant des antiques philosophies, religions ou mythologies ; surtout celles de la Grèce lumineuse et de la mystérieuse Asie ; mais elle a su y ajouter l’empreinte de sa forte personnalité. Aussi toutes ses œuvres se distinguent-elles à première vue d’entre n’importe quelles autres et portent-elles un cachet tout-à-fait particulier ; il en émane toujours aussi un rythme fort harmonieux qui les rend très décoratives et infiniment captivantes. (Raymond Sélig et Jules de Saint-Hilaire, « Louise Janin », Revue du vrai et du beau, 10 octobre 1925, p.6)
Je profite de cette première œuvre qui en est issue pour rappeler aux nouveaux venus sur ce blog ce qu’est le « Fonds Marc Vaux » :
|
Marc Vaux était un photographe installé avenue du Maine, à Montparnasse, dans les années 20. Proche de Maria Blanchard et Marie Vassilieff, il a photographié les œuvres de près de 5 000 artistes habitant à Paris, de 1920 à 1970. Ce fonds, aujourd’hui conservé à la bibliothèque Kandinsky de Beaubourg, est consultable en ligne. |
Visiblement, Louise intrigue, d’autant plus qu’elle a été remarquée à l'Exposition internationale des Arts Décoratifs (avril-novembre 1925).
« A
quelques mètres de l’Ecole des Beaux-Arts, [8 rue des Beaux-Arts] au second
étage de l’une de ces vieilles maisons aux larges pièces à plafonds élevés,
voici l’atelier de Mlle Louise Janin. Nous ne nous trouvons pas ici dans
un atelier de "peintre-amateur". Point de vieux meubles précieux, ni de
bibelots de luxe. En fait d’ornement, des toiles – les principales toiles de
l’artiste que nous vîmes déjà dans quelque exposition – et de belles vieilles
étoffes. Devant un grand panneau destiné à une prochaine exposition de Beauvais
pour être, ensuite, reproduit en tapisserie, une grande jeune femme brune, aux
courts cheveux, aux yeux qui font penser à un lac très profond et calme… en
apparence, retouche, de-ci de-là, un détail, s’éloigne, puis se rapproche,
cherchant un effet : c’est Mlle Janin… Et Mlle Janin, c’est la femme peintre
qui a pu se faire accepter, à l’Exposition des Arts décoratifs, le plus de
choses. On trouve, d’elle, au Pavillon du Louvre, un projet de tapisserie, fort
belle œuvre décorative, ma foi, L'après-midi d'un faune [inspiré du
poème de Stéphane Mallarmé, publié en 1876 et
mis en musique par Claude Debussy en 1894] …
…
à la Galerie Constantine, un Drame oriental d’un bel équilibre de lignes
et de couleurs, à tendance un brin moderne sans exagération ; et au Grand Palais,
d’autres œuvres encore, et au Pavillon Indochinois un autre grand panneau destiné
à être exécuté en tapisserie. » (Suzanne Balitrand, « La femme du
jour », Eve, 20 septembre 1925, p.3)
Ce Drame oriental (dont l’image ci-dessus n’est sans doute qu’un carton
préparatoire) a valu à Louise le prix Paillard.
Quant au « pavillon du Louvre » dont on parle plus haut, il s'agit en fait du « Studium du Louvre », l’un des grands magasins qui participaient à l’Exposition et ont fait largement appel à des peintres pour assurer leur décoration. Pour ses interventions diverses, Louise obtient un diplôme d’honneur.
En 1926, seul The Paris Times évoque l’activité de Louise : « Un motif chinois pour la manufacture de Sèvres, créé par Louis Janin pour une boite de thé. En plus de ce travail en céramique, cette jeune artiste a récemment achevé le croquis, également visible ci-dessus, pour une tapisserie qui sera tissée à Beauvais et exposée lors de la prochaine exposition. (« American Artists in Paris », 14 février 1926, p.1)
J’ai cherché dans les collections nationales mais n’ai trouvé ni boîte de thé ni tapisserie… en revanche, il semble que Louise ait beaucoup œuvré dans le domaine décoratif, comme en atteste ce paravent, qui figure sur une photo de Louise, prise en 1925.
Nous apprenons, l’année suivante, que Louise a participé en
mai à l’Exposition française de Madrid, pour
le compte des Grands Magasins du Louvre, rue de Rivoli : « Les vitres
de la baie sont tendues de tulle crème. Deux pentes d’un taffetas vert aux
brillants reflets encadrent les grandes portes. Un panneau décoratif dû au
pinceau de Mlle Louise Janin : Les grandes légendes maritimes
occupe tout le fond de l'alcôve de droite. » (Georges Marindaz, Rapport
général de l'Exposition française à Madrid, Paris, 1927, p.293)
On apprend aussi que Louise a adhéré au « Soroptimist-Club », un mouvement américain fondé en 1921 à Oakland, qui milite pour les droits des femmes. Son nom vient de l’expression « sorores ad optimum » (sœurs pour le meilleur).
« Le Soroptimist-Club, vient d’organiser une exposition où les artistes et les commerçantes adhérentes à ce club ont présenté quelques-unes de leurs réalisations. (…) de beaux décors tourmentés de Louise Janin. » (Minerva, 26 juin 1927, p.6)
Au cours de ces premières années, Louise rencontre deux peintres qui auront une influence sur son parcours et sa réflexion artistique : František Kupka et Henry Valensi. Le premier, fasciné par le mouvement – des planètes comme des machines – s’intéresse déjà à l’abstraction dans les années 1920. Tous deux ont participé au fameux Salon de la Section d'or à la galerie La Boétie en 1912 et ont donc contribué au cubisme dès son origine, en lui apportant leur sensibilité particulière au rythme et au mouvement.
A
la Section d'or, Valensi avait accroché L’air autour des scieurs de long,
un tableau qui illustre son souhait de transcrire le
mouvement des corps dans l'espace, en peignant l’air autour des deux scieurs et
le rythme saccadé de la scie. (Dans l’immédiat, mon mauvais esprit cartésien me
conduit à imaginer avec délectation le moment où la poutre va se couper en deux…
mais c’est un autre sujet !)
Au Salon des Tuileries de l’année 1928, Louise expose quelques-uns des tableaux déjà évoqués ainsi que Ballet, dont voici probablement une étude préparatoire. L’objectif est également de représenter le mouvement, que Louise résout par un tourbillonnement (qui ressemble à des voiles transparents) qui accompagne celui des danseuses. On pourrait aussi y voir une danseuse unique, représentée à des moments différents.
A
propos de ce tableau, Louise écrira un long article dans le San Franciscan, une publication américaine qui la publie volontiers, peut-être parce
qu’elle dispose toujours d’une maison à San Francisco où elle séjourne
régulièrement. Elle y fustige la critique moderne, habituée à « se
contenter d'un seul point d'excellence dans une peinture. Une juxtaposition
heureuse de couleurs – comme les charmantes teintes pastel de Laurencin –
l'allongement gothique amusant du peuple de Modigliani, l'assemblage, tel qu'un
décorateur d'intérieur astucieux pourrait l'effectuer, des objets fleuris dans
un tableau de Matisse. Ces choses ne fatiguent ni l'œil ni le cerveau. Mais,
personnellement, je ne suis pas satisfaite tant que je n'ai pas mis en place un
motif rebelle ou un "sujet" qui ne veut pas être soumis à ma
conception personnelle du style, du rythme, de la couleur, du design, du dessin
et des proportions. Ce n'est qu'une fois que toutes ces qualités auront été
traitées ensemble et séparément, et portées à l'excellence maximale que je peux
leur offrir, que j'exposerai la peinture. »
Louise explique ce penchant pour la facilité de l’art moderne par le fait que « Paris est le centre du monde de l'art, et que ses décisions sont prises au sérieux partout. Mais la vitalité des Français a été diminuée par deux guerres désastreuses. Le fait - tragique et indéniable - de leur décadence intellectuelle est un sujet fréquent de conversation même dans les salons littéraires ‘’avancés’’. Les gens n'ont pas eu l'énergie nécessaire pour contester les canulars de marchands de tableaux sans scrupules qui, grâce à un système astucieux soutenu par un capital sans vergogne, ont créé la grande réputation de l'art moderne. Une classe d’incultes nouveaux riches d'après-guerre a rendu possible une situation ainsi décrite par André Lhote, l'un des pionniers du cubisme, qui réagit désormais contre les modes que les cubistes ont eux-mêmes créées : "Le snobisme et la spéculation sont les deux béquilles de la peinture moderne." (…) La capacité en art, c'est un peu comme le jonglage. On commence par lancer en l’air deux balles à la fois, et avec de la pratique, on peut finir par en lancer dix. Le Ballet reproduit ici représente plusieurs semaines de réflexion, confrontés à de nouveaux problèmes de dynamiques picturales. (…) La quatrième dimension, souvent citée par ceux qui ne comprendraient pas une page d'Einstein, est censée influencer l'art plastique. Même si mon cerveau non mathématique ne peut pas le saisir, et que seul un dieu pourrait percevoir le dessein d'une symphonie, du début à la fin en un instant intemporel, nous pouvons comprendre que le temps, affectant par le mouvement l'aspect total d'un objet tridimensionnel, créerait une quatrième dimension dans la totalité de la forme changeante — pensez, par exemple, à une vague qui monte et descend. Certains peintres modernes mènent des expériences très intéressantes dans la suggestion d'une séquence rythmique. Le procédé désormais classique des plans qui s'entrecroisent, utilisé dans une certaine mesure dans le Ballet, laisse entendre que les choses ne sont pas ce qu'elles semblent être… » (« Comparisons and Indiscretions in which a recognized artist justifies her Viewpoint, by Louise Janin », The San Franciscan, mars 1929, p.19)
Quand Louise a quelque chose à dire… elle ne prend pas de
précaution excessive !
Le Ballet, qui illustre l’article, est accompagné de la mention : « Cette peinture semi-abstraite de Louise Janin sera reproduite pour illustrer "le temps dans l’art" dans la nouvelle édition de l’Encyclopedia Britannica. »
Et, en octobre, c’est son exposition à la galerie Georges Petit, qui est, à nouveau,
largement relayée par la presse :
« L'art de Louise Janin est étrange. Très décoratif et tourmenté à froid. Curieuse est l'exposition qu'elle nous présente chez Georges Petit : Démons, beautés chinoises, poissons exotiques, cortèges d'hommes et de chevaux attelés de bêtes fabuleuses évoquant l'antiquité de la Perse et du Cambodge, toutes toiles à une échelle héroïque et hautes en couleurs. (…) La personnalité de Mlle Louise Janin intrigue. Grande cosmopolite s'il en fut jamais, ayant vécu dans différentes parties du monde depuis sa plus jeune enfance, elle n’est venue se fixer en France, pays de ses aïeux, que vers la fin de 1923. En avril 1924, elle fit chez Bernheim Jeune une exposition dont on parla et sa toile Le Dragon fut acquise par le Luxembourg. Attendons beaucoup d'elle. » (« Louise Janin », Le Journal du peuple, 21 octobre 1928, p.5)
Louise ne se limite pas aux sujets « exotiques », puisqu’elle peint, à la même époque, cette Annonciation, dont il existe un carton daté de 1927 :
Et cette Jeune fille pensive, dont l’imaginaire est évoqué par un arc animé de végétaux et d’oiseaux.
« Pour
avoir trop servi à qualifier des événements qui… n’en étaient pas,
l’expression "événement artistique" s’est beaucoup affaiblie. Cependant, nous
croyons qu’elle s’appliquera de façon tout à fait juste à l’Exposition de
Mlle Louise Janin, dont le vernissage a lieu aujourd'hui, à la Galerie
Georges Petit.
Cette artiste se produit peu. La forme d’art qui est sienne exclut l’improvisation, exige le recueillement et le travail sans hâte. Déjà, près d’un public de choix, ses expositions antérieures lui ont valu un crédit tout spécial.
C’est qu’elle apporte dans la peinture contemporaine une note d’une
indiscutable originalité. D'une culture étendue et variée, elle a longuement
étudié les maîtres. Elle a médité l'art d’Orient et d’Extrême-Orient. De ces
explorations intellectuelles, elle a rapporté le goût du mystère, le sens des "correspondances" troublantes ; elle aime les grands thèmes légendaires et historiques et se
plait à les recréer plastiquement, selon des rythmes tout modernes. Et comme
elle est douée d’un vigoureux tempérament de décorateur, comme elle en
possession d’un métier solide, cette peinture, qui ne se défend pas d’être "littéraire",
traduit par d’harmonieuses compositions une pensée subtile qui s’ingénie à
faire sentir ce qui dépasse l’immédiate réalité. On discutera fort, sans doute,
les œuvres de Mlle Janin ; les critiques ne lui manqueront pas. Du moins
peut-on affirmer qu’elles ne connaîtront pas l’indifférence et qu’il y aura
unanimité pour rendre hommage à ses efforts de chercheuse et pour saluer
d’indéniables réussites. (Jacques Reyliane, « L'Exposition Louise
Janin », Le Figaro, 16 octobre 1928, p.2)
A l’inverse, René Chavance n’est guère convaincu : « Divinités brahmaniques, rêveuses orientales, les sujets de ses compositions nous entraînent fort loin des spectacles coutumiers. Dommage que ses peintures ou ses dessins oscillent entre le pastiche et la manière, en vogue au temps des symbolistes et des Rose-Croix. Trop de littérature. » (« Arts et Lettres », La Liberté, 19 octobre 1928, p.2)
C'est l'année où Louise commence à écrire sur son art en France, dans la Revue A. B. C. Magazine d’art, où officient également Florent Fels (fondateur de L’Art vivant) et l’historien Charles Kunstler. En avril, paraît son premier article « Expression décorative » (p.94) que je n’ai pas pu consulter.
En juin, elle participe au Salon des Tuileries avec des peintures déjà connues. Charles Fegdal, dans Mediterranea, préfère publier des Poissons, dont on perçoit le mouvement.
C’est aussi l’époque où Louise peint quelques portraits, de femmes qui lui sont proches. On la voit ci-dessous devant celui de l’actrice américaine Yorska (1888-1971), installée à Paris dans les années 1920.
Elle peint aussi celui de la compositrice Armande de
Polignac, qu’elle représente en « garçonne », image de la femme
indépendante et émancipée, largement partagée par la presse, notamment de mode,
mais qui renvoie également à la représentation de
l’homosexualité féminine, orientation que partagent Louise et Armande de Polignac. Louise a fréquenté quelques temps
le salon de l’américaine Natalie Clifford Barney, rendez-vous lesbien de
la capitale, avant d’en être écartée par Romaine Brooks qui « ne
supportait pas de rivale à ses côtés » selon ce que Louise a raconté à
Marie-Jo Bonnet en 1994 (Les Deux Amies, op.cit., p.215).
A la suite de quoi, Louise ouvre son propre salon dans son atelier de la rue des Beaux-Arts, où elle reçoit notamment Armande de Polignac.
« La
peinture de Louise Janin est composée de trois espaces différents. Au premier
plan sur la partie droite, Armande de Polignac est de dos, le visage
tourné vers le coin supérieur gauche. Elle semble contempler un horizon
lointain, au-delà de l’espace de la toile. Une telle orientation du regard
n’est pas sans évoquer les représentations de sainte Cécile, patronne des
musiciens et musiciennes. (…)
[Louise Janin] tente de rendre compte du travail mental de la création musicale, symbolisé par une aura autour de son visage composée de petites spirales, réminiscence de l’auréole de la sainte martyre. (…) L’arrière-plan [deux femmes dénudées, coiffées à la garçonne et prêtes à s’enlacer] montre deux femmes se tenant par les bras, dans des vêtements évoquant l’Orient, une source d’inspiration commune à Louise Janin et Armande de Polignac. L’une des femmes tient une grande fleur de lotus, plante chargée d’un symbolisme sacré dans les spiritualités et mythologies orientales, tandis que l’autre est habillée de blanc. Il peut s’agir d’une référence à l’opéra Les Roses du calife, présenté en 1909 à Paris, et notamment à la chanson d’abou-lola, le poète aveugle qui parle du lotus et de la rose blanche. (…) Louise Janin semble vouloir illustrer la dimension narrative des œuvres d’Armande de Polignac, qui recourt souvent à des poèmes ou à des contes pour élaborer ses morceaux. Elle donne à voir également la musique, non selon les codes graphiques de la partition mais en une interprétation toute personnelle. La partie sur la gauche est une bande verticale foncée parcourue de lignes serpentines et spiralées qui ne sont pas sans évoquer des coquillages. (…) la main gauche de la compositrice n’est pas posée sur les touches du piano mais elle disparaît derrière cette partie abstraite, comme pour mieux évoquer le travail d’écriture musicale. » (Marion Sergent, « Les portraits de la compositrice Armande de Polignac (1876-1962) », Sociétés & représentations, 59 | 2025, 101-116).
