Née en 1490, probablement à Bologne, Properzia de' Rossi a été formée au dessin et à la peinture par Marc Antonio Raimondi mais c’est en tant que sculptrice qu’elle a été active dans la période et à ce titre que son nom a été gardé en mémoire.
Elle est la seule femme à laquelle Giogio Vasari consacre une biographie, dans le premier tome de son ouvrage Vie des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes (1550), ce qui est en soi remarquable, en dépit de la façon un peu cavalière dont il exprime son intérêt : « Les femmes n’ont pas eu honte de mettre leurs tendres mains blanches dans des choses mécaniques, au milieu de la grossièreté du marbre et la rugosité du fer, pour suivre leurs désirs et gagner la gloire, tout comme notre Properzia de' Rossi, une jeune femme douée non seulement dans les affaires ménagères mais aussi pour des formes infinies de connaissance qui font l’envie des hommes comme des femmes. »
C’est dans le même article qu’il précise que « les femmes ont brillés dans toutes les sciences et tous les arts qu’elles ont voulu cultiver » (le voilà donc pardonné).
Pareillement, Properzia est la seule femme citée par Isaac Bullart (1599-1672) dans le chapitre « Illustres peintres, architectes et statuaires de l’Italie » du premier tome des Vies, & les éloges historiques des hommes illustres, qui ont excellé en ces professions depuis environ quatre siècles, publié en 1682 à Amsterdam (et que je reproduis avec quelques ajustements de graphie pour en faciliter la lecture).
Celui-ci, après avoir précisé que son « dessein n'est pas de renouveler icy cette question agitée parmy les Philosophes ; si la femme est aussi excellente que l'homme, ou si elle luy est inferieure », concède que « l'on a vu quelque fois des femmes si sçavantes & si ingénieuses, qu'elles ont égalé dans ces connoissances les hommes les plus célèbres de leur temps. »
« En voicy une qui fleurissoit à Bologne sous le Pontificat de Clement VII & qui estant doüée de plusieurs belles qualitez de l'esprit & du corps, a voulu montrer qu'elle estoit encore capable d'un Art dont la rudesse étonne les hommes les plus robustes. Cette généreuse Demoiselle considérant que les Statues des Anciens avoient rendu la mémoire de leurs autheurs immortelle ; elle résolut de les imiter & d'attaquer avec ses belles & délicates mains le rude marbre, pour le réduire par le marteau, & l'aspreté de l'acier à recevoir les formes que son esprit ingénieux luy pouvoit suggérer. Au lieu de s'amuser en son jeune Age à manier le peloton & le fuseau ; elle apprit la Musique avec tant de perfection, que l'on n'a point entendu de son temps en Italie une voix plus belle ny mieux conduite que la sienne. Comme elle ne s'y addonnoit que par divertissement ; elle mit sa principale estude à desseigner toutes sortes de figures & continua ce louable exercice, jusqu'à ce que le papier luy paroissant trop faible pour laisser à la postérité ces marques signalées de son bel esprit ; elle trouva l'invention de les tailler sur le bois. » (Bullart, op.cit, p.376)
Properzia avait une spécialité un peu bizarre, mais remarquable : elle sculptait de minuscules figures dans des noyaux ! Et elle « mesme fit sur des noyaux quelques figures si complètes, que l'on s'étonnoit comment elle avoit pu observer toutes leurs proportions dans un espace si petit & si difficile » (Bullart, op.cit, p.376)
Alors que beaucoup de ses œuvres ne lui ont probablement pas été attribuées en raison de l’absence de signature, les Armoiries de la famille Grassi justifieraient à elles seules notre admiration : renonçant à la taille-douce habituelle de pierres semi-précieuses, elle a gravé des martyrs et des vierges avec leurs caractéristiques iconographiques précises dans onze noyaux de pêche, de prune et de cerisier, qu'elle a ensuite insérés dans une monture en filigrane d'argent.
Selon le catalogue des biens culturel italiens, elle aurait aussi réalisé des « intailles » (pierre gravée en creux) dans la cour du Palais Grassi, acquis par la famille en 1466 et pourrait être l’auteur de cette Vierge à l’Enfant, située en façade de la même cour.
Sa créativité et son exquise minutie lui ont valu la notoriété au sein de l'élite de la société italienne. Son noyau de cerisier (ci-dessous), où sont sculptées 100 têtes différentes, serti dans un pendentif en or émaillé, a appartenu au grand-duc Francesco de Medici. Il est aujourd’hui conservé au Palais Pitti.
Properzia est aussi la seule artiste féminine impliquée, via la commande de sculptures, dans la conception de la basilique de San Petronio de Bologne : il semble qu’elle ait été sollicitée pour terminer le portail que Giacomo della Quercia avait laissé inachevé : « Les premiers de Ces beaux ouvrages qui parurent en public furent quelques Statuës de marbre qu'elle fit en la façade de l'Eglise de Sainte Petroine & qui eurent l’applaudissement de tous les experts en l'Art. » (Bullart, op.cit, p.376)
Cependant, le caractère collectif de cette œuvre rend impossible l’identification de son travail, d’autant que les artistes devaient respecter des modèles imposés.
Bullart nous dit encore qu’elle « tailla pour le Comte de Pepoli une Statue au naturel du Comte Guido son père, qui ne fut pas moins d'estimée. Le Senat l'employa à quelques autres ouvrages, qui servent encore d'un rare & mémorable embellissement à la ville de Bologne. Elle comprit avec la mesme facilite toutes les règles de l'Architecture & de la Perspective ; & en fit des desseins capables de donner des leçons aux plus sçavans Architectes. »
On connaît encore d’elle cette Annonciation, conservée au musée médiéval de Bologne.
Et le même musée lui attribue deux bas-reliefs représentant Salomon recevant la reine de Saba (à gauche ci-dessous) et Joseph et l'épouse de Putiphar (à droite) qui sont conservés au musée.
Bullart nous précise le contexte de la création du second panneau : « Mais pendant que cette admirable personne s'occupoit avec beaucoup d'attachement à ces rares ouvrages, l'Amour se glissa insensiblement dans son cœur & y grava si avant l'image d'un jeune homme de bonne mine, qu'elle perdit toute autre pensée que celle de sa rendre agréable à celuy qu'elle aimoit. (…) Mais ses efforts furent impuissans : cet homme altier fut pour elle tout de glace, pendant qu'elle estoit pour luy toute de feu & ses froideurs affligèrent tellement l'amoureuse PROPERTIA que cédant à la violence de sa douleur & de sa passion ; elle s'abandonna à une vie languissante. (…) Néanmoins trouvant dans son aventure quelque chose d'approchant l'histoire de Joseph & de la femme de Putiphar ; elle la fit en demy relief sur le marbre, pour laisser à la postérité ces tristes caractères de son infortune. Cette pièce fut la dernière & la plus parfaite de celles qu'on a vuës de sa main puisque ce fut un ouvrage de l'Art & de l'Amour. »
« Mais cet objet, aussi insensible que l'original, ne fut point capable de guérir les maux de son âme : ils prirent un tel accroissement que PROPERTIA ne les pouvant plus supporter, négligea sa santé jusqu'au point qu'après avoir languy quelque temps, elle cessa de vivre en la fleur de ses années ; peu de jours avant que le Pape Clement VII arriva à Bologne pour le Couronnement de Charles V. Elle eut la gloire d'estre regrettée du Saint Père, qui souhaittoit de la voir & de l'employer à des ouvrages importans : elle le fut encore du Senat & du peuple de Bologne qui déplora en la perte de cette femme incomparable celle de son plus rare ornement. »
En fait, il est plus probable que Properzia soit morte de la peste ou de la syphilis, car elle aurait été internée à l'hôpital de San Giobbe, où étaient hospitalisés les malades atteints de cette maladie. Elle y rédige son testament en avril 1529 et meurt en 1530. Elle est alors inhumée à l'Hôpital de la Mort.
Quelques artistes, sans doute inspirés par le texte d’Isaac Bullart, ont évoqué sa mémoire et l’épisode du bas-relief de la Femme de Putiphar.
*
N.B : Pour voir
d’autres notices de ce blog, si elles n’apparaissent pas sur la droite, vous
pouvez cliquer sur « Afficher la version Web » en bas de cette page.








Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire