lundi 6 juillet 2026

Elisabeth Jane Gardner (1837-1922)

 

William Bouguereau (1828-1905)
Portrait d’Elisabeth Jane Gardner – 1879
Huile sur toile, 46 x 38 cm
Collection particulière

Elisabeth Jane Gardner est née le 4 octobre 1837 à Exeter, dans le New Hampshire. Elle est l’avant-dernière des cinq enfants de George Gardner, descendant d’une longue lignée de colons débarqués en Nouvelle-Angleterre à la fin du XVIIe siècle. Un siècle plus tard, sa famille s’est établie à Exeter où le grand-père d’Elisabeth était un modeste quincailler, activité reprise par son père. Sa mère, Jane Lowell Gardner, originaire de Portland (Maine), était fille d’un capitaine de la marine marchande. Elisabeth a eu deux frères ainés. L’un est mort pendant l’enfance, l’autre, John, a repris à l’âge adulte l’entreprise familiale. Elisabeth a eu aussi deux sœurs, son aînée Cordelia vivait en Californie ; la plus jeune, Maria, est restée à Exeter et, comme son frère John, a été destinataire des nombreuses lettres d’Elisabeth (pas moins de 385 au total !).

C’est grâce à ces lettres qu’on peut retracer sa vie et surtout le contexte de son existence parisienne. Elles ont été classées et analysées dans une étude à laquelle je me suis abondamment référée pour écrire cette notice (Charles Pearo, Elizabeth Jane Gardner: Her Life, Her Work, Her Letters, Mémoire de maîtrise, Department of Art History, McGilI University, Montreal, Canada, July 1997).

On connaît même l’adresse de sa maison natale qui existe encore aujourd’hui ! (cliquer sur les images pour les agrandir)

 

12 Front Street, Exeter
Maison natale d’Elisabeth Gardner


On sait aussi que la jeune Elisabeth était une élève brillante bien que sa conduite n'ait pas toujours été « exemplaire », selon le directeur de l’Exeter Female Academy où la jeune femme a étudié jusqu’à ses dix-sept ans. Sans doute était-elle un peu trop vive…

En 1854, elle est admise au Lasell Female Seminary à Auburndale, Massachusetts, dont la liste des cours fondamentaux ferait frémir les adolescents d’aujourd’hui : physiologie, botanique, chimie, philosophie, astronomie, géologie, sciences morales, logique, éléments de critique, trigonométrie, géométrie, latin et langues modernes (français et allemand en ce qui la concerne). A cela s’ajoutaient les deux enseignements visant à donner aux jeunes filles « une vie et une éducation gracieuses », à savoir musique et arts plastiques.

Le dessin et la peinture étaient enseignés par une jeune femme, Imogene Robinson (vers 1824-1908), qui avait précédemment étudié pendant deux ans à Düsseldorf.

Mais, en 1856, la jeune Imogene est nommée professeur d’art à la School of Design and Academy of Fine Arts de Worcester, dont elle devient rapidement la directrice. Vers 1860, Elisabeth, qui a fini son cycle d’étude à Auburndale, la rejoint comme directrice adjointe et responsable du département d’anglais et de lettres classiques. Et même si les deux jeunes femmes ont l’habitude de converser en allemand, Elisabeth prend, à cette époque, un nombre conséquent de cours particuliers de « conversation française ».

Elisabeth commence à peindre et deux de ses toiles de la période, Roses and Catalpas et le Portrait de Charles W. Upham se trouvent au Peabody Essex Museum de Salem, lequel ne les montre pas…

C’est probablement à l’été 1864 - c’est-à-dire en pleine guerre de Sécession américaine - qu’Elizabeth et Imogene partent ensemble pour l'Europe. La première lettre de l'artiste à sa famille, postée de Paris, est datée du 19 septembre 1864. L’objectif d’Elisabeth est clairement de compléter sa formation artistique et de vivre en exécutant des copies d’œuvres dont les Américains, encore dépourvus de collections anciennes, étaient particulièrement friands. Une activité à laquelle elle s’est déjà entraînée lors de ses études.

Pour autant, la démarche des deux jeunes femmes est assez inhabituelle, la plupart de leurs compatriotes restant encore attachés à un « art vraiment américain ». Aujourd’hui, on évalue le nombre d’artistes américains installés à Paris dans les années 1860 à quatre-vingt-cinq seulement.

Pour avoir une idée de la déconnexion entre les scènes artistiques françaises et américaines, on peut se référer à la liste des médailles octroyées à l’Exposition universelle de Paris en 1867 : la France reçoit trente-deux médailles, dont des médailles d'honneur pour Meissonier, Cabanel et Gérôme, les peintres académiques en vogue ; les Etats Unis n’en reçoivent qu’une seule, d'argent, remise à Frederic E. Church pour Niagara, alors considérée comme une référence pour les Américains :

 

Frederic E. Church (1826-1900)
Niagara – 1857
Huile sur toile, 101,6 x 229,9 cm
National Gallery of Art, Washington D.C.


Pour ne pas montrer une nouvelle fois, la sempiternelle Naissance de Venus de Cabanel, je choisis un Meissonier dans la liste des sept toiles qu’il a présentées à l’Exposition. Ceci pour rappeler que la période n’était pas la plus propice aux innovations artistiques, du moins en ce qui concernait l’art « officiel »…

 

Ernest Meissonier (1815-1891)
1814 Campagne de France– salon de 1864
Huile sur bois, 51,5 x 76,5 cm
Musée d’Orsay, Paris

Dans l’immédiat, Elisabeth doit trouver un atelier pour étudier et elle réalise que, sans connaissances ni appuis, cela risque d’être un peu plus compliqué que prévu. Mais elle commence, vaillamment, à se rendre au Louvre ou au musée du Luxembourg, pour exécuter des copies pour lesquelles elle sait pouvoir trouver des amateurs américains.

L’une des premières copies qu'elle évoque dans ses lettres concerne Une mendiante, exposée au Luxembourg. C’était peut-être cette toile de Merle, arrivée au musée en 1861.

 

Hugues Merle (1823-1881)
Une mendiante – Salon de 1861
Huile sur toile, 110,5 x 80 cm
Musée d’Orsay, Paris


Assez rapidement, pourtant, Elisabeth parvient à se faire accepter dans l’atelier de Jean-Baptiste Ange Tissier, portraitiste et orientaliste distingué qui n’a jamais mis les pieds en Afrique…

 

Ange Tissier (1814-1876)
Une Algérienne et son esclave – 1860
Huile sur toile, 130 x 97 cm
Musée du Quai Branly, Paris


Elisabeth ne l’admire pas plus que de raison (« le dessin est son fort, mais sa couleur est mauvaise ») mais elle n’a pas le choix. Elle passe son premier hiver parisien à travailler chez lui et apprécie ses premières séances de dessin d’après modèle. Au cours de la même période, Imogene prend quelques cours avec Thomas Couture (1815-1879), très admiré par les Américains de Paris.

Elisabeth n’a pas perdu ses bonnes habitudes : elle s’inscrit à un cours de philosophie à la Sorbonne et trouve, début 1865, un atelier qu’elle partage avec d’autres jeunes femmes qu’elle ne nomme pas mais dont elle évoque la gaité. Son occupation principale reste la copie d’œuvres.

On en connaît une, reproduite en 1866. Voici l’original, acquis par l’Etat en 1831 pour le musée du Luxembourg  où il était exposé :

 

Paul Delaroche (1797-1856)
Les enfants d’Edouard – 1830
Huile sur toile, 181 x 215 cm
Musée du Louvre, Paris

 

Et voici la copie d’Elisabeth :

Édouard, prince de Galles, et Richard, duc d'York, à la Tour de Londres – 1866
Huile sur toile, 90,1 x 105,4 cm
Collection particulière (vente 2023)


C’est l’année suivante qu’Elisabeth commence à prendre des cours chez Hugues Merle, peintre de genre à la mode, notamment auprès du public américain qui est en train de faire sa fortune.

Les deux amies viennent d’emménager dans un nouvel atelier, 2 rue Carnot. Surprise, William Bouguereau, qui vient d’épouser son modèle Nelly Monchablon, habite au 3 de la même rue, laquelle se trouvait à l’époque aux limites ouest de l’actuel 17e arrondissement.

Il est donc assez probable qu’Elisabeth et Bouguereau se connaissent depuis cette date, d’autant que Merle et Bouguereau ont le même marchand, Paul Durand-Ruel.

Elisabeth expose pour la première fois au Salon de 1868. Elle est elle-même surprise de constater que les deux tableaux qu’elle a présentés ont été acceptés par le jury. Il s’agit de Trois amis et d’une nature morte. Elisabeth et Mary Cassatt (voir sa notice) sont les deux seules Américaines à exposer au Salon cette année-là. Elisabeth en est très fière : « Je sais que vous serez tous contents pour moi. Cela me donne à la fois une place parmi les artistes étrangers et augmente la valeur de ce que je peins. Je viens de recevoir 400 $ en or pour l'un des tableaux, et je les ai presque dépensés » écrit-elle à sa sœur Maria, le 25 mai 1868. Elle expose l’année suivante Retour de chasse, puis rentre à Exeter, probablement pour échapper à la guerre franco-prussienne. Bien lui en a pris : l’immeuble de la rue Carnot était proche d’une poudrière qui explose pendant la guerre. Toutes ses toiles sont détruites.

C’est aux Etats-Unis qu’Elisabeth peint sa Psyché de 1870 (très mal photographiée par le musée)

 

Psyché – 1870
Huile sur panneau de bois, 35,5 x 26,6 cm
Farnsworth Art Museum, Rockland, Maine


C’est probablement aussi aux Etats-Unis qu’elle fait réaliser sa carte de visite.

 

Photographe inconnu
Elisabeth Gardner vers 1870
Photographie de carte de visite
Source : Sotheby’s

En 1869, Imogene s’est mariée, mais elle revient à Paris avec Elisabeth qui s’installe dans un nouvel atelier, au 73 rue Notre-Dame-des-Champs, juste à côté de chez William Bouguereau qui vit au 75 de la même rue.

A une période qu’on ne connaît pas exactement, Elisabeth va étudier à la Manufacture de Tapisseries des Gobelins.

Elle constate qu’aucune femme n’a jamais demandé à assister aux cours qui sont pourtant gratuits. Alors elle tente sa chance, en se souvenant d’une peintre qu’elle admire : Rosa Bonheur. Comme elle, elle va demander à la préfecture de police de Paris la permission de porter un costume d’homme. Ayant reçu un accord, elle se rend aux cours en pantalon, cheveux courts. Personne ne lui dit rien. « Je n'ai jamais ressenti la moindre gêne. Les élèves ont été très courtois. Je n'ai jamais été remarquée dans les rues de Paris et je changeais toujours de costume en rentrant chez moi », racontera-t-elle plus tard.

Au cours des premières années 1870, l’énergie d’Elisabeth est principalement centrée sur sa clientèle américaine. Elle se démène pour trouver des touristes de passage afin d’exécuter les portraits qu’ils rapporteront chez eux à leur retour. Elle participe au Salon chaque année, sans beaucoup de résultats en termes de notoriété. Elle est encore très proche d’Hugues Merle puisqu’elle passe l’été 1873 à Etretat avec lui et sa famille, peut-être parce qu’Imogene a fini par rentrer retrouver son mari.

C’est probablement en 1876, lorsque Julian ouvre sa première classe pour femmes, qu’Elisabeth rejoint son académie où enseigne Bouguereau. En 1877, lorsqu’elle expose Ruth et Noémie, le catalogue du Salon mentionne pour la première fois ses nouveaux professeurs, William Bouguereau et Jules Lefevre (dont vous connaissez sûrement La Vérité, sortant nue du puits, un miroir à la main !).

 

Ruth et Noémie – 1877
Reproduction en héliogravure sur papier vergé
Collection particulière


Ruth et Noémie sera aussi exposé à l’Exposition universelle de 1878, au sein des œuvres américaines, mais la toile est placée au-dessus d’une porte où personne ne la remarque, à la grande fureur d’Elisabeth. Au Salon de 1878, elle envoie Moïse exposé sur le Nil qui ne retient pas l’attention non plus…

 

Moïse dans les roseaux – 1878
Huile sur toile,125,1 x 88,3 cm
Collection particulière (vente 2013)

L’année suivante, Elisabeth tient sa revanche. Ses marchands, Noyes & Blakeslee, montent pour elle une petite exposition à Boston – où elle vend Ruth et Noemie – puis à Glasgow. Au Salon, elle expose A la fontaine et, enfin, non seulement son tableau est reproduit dans le catalogue illustré du Salon mais il obtient également une mention honorable. Pour Elisabeth, la fierté est d’autant plus grande qu’elles ne sont que deux femmes à être ainsi distinguées au Salon.

 

A la Fontaine
Huile sur toile, 91,4 x 61cm
Publié in : Catalogue illustré du Salon de 1879, p.58
Ludovic Baschet, Paris, 1879
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France


Comme le tableau semble avoir disparu, j’en montre un autre de l’année suivante, La Confidence. Le thème du « secret » (que les femmes seraient incapables de garder) est un peu rebattu, Merle et Bouguereau l’ont tous deux interprété : il fallait vendre et ce type de sujet, facile à décrypter par le grand public du Salon, répondait parfaitement aux attentes du « marché » !

 

Hugues Merle (1823-1881)
Les femmes et le secret – 1867
Huile sur toile
Localisation inconnue


William Bouguereau (1825-1905)
Le Secret – 1876
Huile sur toile, 130,8 x 97,2 cm
The New York Historical Society


Elisabeth Jane Gardner (1837-1922)
La Confidence – 1880
Huile sur toile, 172,7 × 119,7 cm
Georgia Museum of Art, Athens, Georgia

Je remarque simplement que la version d’Elisabeth – quoiqu’assez proche de celle de Bouguereau – exprime une intimité entre les deux femmes que les deux autres œuvres ne suggèrent pas.

1879 est aussi l’année où Elisabeth se fiance avec Bouguereau, dont l’épouse est décédée de la tuberculose deux ans auparavant. Ils envisageaient d’abord de se marier mais il semblerait que la mère et la fille du peintre aient été tellement scandalisées par ce projet qu’il fut prestement abandonné. Elisabeth s’en explique en ces termes :

« Et maintenant, à propos de mes fiançailles (…) Je ne t’ai rien dit tout de suite car je n’avais pas prévu de me marier pour l’instant et je voulais t’épargner toute anxiété. J’ai beaucoup d’affection pour M. Bouguereau et il m’a donné toutes les preuves de sa dévotion envers moi. Aucun de nous ne souhaite être marié pour l’instant. Je suis habituée à ma liberté depuis longtemps. Je commence à atteindre une part du succès pour lequel j’ai tant lutté, il est ambitieux pour moi autant que je le suis pour moi-même. (…) Il a une mère inquiète qui n’est plus très jeune, 78 ans je crois. Elle a un tempérament irritable et tyrannique et je sais qu’elle a causé beaucoup de problèmes à sa première épouse. (…) elle a toujours vécu avec lui et je n’aurais jamais la conscience tranquille si j’étais la cause d’un quelconque changement. Peut-être suis-je égoïste, mais ma vie ici n’a pas été sans difficultés et l’une de mes motivations les plus fortes pour persévérer a été l’espoir d’aider mes proches. Jusqu’à présent, j’ai été impuissante, mais je pense que l’avenir s’annonce prometteur. Je n’ai aucune objection à ce que les gens sachent que nous sommes engagés sans envisager davantage pour le moment. Le fait que je préfère encore travailler est une excuse suffisante. (…) Mes amis ici ont tous été adorables et discrets. Ils (…) considèrent que des personnes de notre âge et de notre position peuvent gérer leurs affaires privées comme elles l’entendent… » (lettre à Maria Gardner, 8 juin 1879)

Il a 54 ans et elle 42, ils ont en effet l’âge de décider de leurs vies. Bouguereau, lui, peint le portrait d’Elisabeth que j’ai placé en exergue et son autoportrait, de même format.


William Bouguereau (1825-1905)
Autoportrait – 1879
Huile sur toile, 46 x 38 cm
Musée des Beaux-Arts de Montréal


Au Salon de 1880, Elisabeth expose deux œuvres, Priscilla la puritaine et Le bord de l’eau. Priscilla, reproduite dans le catalogue, est aussi le premier tableau d’Elisabeth à apparaître dans la presse française, sans plus de commentaire mais on sait que le tableau a été exposé à la National Academy of Design de New York, en 1881.

 

Publié in : L’Univers illustré, 12 février 1881, p. 100 
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France


Après 1881 où elle expose Loin du pays, un tableau aujourd’hui disparu, c’est Daphnis et Chloé, du Salon de 1882, qui lui vaut un premier commentaire, dans un guide du Salon. Le tableau, reproduit dans le catalogue illustré, l’est aussi dans La Presse du 12 mai 1882, en première page.

 

Daphnis et Chloé – 1882
Huile sur toile, 180 x 115 cm
Collection particulière
Publié in : Catalogue illustré du Salon de 1882, p.183
Ludovic Baschet, Paris, 1882

 

« Elisabeth Gardner : De la grâce et du savoir dans Daphnis et Chloé ; un vrai Bouguereau. » (Louis Enault et Charles de Feir, Guide du Salon de 1882, A. Chérié édit., Paris, 1882, p.14)

L’antienne « c’est un Bouguereau » ne fait que commencer. Elle n’est pas complètement infondée mais Elisabeth n’y attache aucune importance. Elle ne pense qu’à une chose : vendre, de plus en plus cher, pour subvenir à ses besoins qui restent modestes et, surtout, envoyer de l’argent à sa famille, assez désargentée. Elle le dit et l’écrit sans aucune gêne :

« Je pense que mes perspectives sont très prometteuses. Ma carrière à Paris a été très coûteuse et j'ai parfois fait des erreurs et rencontré des déceptions, mais ces deux dernières années, j'ai clairement progressé, et non seulement j'ai payé facilement toutes mes dépenses mais aussi supprimé certaines anciennes obligations. Maintenant, je devrais gagner encore plus et avoir un peu plus pour ceux que j'aime. Je ferai de mon mieux. » (Lettre à John Gardner, 12 avril 1880)

Et il faut bien dire que, si elle ne convainc qu’assez moyennement la critique française, elle est de plus en plus adulée dans son pays : en 1883, son envoi au Salon suscite ce commentaire : « Miss Elisabeth Gardner, une des Reines de l’Art, a envoyé une toile d’un mérite des plus élevés », La Captive. » (« Americans in Europe, by an American », Galignani's messenger, 22 mars 1883, p.3)


La Captive – 1883
Huile sur toile, 172,7 x 119,4 cm
Collection particulière (vente 2019)
Publié in : Catalogue illustré du Salon de 1883, p.27
Ludovic Baschet, Paris, 1883


Elisabeth vend très bien sa production aux Etats-Unis, grâce à ses deux marchands fidèles. C’est pourquoi l'on trouve, dans les collections américaines, des œuvres qui n’ont probablement jamais été vues en France.

Ainsi, par exemple, ces deux toiles dont le thème a été explicitement commandé par un acheteur américain, pour être exposées en pendant :


Avant les fiançailles – 1882
Huile sur toile, 114,3 x 79,4 cm
Collection particulière (vente 2012)

Après les fiançailles – 1882
Huile sur toile, 114,3 x 79,4 cm
Collection particulière (vente 2012)

(On pourrait presque y voir un résumé de la vie affective d’Elisabeth dont les « fiançailles » n’arrivent qu’à l’âge des cheveux blancs.)

Ou encore cette nouvelle variation sur le thème de l’oiseau, ici posé sur le rebord d’une fenêtre et qu’observent une mère et ses enfants. Elisabeth adorait les oiseaux et avait installé une immense volière dans son atelier.

 

Ne bougez pas – vers 1883
Huile sur toile, 117,3 × 78,9 cm
Philbrook Museum of Art, Tulsa, Oklahoma

Il serait d’ailleurs inexact de dire qu’elle ne plaît à personne car elle rencontre les suffrages de tous ceux qui apprécient la peinture académique, qui tient la première place au Salon. En regardant le catalogue, on en viendrait presque à oublier qu’il y a déjà dix ans que la première exposition impressionniste a eu lieu (chez Nadar en 1874) quand Elisabeth expose La Coupe improvisée, au Salon de 1884 :

 

La coupe improvisée – vers 1884
Huile sur toile, 150,4 x 106,2 cm
Collection particulière (vente 2016)
Publié in : Catalogue illustré du Salon de 1884, p.81
Ludovic Baschet, Paris, 1884

« Une jeune femme, venue au monde trop tard pour ramasser l’écuelle de Diogène, a assemblé ses mains et donne ainsi à boire à sa petite sœur l’eau claire du ruisseau. Cet aimable groupe est traité avec le charme de couleur imposé par le sujet. Il y a du Bouguereau dans cette page harmonieuse. » (Jean Alesson, « Salon de 1884 », La Gazette des femmes, 25 mai 1884, p.75)

A partir du milieu des années 1880, l'inspiration d'Elisabeth paraît être centrée sur un thème unique : la paysannerie fantasmée. De jolis enfants, des jeunes filles charmantes et gracieuses, dont les activités se déroulent au milieu d’animaux bien propres …


Un coin de ferme – 1885
Huile sur toile, 170 x 87,6 cm
Collection particulière (vente 2023)
Publié in : Catalogue illustré du Salon de 1885, p.73
Ludovic Baschet, Paris, 1885


… et d’une nature presque sans danger, sauf quand on est imprudent(e) :


L’imprudente – 1886
Huile sur toile, 104,1 x 138,4 cm
Collection particulière (vente 2007)


Ce tableau a été présenté au Salon de 1886 dont je n’ai pas trouvé le catalogue illustré. Je ne sais pas s’il y était reproduit. Il donne lieu à une critique sans pitié : 

« Mme Élisabeth Gardner, l'imprudente élève de M. Bouguereau, a pastiché avec tant d'habileté la manière du célèbre professeur, qu'elle méritait, à mon sens, cette année, bien plus que M. Jules Lefebvre, la médaille d'honneur. L'Imprudente est, à coup sûr, une des confiseries les plus subtiles et les plus déconcertantes qui soient sorties de cet atelier parfumé. D'après les prix fantastiques qu'atteignent, dit-on, en Amérique, les tableaux du grand artiste, Mme Élisabeth Gardner n'a plus qu'à se laisser aller. La fortune est au bout. » (Paul de Labrosse, « Notes sur l’art », Revue illustrée, 1er juin 1886, p.616)

La critique américaine, elle, est séduite : « Le tableau de Mlle Elizabeth Gardner est, je pense, une grande amélioration par rapport à toutes ses œuvres précédentes. Cette talentueuse femme est l'une des meilleures peintres américaines à l'étranger. Elle appelle son œuvre L'Imprudente mais, comme cela ne transmet pas exactement son idée aux esprits anglais, elle la qualifie aussi de  "Trop aventureuse". (…) C'est un tableau d'une grande qualité artistique, bien composé et qui montre toute cette force de couleur et de dessin, qui, si l'artiste avait eu ce qu'elle méritait, lui aurait valu depuis longtemps des médailles du jury du Salon. » (« Salon of 1886, The Great French Art Exhibition », Boston Herald, 28 avril 1886)

Tout cela n'émeut pas excessivement Elisabeth qui déclare, à propos de ce tableau : « je pense que le N.Y. Times me donnera un avis favorable. Le correspondant actuel du Herald [à Paris] n'aime pas mon style, mais je ne le changerai pas pour lui plaire ! » (Lettre à Miriam Gardner, 18 mars 1886)

Et elle n'a pas tort puisque, l’année suivante, elle remporte sa première médaille – de 3e classe – grâce à La Fille du fermier, de grandeur naturelle (et sa collection de petites poules !).

 

La fille du fermier – vers 1887
Huile sur toile, 170,2 x 97,5 cm
Collection particulière (vente 2010)
Publié in : Catalogue illustré du Salon de 1887, p.281
Ludovic Baschet, Paris, 1887


Elisabeth est d’autant plus ravie qu’elle attend cette distinction depuis longtemps.

« Je me hâte de vous écrire car je sais que vous partagerez mon bonheur. Le jury m'a décerné cet honneur avec une majorité très flatteuse - 30 voix sur 40 - (…) et aucune femme américaine n'a jamais reçu de médaille auparavant. Vous penserez peut-être que j'accorde plus d'importance qu’il n’est raisonnable à une chose aussi insignifiante, mais cela fait une telle différence dans ma position ici, comme entre celle d'un officier et celle d’un simple soldat. (…) Monsieur Bouguereau est très heureux de mon succès. Il est, comme d'habitude, président du jury, c'est sa grande impartialité qui l'a longtemps maintenu en fonction. Il a toujours dit que je devais réussir par mon propre mérite et non par son influence. Je dois répondre à près d'une centaine de lettres de félicitations. » (Lettre à John Gardner, 30 mai 1887)

Viennent ensuite les Deux mères de famille du Salon de 1888 :


Deux mères de famille – 1888
Huile sur toile, 77,5 x 74,3 cm
Collection particulière (vente 2023)
Publié in : Catalogue illustré du Salon de 1888, p.104
Ludovic Baschet, Paris, 1888
Et Paris illustré du 10 novembre 1888, p.711

Souvent reproduit, le tableau illustre également la notice d’Elisabeth dans le fameux Femmes peintres du monde, de Walter Shaw Sparrow, (Londres, The Art & Life Library, 1905), sous le titre Amour maternel.

Puis, Elisabeth montre au Salon de 1889, Dans le bois, où trois petites filles sont en arrêt devant un nid d’oiseau et un Portrait de bébé que je n’ai pas trouvé.


Dans le bois – 1889
Huile sur toile
Collection particulière
Publié in : Catalogue illustré du Salon de 1889, p.273
Ludovic Baschet, Paris, 1889

Le « dessin original » d’Elisabeth Gardner est publié dans L’Art et la mode du 1er juin 1889 (p.319) et dans L’Illustration du 22 mars 1890, en page de couverture, sous le titre Le nid.

A nouveau, les appréciations sont, pour le moins, contrastées :

Mme Elisabeth Gardner, Dans le bois. S’assimile la manière de M. Bouguereau avec un talent hors ligne. (Ernest Hochedé, « Le Salon », La Cocarde, 1er mai 1889, p.2)

« Ne sortons pas d’ici sans avoir fait nos dévotions devant ce Bouguereau qui n’est pas de Bouguereau, mais bien d’Elisabeth Gardner. Au moins celle-ci ne s’en cache pas, elle est une émanation servile de Bouguereau, qui tient de la démence. » (Raoul Ponchon, « Salon de 1889 », Le Courrier français, 12 mai 1889, p.8)

« Dans le Bois, de Mlle Elisabeth Gardner, avec cette manière fine, lisse et porcelainée de son maître Bouguereau, mais accompagnée d’une grâce toute féminine ; son petit portrait d’enfant à genoux est un vrai bijou. » (Deuzen, « Salon de 1889 », L'Art et la mode, 1er juin 1889, p.322)

« (…) il y a, par exemple, de réelles qualités, M. Bouguereau ne le nierait pas, dans les deux envois de Mme Elisabeth Gardner, son élève, dont Dans les bois présente quelques détails charmants et gracieux. » (Alexis Villedieu, « A travers les salles », Journal des artistes, 23 juin 1889, p.197)


A l’Exposition universelle de 1889, Elisabeth a envoyé La fille du fermier, qui lui avait porté chance au Salon de 87. Mais la critique l’éreinte joyeusement :

« Mlle Elisabeth Gardner dessine à merveille mais elle a pris à son illustre maître Bouguereau tous ses défauts, sans lui emprunter ses qualités. La couleur est d’un fade désespérant ; je n’ai jamais vu de fille de fermier ou d’enfants de la campagne avec un teint pareil à celui qu’elle leur attribue : un teint de crème de lys Oriza, Faye, Violet et autres parfumeurs réunis. » (Henri Dac, « Revue de l’Exposition », Le Monde, 7 octobre 1889, p.1)

« Ce ne sont pas précisément des Bretons que peint Mme Elisabeth Gardner, mais ce sont des paysans, ou, pour mieux dire, des paysannes, car elle prend généralement des modèles du sexe auquel elle appartient elle-même. La Fille du fermier, qu’elle expose, ne manque point de charme, elle a même de l’élégance, un peu rustique il est vrai, mais assez pour faire voir que son père est un fermier à l’aise, puisqu’il a pu l’envoyer en pension. » (L'Exposition chez soi : 1889. Partie 1, L. Boulanger, Paris, 1889, p.659)

La tension ne redescend pas avec Les Bulles de savon, exposé au Salon de 1891.

 

Les Bulles de savon – 1891
Huile sur toile, 162,5 x 116,8 cm
Jefferson Hôtel, Richmond, Virginie 
Publié in : Catalogue illustré du Salon de 1891, p.303
Ludovic Baschet, Paris, 1891
(Image trouvée sur Internet)

« Les Bulles de savon. J'aimerais que ce tableau fût acquis par l'Etat, qu'il fut, à de certaines dates, exposé solennellement à l'Ecole des beaux-arts, afin d'y servir d'exemple mémorable et terrible de l'imitation de M. Bouguereau poussée à ses ultimes conséquences. Du choix du sujet à la dernière touche, cette toile procède servilement et audacieusement de M. Bouguereau. La grande sœur, au sourire déjà maternel, tient une bulle irisée au bout de ses doigts ; la moyenne sœur en souffle une autre, montée sur un bahut, et la petite sœur réclame sa part du plaisir et voudrait souffler. La petite sœur est blonde et la moyenne sœur est brune, et elles ont bon cœur toutes deux, et le tablier bleu de l'une est en rapport et fait contraste avec la jupe brune de l'autre, et la fenêtre a vue sur un parc. Cela est admirablement peint dans la manière léchée et lisse de M. Bouguereau, et cela ne vaut absolument rien ou mérite le prix du Salon. Car on ne saurait mieux faire ni aussi bien, selon l'enseignement de M. Bouguereau, qui est le disciple de Raphaël comme M. Ohnet est la continuateur de Balzac ! » (Marcel Fouquier, « Le Salon des Champs-Elysées », Le XIXe siècle, 1er mai 1891, p.2)

Bouguereau lui-même n’est pas épargné par le critique : « M. Bouguereau : Premiers bijoux. Ces Bijoux sont des cerises que l'amoureuse met à ses oreilles, tandis que sourit son amoureux, vêtu d'une peau de bête, mais déjà très distingué. De M. Bouguereau, encore, L’Amour mouillé, qui fait la grimace avec une faveur bleue au front et serrant le bout de son aile entre ses jambes ! » (Ibid, p.3)

Quoi qu'on ait pu en penser en France, ce tableau d'Elisabeth sera exposé au Woman's Building de l'Exposition colombienne de Chicago, en 1893, prêté par son propriétaire de l'époque, M. Arthur Tooth de Londres. Il aurait été « l'une des peintures les plus célèbres de l’Exposition et reproduit dans plusieurs catalogues. »

Puis, viennent en 1892, L’Escapade

 


… et l’année suivante, Le Jugement de Pâris qu’Elisabeth commente en ces termes :

« Un été, alors que j'étudiais comme d'habitude la vie paysanne en France, la jeune fille du propriétaire d'un château venait souvent jouer avec les enfants du fermier qui était le portier de la propriété. Je remarquai que la Mademoiselle bien habillée attirait beaucoup d'attention du fils du fermier, au grand mécontentement de ses sœurs. Cela m'amusait de les dessiner, et j'ai décidé de représenter la favorite en petite Vénus moderne, la boudeuse un peu négligée dans le coin, en Junon en colère et, au centre, la plus raisonnable en Minerve. Pâris est le fils du fermier. » (Elizabeth Gardner au professeur Bragdon, Lasell Collage, 2 juin 1899) Ce Jugement est la seconde œuvre reproduite dans l'ouvrage précité de Walter Shaw Sparrow, dont j'ai repris l'image, plus lisible que celle du catalogue. 

 

Braun, Clément & Co, photographes
Le Jugement de Pâris – 1893
Huile sur toile, 160 x 118 cm
Lasell College, Auburndale, Massachusetts
Publié in : Catalogue illustré du Salon de 1893, p.81
Ludovic Baschet, Paris, 1893

« Pâris, représenté par un petit berger, de huit à neuf ans, est appelé à faire un choix entre trois déesses de son âge. Il offre la pomme à la plus coquette, une blondinette mignonne dont les cheveux s'auréolent de pâquerettes. Le gamin lui lance un regard en dessous très doux et très malin. Elle, par un mouvement charmant, croise ses deux mains sur sa poitrine, et ne cache pas, par son attitude, une grande envie de croquer la pomme. Minerve et Junon sont jalouses et vexées. Mais aussi pourquoi vont-elles pieds nus et n'ont-elles pas les jolies manières de leur rivale mieux habillée ? Chacune de ces figures d'enfant est gracieuse, admirablement modelée. Ce Jugement de Pâris, œuvre délicate de Mme Elisabeth Gardner, est une merveille. » (Gustave Haller, Le salon, dix ans de peinture, Tome 1, C. Lévy, édit., Paris, 1902, p.80)

Pour se faire une idée de la palette, voici Les trois amis, de la même année.

 

Les trois amis – 1893
Huile sur toile, 150,5 x 101,9 cm
Collection particulière (vente 2019)


De 1894, voici A travers le ruisseau :

 

« Mme Elisabeth Gardner, la meilleure élève femme de M. Bouguereau, expose A travers le ruisseau. Tout fier de son idée, un petit espiègle aux cheveux bouclés va se faire passer à pied sec sur les bras croisés de deux enfants du village, un garçon, une fillette, marchant à pas comptés, pour ménager leur gracieux fardeau. La beauté idéale de ces trois enfants, la splendeur nacrée de leurs jeunes chairs, la délicatesse des mains, des pieds nus, tout indique M. Bouguereau dont Mme Elisabeth Gardner a surpris les secrets. Nous n'exagérons rien en disant que le maitre n'eût pas mieux fait que l'élève. » (Gustave Haller, Le salon, dix ans de peinture, Tome 1, C. Lévy, édit., Paris, 1902, p.144)

Et, en 1895, David, berger est accompagné dans le catalogue du Salon par le commentaire suivant : « David dit à Saül : Ton serviteur était berger, il paissait les brebis de son père. Or un lion vint prendre un agneau au milieu du troupeau ; je courus après le ravisseur, je le frappai, je lui arrachai la proie de sa gueule, et le Seigneur m’a tiré des griffes du lion. »

 

Le Berger David - vers 1895 
Huile sur toile, 153,5 x 105 cm
National Museum of Women in the Arts, Washington D.C.
© Photo : Lee Stalsworth


Comme Elisabeth l’avait prévu, cette œuvre « trop sérieuse pour le commun des mortels », a bien fini « dans un musée » !

Enfin, en 1896, Elisabeth expose Dans les champs, qui plaît bien au Figaro : « Madame Elisabeth Gardner nous donne, avec ce mignon enfant blanc et rose couché Dans les champs près d'un grand chien fidèle, des preuves d'un talent qui croît à chaque exposition. » (« Figaro Salon », 2 mai 1896, p.2)

Mais c’est alors que disparaît la vieille mère de Bouguereau… nos deux tourtereaux n’attendaient que cela pour convoler, ce qui fut fait, le 22 juin 1896, une cérémonie toute simple « comme il convient aux personnes âgées et en deuil » écrit Elisabeth à son frère, pour lui demander l’autorisation de mettre son nom sur le faire-part de mariage, car, même à 59 ans, il est « d'usage que la lettre de la mariée soit au nom des parents s’ils sont vivants ou au nom du frère aîné et de sa femme »… !

Dès lors, Elisabeth se transforme illico en maîtresse de maison à plein temps : « Nous sommes maintenant confortablement installés pour l'hiver.  J'ai une petite maison pour une grande famille, et six domestiques à diriger. Le poste de mon mari lui vaut des appels constants, des lettres professionnelles, etc. etc. J'adore travailler et je suis tellement heureuse d'assumer de nombreuses responsabilités qui autrement le dérangeraient. Nous sommes heureux ensemble, il est très gentil et jovial, et sa santé est maintenant excellente [elle l'avait soigné d’un gros rhume]. Hélas, c'est un vieil homme, 71 ans il y a quelques jours ! J'ai invité un groupe de ses plus anciens élèves et amis gentlemen à dîner le jour de son anniversaire. » (Lettre à Miriam Gardner, 11 décembre 1896).

En conséquence, on ne verra plus Elisabeth au Salon pendant dix ans. Ses lettres sont toujours aussi enthousiastes, mais elles décrivent la vie de l'épouse d'une personnalité publique, belle-mère de ses enfants, secrétaire en chef, administratrice de ses fonctions artistiques et hôtesse de ses nombreux visiteurs, avec quelques points d’orgue, comme la réception pour le centenaire de l’Académie de France à Rome. Bouguereau, élevé au grade de Grand Officier de la Légion d'honneur, est reçu par le roi et la reine à la Villa Médicis où il avait passé trois ans après son Prix de Rome de 1850. Rome, où Elisabeth et Imogene rêvaient d’aller quand elles sont arrivées à Paris en 1864, un souhait qu’elles n’avaient jamais pu réaliser…

C'est une vie trépidante dont Elisabeth s'emploie à préserver son mari pour qu’il puisse continuer à peindre, jusqu’au 19 août 1905, date du décès de Bouguereau.

Dès l’année suivante, Elisabeth est de retour au Salon, pour un hommage : « Si Bouguereau a disparu de nos salons, son souvenir revit, avec cette toile délicate de Mme Elisabeth Gardner, qui nous montre le vieux maître, au moment où son âme est rappelée en haut. » (Le Journal du dimanche, 27 mai 1906, p.329)


Publié in : Le Journal du dimanche, 27 mai 1906, p.329 
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France

« Le regretté William Bouguereau lui-même n’a point échappé à cette consécration allégorique. Du haut du ciel, sa demeure dernière, et qu’il a toujours vu d’un bleu si engageant, il doit se sentir heureux de contempler l’apothéose où se révèle le culte pieux de Mme Élisabeth Gardner. On retrouve son inspiration et sa manière dans ce tableau qui atteste que M. Bouguereau n’a pas emporté dans la tombe le secret de cette perfection inimitable qui fît sa fortune et la joie du nouveau monde… Mme Gardner le prolonge en quelque sorte et nous reverrons ces tendres demi-pâtes et ces suaves glacis. » (Frédéric Mazeran, « Le Salon de la société des artistes français », Le Grand illustré de la Dépêche, 13 mai 1906, p.8)

Elisabeth reviendra ensuite ponctuellement au Salon mais elle a bien compris que sa peinture n’est plus à la mode, ni en France, ni même aux Etats-Unis, où l’intérêt pour les arts a été remplacé, selon Elisabeth, par « la passion des voitures ». Sa dernière activité significative sera au profit de la Fraternité des Artistes, une association qui offrait un soutien financier et moral aux familles d'artistes mobilisés et pour laquelle Elisabeth servait d’intermédiaire avec les riches Américains de sa connaissance.

Dépossédée de sa maison de famille par la fille de Bouguereau, la sage Elisabeth se retire sans se plaindre dans son premier atelier puis s’installe dans une petite maison de Saint Cloud, toute proche du domicile de Carmen, la jeune femme qui avait été sa gouvernante pendant ses années de célibat. C’est le mari de Carmen qui écrira à la famille d’Elisabeth pour annoncer son décès.

 

La grille du jardin – sans date
Huile sur toile, 55,3 x 42 cm
Collection particulière (vente 2016)


Elisabeth Jane Gardner-Bouguereau est morte à Saint Cloud le 28 janvier 1922, à l'âge de 84 ans.

 

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Pourquoi évoquer ici une peintre oubliée même dans son pays natal et qui, en dépit des cinquante-huit ans qu’elle a passés en France, n’a jamais été honorée par la moindre acquisition de l'Etat pour les collections françaises ? Sa peinture, trop mièvre, un peu ridicule, sans originalité, ne nous parle plus ? Certes. Elle s’est tenue bien loin de toutes les innovations picturales du XIXe siècle ? C’est encore vrai.

Il reste qu’elle a été une des deux premières Américaines à exposer au Salon, la première à y recevoir une médaille et qu’on ne peut qu’admirer son cran, sa volonté et sa persévérance. Elle s’était donné un but, être reconnue et vivre de sa peinture, elle y est parvenue.

 

Et, comme j’ai évoqué rapidement son amie Imogene, une amie encore plus oubliée qu’Elisabeth, je termine cette notice par un morceau de bravoure… assez inattendu !

 

Imogene Robinson Morell (1828-1908)
Première bataille entre les Puritains et les Indiens – 1874
Huile sur toile, 105 x 129,9 cm
Collection particulière (vente 2025)


 

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