Selon Marie-Jo Bonnet, Armande, ayant assez peu apprécié la référence à son homosexualité, aurait refusé le tableau commandé, avant de rompre avec Louise…
En 1929, Louise a également peint le portrait d’Helen Wills Moody, célèbre joueuse de tennis américaine, à l’occasion de vacances passées avec elle, à Montalvo. Dans The San Franscican, où le portrait a été publié, Louise indique : « l'image est un symbole du plus noble type de jeune femme américaine. Il y a dans la peinture un effet de lever du jour qu’une photographie ne rendrait pas complètement. L'union de l'art et de l'athlétisme, en tant qu'inspiration pour l'art, est suggérée par un stade, le Palais des Beaux-Arts et le Golden Gate en arrière-plan. » The San Franscican ajoute : « Mlle Janin a peint dans le cartouche [en bas à gauche] les deux premiers sonnets écrits à Helen Wills par James D. Phelan [sénateur de Californie qui a acquis le portrait ensuite]. Deux griffons, évoquant Montalvo, surmontent le cartouche portant le sonnet. » (The San Franciscan, juillet 1930, p.15)
A la fin de l’année 1929, Louise participe à l’exposition des
Arts décoratifs où Charles de
Bussy a vu les « vastes surfaces harmonisées dans un bel équilibre de
composition, les maquettes pour le même art [tapisserie de haute-lice] exposées
par Mlle Louise Janin » (Les Dimanches de la
femme, 13 octobre 1929, p.3)
En 1930, Louise expose au Salon de « L’Art français indépendant » dont c’est la deuxième manifestation « dans sa baraque du boulevard Raspail ».
« Nul classement ne serait possible dans ce salon sans tendance sinon sans richesses. Pêle-mêle s’affrontent les essais de peinture ésotérique de Louise Janin, qui hésite entre les dieux occidentaux et les tikisocéaniens - les réussites des capitaines Gromaire, Thévenet, Bernard Cochet, Makowski - cependant qu’André Lhote, maître vigilant, groupe autour de ses deux excellentes toiles quelques œuvres de ceux qu’il s’efforce de délivrer de contraintes qu’il s’est données. » (Florent Fels, « Les derniers Indépendants », Vu : journal de la semaine, 14 mai 1930, p.451)
Dans le même temps, Louise montre « de beaux panneaux d'Extrême-Orient » au Salon de la Société Coloniale des Artistes Français.
Puis vient l’année charnière, 1931.
Elle commence par l’Exposition coloniale où Louise expose au Pavillon de l’Hindoustan, un des deux seuls pavillons britanniques, avec celui de la Palestine.
Je n’ai pas pu trouver ce qu’elle a montré, le seul indice découvert est un peu faible :
Ensuite,
Louise participe à nouveau au Salon de L’Art
français indépendant, dont ce sera la dernière manifestation : « de Louise
Janin, des recherches métaphysiques qui ne sont point faites, évidemment, pour
la foule. » (G. de Pawfowski, « Le 3e Salon de l’art
français indépendant », Le Journal, 25 avril 1931, p.4)
Je place ici un tableau non daté mais dont il existe une autre version, moins aboutie, de 1930. Sur les bandeaux il est écrit : « Valse ondoyante mer / profonde chantante / mélodie morne joyeuse ». Je suppose qu’ils représentent à la fois la musique (chantante, joyeuse) du banjo tenu par le musicien et le ressac (profond, morne) de la mer.
Et
surtout, Louise écrit un nouvel article où se trouve cette phrase
prémonitoire : « On parle tant aujourd’hui des rapports entre la
musique et la peinture qu’il est temps de relever la fameuse définition de
Lessing. Celui-ci croyait démontrer que seules la musique et la poésie, dans le
domaine des beaux-arts, peuvent donner des impressions successives.
Il n’a pas pensé à ce que peut être la contemplation d’une frise décorant les
murs d’une salle. L’œil ne saisit pas, d’ailleurs, les détails d’un tableau en
un seul clin. » (Louise Janin, « Imagination plastique », A.B.C.
Magazine d’art, août 1931, p. 43)
La « fameuse définition de Lessing » oppose la peinture, soumise au principe de simultanéité, à la poésie, soumise au principe de diachronie : « La peinture met en scène des personnages et des couleurs dans l’espace. L’art poétique articule des sons dans le temps. »
En
avril suivant, paraît un article d’André Warnod, « Les artistes
musicalistes, Un groupe de peintres se constitue sous le signe de la musique »
(Comœdia, 17 avril 1932, p.3)
« Dans le désarroi apparent tout au moins où semblent être les artistes à la recherche de directives générales, c'est avec beaucoup de sympathie que peut être considérée la naissance d'un groupe formé sous le signe de la musique. Cette fois il ne s'agit plus d'association visant à des buts matériels, ses préoccupations sont plus élevées. La prépondérance de la musique dans les arts de notre époque a frappé certains artistes dans le monde entier. Un congrès s'est tenu en Allemagne dans ce sens. La musique domine notre époque, telle est la certitude acquise par des artistes toujours plus nombreux ; la peinture, en particulier, lui est, selon eux, tributaire depuis déjà longtemps. L'impressionnisme et ensuite le cubisme et le futurisme, peintures d'évocation, appartiennent au domaine musical autant que pictural. Des groupements d'artistes musicalistes existent dans d'autres pays. »
Il s’agit de présenter le manifeste signé par plusieurs peintres, Henri Valensi, Charles Blanc-Gatti, Gustave Bourgogne et Vito Stracguadaini. Après avoir rappelé que « sous le même nom de peinture, l'art de s'exprimer par des lignes et des couleurs fut très divers, depuis la plus haute antiquité », ceux-ci affirment que « Pour que la peinture se survive dans cette tradition d'enregistrer par leur propre expression les temps du temps, il faut que les artistes, que le public, ressentent et expriment, comprennent et acceptent notre époque. Il est clair pour chacun que les caractères capitaux du début de ce siècle sont : les applications de la science et un dynamisme généralisé, lesquels entraînent ou nécessitent dans leur ordre : le rythme, l'harmonie, la synthèse, etc. Or, l'art offrant le plus, dynamisme, rythme, harmonie, science, synthèse, est la musique. »
Leur conclusion est simple : « L'art doit se musicaliser. (…) Voulant affirmer ce mouvement, né spontanément en nous avant de nous connaître et nous reconnaissant par nos œuvres qui doivent rester libres les unes des autres, pourvu que l'influence musicale les ait inspirées, nous publions ce manifeste pour convier d'autres artistes, quel que soit l'art dans lequel ils s'expriment, à s'y rallier s'ils sentent en eux le souffle de la musique animer notre époque. Nous exposerons bientôt nos œuvres et les leurs pour cette affirmation : "Œuvrer en obéissant aux lois d'inspiration et de composition de la musique, actuelle prédominante parmi, les arts." »
Louise adhère à l’association et participe au premier salon musicaliste en
janvier 1933, organisé par la galerie du journal La Renaissance.
L’exposition est accompagnée d’un catalogue qui n’a, hélas, pas été numérisé
mais dont voici la très moderne couverture.
« Ce groupe, qui se présente sous le patronage d'un imposant comité
d'honneur, - dont d'ailleurs je fais partie, ayant à cœur de soutenir toutes
les recherches qui me paraissent sérieuses - prétend apporter dans l'art une note nouvelle. L'expression est de circonstance, puisqu'il s'agit de musique.
Mais je n'ai pas attendu la naissance de ce groupe de musicalistes pour
éprouver des sensations d'harmonie musicale devant un tableau. (…) C'est ainsi que
Klausz s'affirme tout à fait romantique dans sa Damnation de Faust, que
Mlles Reine Cimière et Louise Janin se montrent symbolistes. (Paul
Sentenac, « Galerie de "La Renaissance", II- Les musicalistes », La
Renaissance, 1er mars 1933, p.22)
On sait que Louise y présente L‘idéogramme de la vie et de la mort, dont je n’ai pas trouvé trace.
A l’occasion du Salon des
Indépendants de l’année suivante, Louise expose une toile de 1925, Drame
oriental (voir supra) et Ballet – Manhattan, où l’on distingue des
danseurs parcourant une frise géométrique, une œuvre « d’esprit
décoratif » selon Georges Turpin (La Griffe, 15 février
1934, p.1)
Prudent, le rédacteur d’Hebdo se borne à assurer qu’« il nous entraînerait bien au-delà de cette page de donner même une brève idée de la théorie "musicaliste". Au demeurant, ses adeptes ne cherchent point leurs modèles dans le Deuxième Univers, mais enfin, ils ne se satisfont plus du Premier. Cela donne des tableaux extraordinaires, dont le point de départ est une notion abstraite de lignes en mouvement et le point d’arrivée, hésitant encore - ce qui, sans doute, importe surtout, importe uniquement, lorsqu’il s’agit d’art - de la Beauté, de l’Enchantement. » (André Arnyvelde, Hebdo, 9 mars 1934, p.18)
Nous
voilà bien avancés !
A l’occasion du second Salon des musicalistes, qui se tient en avril, Georges Turpin, qui s’est beaucoup intéressé au sujet, déclare que Louise est « la plus éblouissante décoratrice du groupe (…) avec une "impression de motif sonore" : le jeune Prince et la jeune Princesse. » (Georges Turpin, « Le 2e Salon des Artistes Musicalistes à la Galerie Bernheim jeune » La Griffe, 6 avril 1934, p.14)
Ceci étant, Louise n’a pas abandonné la peinture figurative. Elle participe à une exposition itinérante dans un train, parti de la gare Saint Lazare. « Des toiles ont été acquises par des amateurs et par des municipalités pour leurs musées des Beaux-Arts. Partout l’accueil a été charmant. Il faut espérer que sur le parcours qui lui reste à faire avant son retour à Paris, le Salon Roulant de la C. T. I. rencontre encore même compréhension, même enthousiasme qu’au Mans, Rennes, Morlaix, Brest, Quimper et Vannes. (…) Les principaux Salons parisiens y ayant des représentants, on trouvera au long des cimaises de ses six wagons des tableaux, sculptures et objets d’art décoratif de toutes techniques et esthétiques, de toutes tendances artistiques, car chacune des écoles modernes y est défendue par des hommes de talent. (…) Le panneau de Louise Janin intitulé Celui qui règne en Atlantide, vous apportera une vision décorative très neuve. » (Georges Turpin, « Le salon roulant de C.T.I. ou le Train-Exposition des Artistes », La Griffe, 5 août 1934, p.15)
Ses autres toiles de la période confirment cette impression de recherche in progress dans un monde dont les caractéristiques sont essentiellement sous-marines, comme ces plantes qui ressemblent à des algues…
…
et cette Fantaisie, combat à mort entre un poulpe et un scaphandrier,
sous le regard mi- intrigué, mi-inquiet de deux sportifs musclés à la position
symboliste… (je dois avouer ne pas très bien saisir la signification de la
guérite encadrée par deux autres scaphandriers armés de bâtons.)
Valensi,
lui, a déjà adopté une expression abstraite beaucoup plus radicale.
Le
compte rendu succinct que j’ai trouvé sur la « salle des
musicalistes » au Salon des Indépendants de 1935 indique que Louise y a
présenté Epaves et courants. (Georges Turpin, « Le 46e
Salon des Indépendants », Journal du Loiret, 18 février 1935, p.4)
A l’occasion du Salon des musicalistes de l’année, le même Georges Turpin évoque : « Mme Louise Janin, dont le graphisme décoratif est toujours d'une belle intelligence et qui musicalise les paysages ou les figures de nymphes quand elle n’oriente pas son talent vers un art abstrait décoratif qui doit à l’imagerie persane et à l’enluminisme médiéval » (« Le troisième salon des artistes musicalistes », La Griffe, 4 août 1935, p.14)
L’année suivante, aux Indépendants, Louise expose Monde inconnu et Mort rituelle, où un jeune homme nu franchit les marches de son supplice, symbolisé par un prêtre le couteau à la main, dans une atmosphère rougie de sang, dont l’inspiration maya est soulignée par une frise à la base du tableau. On s’attendrait à l’évocation d’un rythme lancinant, j’y vois davantage, pour ma part, les volutes de la drogue qui anéantit la volonté du supplicié…
Louise
participe aussi à l’exposition des Femmes artistes modernes de 1935, où Georges
Turpin a aimé son « esprit inventif » et ses « compositions si
curieusement décoratives » (« Exposition des femmes artistes modernes
», La Griffe, 29 mars 1936, p.16)
Un nouveau texte de Louise, « Vers le rythme universel », est publié par Sud Magazine en novembre 1936 et si elle n’expose pas aux Indépendants de 1937, c’est peut-être qu’elle n’a pas manqué d’autres occupations :
« Peu de "groupes" ont une vie aussi intense que nos musicalistes. En 1936, ils n’ont pas eu moins de six Expositions en Europe. Déjà, ils avaient exposé avec grand succès au dernier Salon des Indépendants où le public parisien apprécia beaucoup la "Salle des musicalistes". Au printemps, ils eurent trois manifestations en Hollande. La Haye et Rotterdam dans leurs plus belles galeries, Amsterdam, dans son Musée municipal, ont donné asile à leurs œuvres et les éloges de la presse hollandaise y firent affluer un nombreux public. Durant l’automne, les musicalistes ont exposé au "Salon National" de Budapest, à l’Ecole des Arts appliqués de Bratislava, au Musée des Arts décoratifs de Brno.
Ce furent donc de belles expositions et la presse de ces pays, en de longs et judicieux articles, de même que les Hollandais, les Hongrois et les Tchèques qui ont admiré les 130 œuvres exposées, ou assisté aux 34 conférences faites par le président de ce groupe, le peintre Henry Valensi, ont unanimement rendu hommage à la valeur de nos artistes musicalistes. (…) Notons aussi l’important envoi de Louise Janin, du belge Servrauckx, dont les œuvres remplissaient une salle à Budapest. (…) Voilà la pléiade d’artistes, et nous ne pouvons les citer tous, dont les œuvres se mêlaient à celles, importantes et très estimées, qu’exposait également Valensi. » (« Les artistes musicalistes à l’étranger », Les Nouvelles de l'Exposition, 1er mars 1937, p.4)
En mars suivant, Louise revient aux Indépendants avec deux toiles, Les Falaises et Maya, beauté nue et somnolente, protégée par une langoureuse enveloppe végétale sous-marine.
Georges Turpin en déduit que les recherches de Jeanne « s’orientent vers la décoration » (« La Griffe artistique », La Griffe, 22 avril 1938, p.8) et Yvanhoé Rambosson que « L’art abstrait conserve ses partisans dont quelques-uns font preuve d'un talent réfléchi, conscient des grands rythmes qu'ils veulent servir : MM. Valensi, Rossiné, Louise Janin, Euzet, Lempereur Haut, Edward Judd. » (Les Heures de Paris, 16 mars 1938, p.8)
A
titre d’illustration :
Quant à Henriette Chandet, elle signale L’Avatar que Louise a présenté à l’exposition des Femmes artistes modernes (« La femme de 1938 », L'Époque, 20 mars 1938, p.4) Je ne l’ai pas trouvé non plus…
De
1939 à 1947, Louise disparaît complètement de la presse française. J’ai lu
qu’elle se trouvait en Corse au moment de la déclaration de guerre et aurait
été internée dans un camp italien. Episode sans doute douloureux sur lequel je
n’ai trouvé aucune autre information mais qui pourrait expliquer l’interruption de sa
production, au cours de ces années.
En 1948, Louise est de retour à Paris. Elle vient de de s’installer dans un nouvel atelier, au 7 rue Antoine Chantin (14e) où elle restera au moins jusqu’à la fin des années 70.
Aux
Indépendants de l’année, elle expose Noce de deux onduloïdes et Ailleurs,
accompagné du sous-titre « sujet à base de formes inventées »,
sans aucune réaction dans la presse.
C’est
une autre de ses toiles qui semble
avoir attiré l’attention de la critique. Selon le commentaire du marchand, elle aurait été
présentée aux Indépendants de 1948 ce qui est, a priori, inexact. Elle conjugue
figures mythologiques et volutes musicalistes et ne me semble pas constituer
une avancée significative dans son travail…
…
beaucoup moins que cette petite Serpentine qui se trouverait dans « l’Atelier-musée
Louise Janin », un lieu qui semble avoir fonctionné rue Antoine Chantin
dans les années 2000 mais paraît avoir disparu aujourd’hui (aucun indice sur le Net).
Les
deux traces que Louise nous a transmises de ce qu’elle a pu ressentir pendant
le conflit témoignent cependant du fait qu'elle n’a pas « choisi »
le camp de la non-figuration de façon irrévocable et que son mode d’expression
dépend de ce que le thème lui évoque.
L’une s'inscrit dans sa démarche musicaliste…
… tandis que l’autre trouve sa source dans ses recherches des années 1920 :
L’année
suivante s’ouvre par une exposition à la galerie Akadémia (rue de Seine), où
Louise est en compagnie de la peintre Vera de Landchevsky : « On admirera
la science des mystérieux accords de lignes de la première de ces artistes et
la grâce émouvante des ondulations colorées de la seconde. » écrit un
certain Jean des Vignes Rouges, qui en profite pour se demander ce qu’est l’art
abstrait : « La confidence du peintre abstrait est en quelque sorte
l’aveu de sa manière de jouir des sensations colorées, lorsqu’elles ont été
enfin dépouillées des notions concrètes auxquelles les passions, les désirs,
les craintes les asservissent chez la plupart des hommes. Sous l’influence de
son exaltation intérieure, d’artiste, lui, s’est délivré de l’obsession de la ‘’vie
besogneuse’’, comme le dit si bien Maurice Pradines dans sa lucide psychologie
de l’art. Si le spectateur veut comprendre, il doit, pour son propre compte
répéter cette opération. Comprendre ici ne signifie plus rattacher l’inconnu au
connu par le truchement du raisonnement, non, il s’agit de s’arracher soi-même
à l’obsession des besoins d’adaptation, cesser de considérer la couleur comme
l’enseigne de choses comestibles, utiles ou redoutables. Compréhension, en
pareille occurrence, est synonyme de communion, de participation à un émoi, et
la preuve qu’on a compris est le plaisir qu’on éprouve. Autant dire que le
spectateur d’un tableau abstrait est invité à provoquer une mutation qui lui fera prendre
conscience d’un nouvel aspect des choses. » (« Qu'est-ce que l'Art
abstrait, son message est-il déchiffrable ? », Rolet, 7 avril
1949, p.3)
Puis, aux Indépendants de 1949, Louise montre deux toiles qui nous sont parvenues, Enchaînement et Acuités.
« Composition
dynamique de Louise Janin, aux spirales électriques et qui font montre
d’une grande science de la ligne abstraite. » (« Le Salon des
Indépendants », La Pipe en écume, été 1949, p.16)
Début
1950, un long article sur Louise paraît dans le Daily Mail :
Dans son grand panneau Rituel de l'air, du feu et de l'eau, une composition figurative produite depuis son incursion dans l'art abstrait, on distingue une qualité décorative et calligraphique tout à fait personnelle, qui découle autant de son intérêt pour les civilisations fabuleuses telles que l'Atlantide ou les Mayas que de son talent pour le motif abstrait. Ses peintures abstraites sont presque toujours des œuvres d'art, jamais purement intellectuelles ou mécaniques. L’œuvre intitulée Mystère où une colonne blanche se découpe sur des gouffres sombres d'ornement similaires à ceux vus sur les bronzes chinois anciens, montre son sens organique du dessin abstrait, dans lequel elle ne perd jamais le contact avec la nature.
Depuis plusieurs années, elle écrit principalement dans des publications artistiques américaines et françaises sur ses recherches de nouvelles formes. L'art de la musique l'a aidée dans ses recherches sur le contrepoint visible, et elle a noté le parallèle entre la note tonique dans une partition musicale et le point central dans la composition picturale.
Une étude approfondie des premières figures symboliques dans les formes grecque, chaldéenne, sino-indienne et celtique a enrichi son vocabulaire d'ornements abstraits. Sa véritable tendance semble cependant se tourner vers de grandes compositions figuratives pour fresques, et il est possible qu'elle y revienne, sa technique enrichie par ses recherches dans le motif abstrait. » (Barnett D. Conlan, « Counterpoint in paint », Daily Mail, 27 mars 1950, p.4)
Après
les Indépendants, où Louise expose Assaut et Heureuse famille…
…
elle participe au « Salon des Réalités Nouvelles, au Palais de
New-York, où n’est présenté que de l’art abstrait, avec notamment, Valensi
et Louis Gabrielli. » (Cette semaine, 21 juin 1950, p.28)
En
1951, après les Indépendants où elle montre Cantilène et Vers
l’Aventure…
Huile sur toile, 114 x 162 cm
… Louise « expose plusieurs de ses peintures précises et colorées, non figuratives, à la galerie Raymond Duncan, 31 rue de Seine. Sa technique est impeccable, et les tourbillons de couleurs vives portent des titres comme Vent d’Avril. » (« Art notes », The New York Herald tribune, 9 août 1951, p.5)
Ensuite,
elle est rejointe, dans la même galerie, par un groupe d’artiste américains, Frank
Dorsay, Raymond Duncan, Pollak et Geraldine Spencer. » (L’Echo du soir,
13 septembre 1951, p.5)
Je place ici cette petite gouache, parce que je la trouve très expressive et que les motifs me semblent proches de ce qu’elle peint à cette époque.
Le Salon des Indépendants et celui des réalités nouvelles se succèdent.
« Si Mme Louise Janin raffine dans une peinture métaphysique fort bien composée d’ailleurs, d’autres, plus sages que cette vénérable doyenne des combats d’avant-garde auxquels elle croit comme on croit au Père Noël, exécutent avec brio leurs conceptions classiques des bords de la Seine et du canal Saint-Martin. » (Jean Bouret, « La Société du Salon des Indépendants présente au public ses ténors, ses sages, ses fauves et ses fous », Le Franc-tireur, 26 avril 1952, p.5)
« Le Salon des réalités nouvelles reprend chaque année l’offensive de l'art abstrait contre l’art figuratif. Plus que le Salon de mai c’est, en effet, un salon de bataille. Aucun envoi figuratif n’y est admis. Tout au plus y souffre-t-on, et encore non sans discussion, quelques allusions discrètes à l’objet. (…) On trouvera dans cette Exposition des peintres géomètres, dont Mondrian demeure le drapeau, (…) D’autres demeurent fidèles à l’impression subjective et psychologique. (…) Puis il y a les "musicalistes", Valensi, Louise Janin qui eux aussi sont des peintres de la réalité psychologique, parfois de la réalité onirique. » (Joseph Pichard, « Les réalités nouvelles », La Croix, 3 août 1952, p.4
On
la retrouve, chaque année, aux Indépendants avec deux œuvres, qu’on connaît
parfois encore, comme en 1953, Harmonie en onduloïdes.
En 1954, alors que Louise expose, en avril, à la Galerie Lipnitsky, un nouveau mot apparaît dans les gazettes : « cosmogrammes ».
« "Il ne s’agit ni
d’aquarelles ni de gouaches. Voilà une définition toute négative, mais mon
matériel et mes procédés sont secrets … Enfin le nom que je donne à mes toiles
est plus qu’une indication : il contient mon intention d’ornementation – décoration
est devenue curieusement péjoratif - et mon humilité… dans gramme, il y a
épigramme mais aussi le très petit milligramme. Quant à son sens, vous voyez vous-même
; tout y évoque la gestation. J’ai voulu exprimer, je crois, un monde en procès
en même temps qu’inachevé". Procession d’êtres abstraits, pieuvres vertes,
masses mi-eau, mi-cartilage, Louise Janin a, devant sa peinture, des
mots étranges : symbolisme sexuel, matrice…
Elle a un regard clair, de grands pieds, un fort accent anglo-saxon. Tout cela allié à une certaine application dans l’analyse porte à croire que son seul langage est la peinture… Sans doute lui a-t-on fait entendre qu’en ce temps où les petits garçons se tuent par amour et où les tramways s’appellent Désir, il fallait des cils troubles et un peu de fange à des eaux claires. Si le visiteur voit l’œuvre sans l’auteur, il trouvera peut-être des couleurs qui débordent jusqu’au rêve, à la façon des émaux, et dans ces suggestions certaines, des départs plus inédits qu’inavouables. (F.R. « Complexes anglo-saxons à la Galerie Lipnitsky », Combat, 3 avril 1954, p.3)
Ces cosmogrammes, qui s’apparentent à des papiers marbrés, Louise en a produit des centaines, je ne vais pas tous les montrer. Il suffit de taper son nom sur Internet et ils apparaissent mais voici quelques exemples :
Louise n'expliquera que vingt ans plus tard la façon dont ils sont composés, dans un article de Leonardo. Il est essentiellement technique et s’adresse à des spécialistes, voici un extrait :
« Elle comprend la procédure suivante : d'abord, de l'eau, épaissie avec de la gomme tragacanthe, est placée dans un réservoir ou une casserole ; deuxièmement, une fine solution de cire d'abeille raffinée dans de l'essence minérale est introduite pour recouvrir toute la surface de l'eau d'une fine couche et, troisièmement, un pigment fluidisé onctueux, de préférence de l'encre d'imprimerie, bien que de la peinture à l'huile diluée à la térébenthine puisse aussi être utilisée, est déposé sur la couche. Cela provoque la fissure de la couche de cire d'abeille, l'encre reposant dans les fissures. Plusieurs dépôts d'encre de différentes couleurs peuvent être utilisés. La surface encrée peut être ensuite traitée avec des outils tels que des peignes à cheveux pour donner des motifs de palmettes, volutes, zigzags, onduloïdes et méandres libres. Les artisans gardent comme secrets de famille leurs astuces particulières pour préparer la surface encrée. La surface est désormais prête à être posée sur une feuille de papier afin de recevoir l'impression des motifs encrés sur la surface. (…)
Pour moi, en tant que personne ayant tendance à trop définir les formes, l'utilisation de variantes de la technique de marbrage a offert une leçon révélatrice de combinaison de formes avec leur fond, tranchantes et douces, chacune devenant l'autre. J'interprète les images que l'on peut ainsi produire dans un sens métaphysique, un miroir des choses, de la vie. » (Louise Janin, « Painting with variations of the marbling technique – cosmogrammes : a memoir. » Leonardo, Vol. 8, No. 4, Autumn, 1975, pp. 281-286)
L’article
est illustré de plusieurs cosmogrammes titrés, j’en ai retrouvé un :
Cependant, Louise continue à peindre et à exposer aux Indépendants. En 1955, Duo en vert et rose et Appassionata :
« Parmi
les "Musicalistes" et "Abstraits", c’est encore un disparu qui s’impose,
Francis Picabia. Près de lui Kerg, Suzanne Duchamp, Valensi, Louise
Janin laissent également un souvenir heureux dans des envois où la beauté
du rythme l’emporte sur tout autre souci. » (René Barotte, « Les
expositions », Plaisir de France, 1er juin 1954, p.69)
Dans
les années 1960, Louise paraît s’être centrée sur les compositions
musicalistes, de plus en plus éclatantes et colorées.
Parfois explicitement « musicales »…
« A
ceux qui me demanderaient : "pourquoi votre travail devient-il de plus en
plus abstrait ?", je donnerais cette réponse : "je veux capter,
cristalliser autant que l’idée plastique et imaginative le permet, le rythme
pur (le plus éloquent, ainsi que la couleur pure). Et cela nous ramène, par le
cercle mystique, aux formes souches qui ont émerveillé l’homme primitif." »
(Louise Janin, « Expression décorative », A.B.C. Magazine d’art,
avril 1928, cité in : Marie-Jo Bonnet, op.cit. p.218)
C’est l’époque où elle disparaît de la presse
française, y compris celle des années 70. Et pourtant, Louise a continué à
peindre et à créer ses cosmogrammes jusqu’à un âge avancé.
Elle a aussi participé à de nombreuses expositions en lien avec le musicalisme, notamment lors de l’hommage à Valensi au musée des Beaux-Arts de Lyon (1963), à la première rétrospective des salons musicalistes à la galerie Hexagramme (1973), à l’exposition « Qu'est-ce que le Musicalisme ? » à la Galerie Drouart, à Paris (1990) et a été honorée en 1993 par la galerie 1900-2000 : « Louise Janin fête ses cent ans » (dont le catalogue n’est plus consultable qu’en bibliothèque).
Louise
Janin est morte le 26 juillet 1997, à Meudon-la-Forêt, où elle repose au
cimetière de Trivaux.
Et depuis ? A ma connaissance, aucune autre exposition n’a eu lieu en France depuis son décès et si Louise a été l’une des « 9 Women, 20th Century » en septembre – octobre 2025 à la galerie Nagas de New York, avec Pacita Abad, Leonora Carrington, Leonor Fini, Mary Abbott, Amaranth Ehrenhalt, Elisabeth Fuss-Amoré, Jennie Lewis et Grace Pailthorpe, cet hommage s’adressait autant à sa féminité qu’à son art.
Voir
les œuvres de Louise n’est pas facile non plus : le musée de Meudon en conserve
une, les autres sont toutes au musée franco-américain de Blérancourt. Quant aux
grands musées américains… ils n’en possèdent aucune.
Mais
j’ai trouvé une exposition qui va commencer bientôt, à Londres, peut-être les
prémices d’une redécouverte de cette artiste attachante mais un peu
inclassable, ce qui n’est jamais un atout pour trouver sa place dans l’histoire de l’art…
*
N.B : Pour voir d’autres notices de ce blog, si elles
n’apparaissent pas sur la droite, vous pouvez cliquer sur « Afficher la
version Web » en bas de cette page. Et si vous souhaitez laisser un
commentaire, c’est aussi en bas de page.















































Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire