dimanche 30 mars 2025

Ethel Carrick (1872-1952)

 

The white trimmed Hat (Le chapeau bordé de blanc) – vers 1911
Huile sur toile, 50,1 x 40,4 cm
National Gallery of Australia, Canberra

N.B : ceci n’est pas un autoportrait d’Ethel Carrick, je n’en ai trouvé aucun.
J’ai choisi ce portrait qui me paraît plus proche de sa personnalité artistique que
celui qu’a fait d’elle son mari et que nous verrons plus loin.


Ethel Carrick est née le 7 février 1872, à Uxbridge, une ville de la banlieue ouest de Londres. Elle est la fille d'Albert William Carrick, un drapier prospère, et de sa femme Emma, ​​née Filmer.

Elle paraît avoir reçu ses premiers enseignements au sein de sa famille, avant de rejoindre la Guildhall School of Music and Drama, une école de musique et de théâtre située dans la City de Londres. Probablement au milieu des années 1890, elle entre à la fameuse Slade School of Fine Art (soit une bonne quinzaine d’années avant Dora Carrington qui a aussi fréquenté cette école), où elle étudie sous la direction du peintre Henry Tonks, dont voici une œuvre de l’époque.

 

Henry Tonks (1862-1937)
The China Cabinet – 1902
Huile sur toile, 61 x 50,9 cm
Birmingham Museums Trust

 

Pendant ses études à la Slade, Ethel commence à voyager pour approfondir sa sensibilité artistique : elle participe notamment à des cessions de peinture « en plein air » en Cornouailles (vers 1899) mais vient aussi en France puisqu’elle peint cette petite toile en 1903.

 

Marché à Caudebec – 1903
Huile sur toile, 51,4 x 61,3 cm
Collection particulière (vente 2020)

Il s’agit probablement de Caudebec-en-Caux dont on reconnaît l’église Notre-Dame. Cela m’amène à souligner une des qualités d’Ethel : elle saisit toujours de façon particulièrement pertinente l’architecture des sites qu’elle choisit de représenter…

 

La façade de l’église Notre Dame de Caudebec
Aujourd’hui, la place du village où devait se dérouler le marché
a disparu sous les constructions diverses…


… et elle les transcrit avec une sûreté d’expression qu’elle a sans doute acquise à la Slade :

 

The High, Oxford – sans date
Lithographie coloriée à la main, 23,6 x 32 cm
Art Gallery of Ballarat


C’est un peu plus tôt, en 1901, lors d’un séjour à St Yves avec des amies artistes, qu’elle rencontre le peintre australien Emanuel Phillips Fox. Elle a vingt-neuf ans, a déjà exposé à Londres en 1903 et ne paraît pas avoir été préalablement tentée par les joies du mariage. Fox est déjà connu en Australie et en Angleterre…

 

Emanuel Phillips Fox (1865-1915)
The Art Studients – 1895
Huile sur toile, 182,9 x 114,3 cm
Art Gallery of New South Wales, Sydney


… et paraît disposé à ne pas entraver sa carrière. Elle l’épouse le 9 mai 1905 à l'église St Peter d'Ealing de Londres.

 

Emanuel Phillips Fox (1865-1915)
Portrait d’Ethel Carrick-Fox – 1907
Huile sur toile, 53,5 x 44,3 cm
The State Art Collection,
Art Gallery of Western Australia, Perth


A cette époque, les toiles d’Ethel, notamment les scènes d’intérieur, sont globalement encore assez proches de ce qu’elle a appris à la Slade. On en trouve encore quelques exemples, comme cette Table du petit déjeuner

 

The Breakfast Table – 1907
Huile sur toile marouflée sur panneau, 72 x 101,5 cm
Collection particulière


… ou cette scène de tea time.

 

The Table vase – vers 1907
Huile sur carton, 92,2 x 72,5 cm
Collection particulière

Le couple Fox s’installe immédiatement à Paris et trouve un logement 65 boulevard Arago, qui est l’une des adresses de la Cité Fleurie de Montparnasse, un ensemble d’une trentaine d’ateliers où l’émulation entre artistes devait être également florissante. Et puis il y a les salons, les expositions où Ethel découvre probablement de nombreux peintres. Un exemple : le Salon d’Automne de 1905, où on pouvait voir les toiles de Bonnard, Matisse, Maufra, Renoir, Vallotton, Vlaminck, est celui où Louis Vauxcelles s'exclame « C'est Donatello chez les fauves ! » 

 

Dès 1906, le style d’Ethel a déjà évolué : elle peint dehors, particulièrement attirée par les lieux envahis de promeneurs, comme ce Parc parisien

 

Scène de parc parisien – 1906
Huile sur carton, 26,7 x 34,9 cm
National Gallery of Australia, Canberra

… où l’on reconnaît immédiatement l'un des lions de la balustrade du jardin du Luxembourg ! 

Ou bien cette autre scène, au titre plus explicite, qui a dû être peinte dans l’une des allées circulaires du jardin.

 

Jardin du Luxembourg, Paris – vers 1906
Huile sur panneau, 26,6 x 35,2 cm
National Gallery of Australia, Canberra


En revanche, même un musée ne me fera pas admettre que la scène qui suit a été peinte au Luxembourg, comme il le laisse entendre. Je ne vois d’ailleurs pas très bien où… le bâtiment du fond est peut-être l’un de ceux qui ont été construits pour l’exposition coloniale de 1906 ? Je l’ai donc intitulée « Jardin inconnu ».

 

« Jardin inconnu » - 1906
Huile sur panneau de bois, 24,8 x 33,2 cm
Castlemaine Art Museum, Victoria


Le même musée dénomme avec plus d’à-propos cette petite pochade :

 

Venise – 1907
Huile sur panneau de bois, 15,4 x 20,8 cm
Castlemaine Art Museum, Victoria


Les Fox y sont effectivement partis, ce printemps-là. Ethel peint un premier petit bijou qui confirme l’intérêt qu’elle porte à l’architecture dont elle suggère un nombre impressionnant de détails divers, comme le Jugement dernier du portail principal et les mosaïques du registre supérieur…


St Marks, Venice – 1907
Huile sur toile, dimensions non communiquées
Chau Chak Wing Museum, Sydney University Art Collection

… sans oublier les tenues bigarrées des touristes qui situent l’œuvre dans le temps ; tout cela d’une touche visiblement libre et rapide.

Après avoir passé l’été sur place, le couple rentre à Paris juste à temps pour la Salon d’Automne où Ethel fait sa première apparition artistique parisienne. Elle y montre six œuvres, dont « deux Marché aux Fleurs et une Jeune Femme, très riante », selon Claude Neuilly (« Après le Salon d’Automne », Revue moderne illustrée, 10 décembre 1907, p.5)

Cette jeune femme riante est remarquée : « Puis au hasard de la promenade, je note : Une femme qui rit, par Mlle Ethel Carrick. Il convient de féliciter l'artiste d’avoir eu l’habileté de fixer cette impression fugitive avant qu'elle n’ait eu le temps de se figer en grimace ! » (R. de Marne, « Le Salon d’Automne », La Française : journal de progrès féminin, 13 octobre 1907, p.2)

Quant aux Marchés aux Fleurs, ils deviendront le leitmotiv d’Ethel :

 

Marché aux fleurs à Venise – 1907
Huile sur panneau, 24,5 x 32,5 cm
Collection particulière

Mais nos deux voyageurs sont déjà repartis, direction Melbourne, où Ethel va faire connaissance avec sa belle-famille australienne. Cela ne se passe pas très bien : les parents de Fox considèrent leur fils comme un génie et voient leur belle-fille, au mieux, comme une peintre maladroite.

Les deux époux exposent leurs œuvres vénitiennes. Ethel obtient une petite exposition dans une galerie de Melbourne où elle est plutôt bien reçue : « Les toiles qui y ont été présentées par Mrs Fox palpitent de combinaisons de couleurs vives, mais l'habileté suprême de l'artiste réside dans sa manière subtile de traiter des groupes de personnes en extérieur (…) il n'y a rien d'étudié dans le regroupement de la foule de personnages qui apparaissaient dans la scène, et la vie et le mouvement sont magnifiquement suggérés. » (Art et Architecture, vol 5, no 5, 1908, p. 194)

 

Chioggia, Statue de la Madone à Venise – 1907
Huile sur panneau, 35 x 26 cm
Collection particulière (vente 2017)


C’est lors de ce premier voyage qu'Ethel peint une autre de ses petites pépites, L’Esquisse en Australie.

 

Sketch in Australia – 1908
Huile sur bois, 26,3 x 35,3 cm
National Gallery of Australia, Canberra

Les conservateurs australiens soulignent (non sans raison) la différence de culture : en France, on ne laisse pas les enfants courir sur les pelouses ! C’est en revanche autorisé dans les jardins botaniques de Sydney et Ethel en rend compte avec une vitalité et une palette claire plutôt audacieuses.

 

Jardin botanique de Sydney – 1908
Huile sur toile, 50,7 x 61 cm
Collection particulière (vente 2018)


L’Esquisse en Australie est l’une des trois œuvres qu’Ethel montre au Salon d’Automne de 1908. La première visite en Australie a donc été assez brève. D’ailleurs, la même année, elle peint un autre type de foule :

 

Corrida à Biarritz – vers 1908
Huile sur toile, 38,4 x 45,6 cm
National Gallery of Australia, Canberra


… avant de retrouver bien vite…  le Luxembourg !


Au jardin du Luxembourg, Paris – vers 1908
Huile sur toile, 46,4 x 61,6 cm
National Gallery of Victoria, Melbourne


Viennent ensuite les villégiatures d’été : ses premières scènes de plage sont exposées au Salon d’Automne.

 

Scène de plage – vers 1909
Huile sur toile marouflée sur carton, 38 x 55,4 cm
National Gallery of Australia, Canberra


Sur la plage – 1910
Huile sur panneau, 27 x 35 cm
Collection particulière (vente 2018)


En 1910, Ethel expose pour la première fois à la « Nationale » (le salon de la Société nationale des Beaux-Arts), un autre Marché aux fleurs : « voyez deux petites toiles bien tachées et bien touchées, vives et justes impressions. L'une est d'Ethel Carrick (Marché aux fleurs) » (Edouard Sarradin, « Le Tour du Salon de la société nationale des beaux-arts », Journal des débats politiques et littéraires, 14 avril 1910, p.3)

En plus du désormais régulier Salon d’Automne, Ethel participe aussi à une exposition collective où Georges Frappier découvre ses Fleurs avec plaisir. (« Galerie des artistes modernes, exposition des "Quelques" », La République française, 23 janvier 1910, p.2)

Juste après la « Nationale » qui commence en avril 1911 et où Ethel montre une scène de plage…


On the Beach – vers 1911
Huile sur toile, 37,8 x 45,6 cm
National Gallery of Victoria, Melbourne


… les Fox bouclent à nouveau leurs valises, pour l'Afrique du Nord cette fois.

Fox raconte leur périple : « Nous sommes d'abord allés à Marseille, puis à Alger, de là vers le sud, vers l'intérieur, un endroit appelé Bou Saada, où nous sommes restés six semaines, puis de retour à Alger, puis à Tanger et à Cadix, et de retour chez nous via Séville, Cordoue, Grenade, Tolède, Madrid. Nous avons passé un très agréable voyage en restant 3 ou 4 jours à chaque endroit après avoir quitté Bou Saada (…) nous avons tous les deux fait beaucoup de travail. » (Lettre de Fox à Hans Heysen, 13 septembre 1911, in Ruth Zubans, E. Phillips Fox : sa vie et son art, Miegunyah Press, Carlton Victoria, p. 181–82.) 

On retrouve, bien sûr, l’appétence d’Ethel pour les foules bigarrées et actives, bouillonnantes de bruits et d’énergie…

 

Arabs bargaining (Arabes marchandant) – 1911
Huile sur toile, 63,5 x 80 cm
Collection particulière


… qu’elle exprime parfois à grands traits, avec une expression tellement synthétique qu’elle se rapproche de l’abstraction…

 

Femmes arabes lavant du linge (dit aussi Laveuses algériennes) – 1911
Huile sur toile, 68 x 81 cm
Collection particulière


… mais elle sait capter aussi l’atmosphère spirituelle et hors du temps des vieilles villes baignées de lumières, où circulent lentement des silhouettes enveloppées qui semblent issues des murailles elles-mêmes.

 

Mosquée de Tanger - vers 1911
Huile sur panneau
Collection particulière



Scène de rue en Afrique du Nord – 1911
Huile sur panneau, 33,9 x 26,2 cm
Bendigo Art Gallery

Un changement radical de palette qui souligne sa sensibilité de coloriste.


De retour en France, probablement à la fin de l’été, Ethel montre Laveuses algériennes au Salon d’Automne avec une Vue de Cadix et, en novembre, elle participe à une autre exposition : « Je n'ai pris qu'un médiocre plaisir à l'exposition, à la Galerie Roger Levesque (ancienne Galerie Barbazanges), de l'International Art Union, qui est un groupement de dames artistes. Certes, ces dames comptent des peintres de talent, et j'en pourrais citer. » (Tabarant, « Petite Gazette des Arts », Paris-midi, 25 novembre 1912, p.2) Ethel est dans la liste, dont je vous fais grâce.


L’été suivant, c’est à Dinard qu’Ethel s’installe pour travailler…

 

The Quay at Dinard – 1912
Huile sur toile, 70,9 x 91,1 cm
National Gallery of Victoria, Melbourne

 

… et elle y peint une de ses scènes de bord de mer les plus originales :

 

Marée haute à Saint-Malo – vers 1911
Huile sur toile, 79 x 64 cm
Art Gallery of New South Wales, Sydney

Comme l’écrit Fox à son ami Heysen : « Ma femme travaille à l'extérieur et fait des choses très intéressantes et personnelles – elle est sociétaire du Salon d'automne et très passionnée par les perspectives modernes. »

C’est pourtant à la « Nationale » que cette œuvre sera montrée. Au Salon d’Automne, Ethel expose le Quai à Dinard, le Marché de Bou-Saada qui est l’autre titre des Arabes marchandant et un (introuvable) Jeune homme contre une fenêtre qui plait beaucoup à la critique : « Le Portrait de jeune homme contre une fenêtre de Mme Ethel Carrick a beaucoup de style. » (F.M. « Le Salon d’Automne », L'Art et les artistes, 1er octobre 1912, p.87)


Photographe inconnu
Ethel Carrick, vers 1912
Source : State Library of Queensland, Brisbane


Ensuite, retour en Australie. Lors de son premier Noël sur place, elle peint une des œuvres les plus importantes de sa carrière, Noël à Mainly Beach, qui sera intitulée en France L’été est là. On croirait entendre le murmure la foule et le roulis des vagues.

 

Chrismas Day on Manly Beach - 1913
Huile sur toile, 81 x 102 cm
Manly Art Gallery and Museum, Sydney

Selon le musée australien, ce Christmas Day aurait été présenté avec succès lors d’une exposition du couple à la galerie Athenaeum de Melbourne en mai 1914 et aurait reçu une récompense à l’exposition internationale de Bordeaux en 1927. Elle y était, sous le nom de « Ethel-Mary Carrick-Tox » (!), avec La Plage qui n’a pas eu l’honneur d’une reproduction dans le catalogue.

Plusieurs de ses toiles de cette année-là sont intéressantes…

 

On Balmoral Beach, Sidney – 1913
Huile sur panneau, 26 x 34 cm
Mosman Art Gallery


Stanwell Park – 1913
Huile sur panneau, 27 x 35 cm
Collection particulière (vente 2020)

 

… et, tout particulièrement, ce Quai circulaire à Sidney :

 

On Circular Quay – vers 1913
Huile sur toile, 44 x 37 cm
Art Gallery of New South Wales, Sydney

« On Circular Quay est l’une des plus belles peintures connues de Carrick et l’une de ses premières représentations de la foule de Sydney. Plutôt que l’attention plus habituelle aux eaux du port de ceux qui ont peint ce sujet, Carrick se concentre sur l’agitation urbaine du centre commercial de Sydney. Ses couleurs évoquent le mouvement avec de riches pigments de bleus, de rouges, de roses, de blancs et de noirs servant la présence tachetée de la foule dans la rue de la ville. Le rythme balayant de ces formes figuratives abrégées se connecte au mouvement compositionnel plus large des tramways, des routes et des motifs en blocs des bâtiments en arrière-plan. L’œuvre a une attraction immersive ; l’élan coloré en pointillés des figures attire le regard à travers la structure serpentine des rues. On Circular Quay est un chœur joyeux de l’énergie et du mouvement qui caractérisent la ville moderne. (Notice du musée)

 

C’est aussi le moment où Ethel se rapproche de la Société théosophique. Il s’agit d’un mouvement spiritualiste déjà évoqué ici à propos d’Hilma af Klint (voir sa notice). Au cours de l’année 1913, elle s’installe seule à Sydney où ladite Société a installé son siège. En 1914, elle apprend brutalement la nouvelle de la maladie de son mari, fumeur impénitent, qui est atteint d’un cancer. Elle rentre à Melbourne pour l’assister dans ses derniers instants, il meurt en octobre 1915. La période fut probablement difficile pour elle. Elle quitte l’Australie en 1916 et n’y reviendra plus pendant dix ans.

Je suppose qu’elle a dû rentrer en Angleterre, le temps du conflit. On la retrouve à Paris fin 1918, où elle participe à une exposition : « A la galerie Goupil, rue de-la-Ville-l'Evêque, s'est ouverte le 8 octobre l'exposition d'un groupe d'artistes franco-anglo-américain. Ce groupe s'intitule "l'Arc-en-Ciel", un titre joli et d'un symbolisme délicat. (…) Miss Bessie Davidson et Mme Ethel Carrick Fox ont beaucoup de talent » (Le Curieux, « A la galerie Goupil et Cie », La Renaissance de l'art français et des industries de luxe, 1er mars 1918, p.358) On apprend par la Revue internationale de sociologie qu’elle y montre notamment « la foule vivante du petit tableau intitulé En Australie. »


Et si, en 1919, c’est à la Royal Academy de Londres qu’elle expose une nouvelle fois Marée haute à St Malo, elle revient bien vite à Paris, dans son logement de la Cité fleurie.

 

Concert au Luxembourg – 1919
Huile sur panneau, 26 x 34 cm
Collection particulière (vente 2021)


Les marchés parisiens sont de retour et Ethel y retrouve la gaîté des couleurs tachetées de lumière et l’animation joyeuse de la foule.

 

Marché sous les arbres – 1919
Huile sur toile, 73 x 88,5 cm
Collection particulière (vente 2019)

L’hiver venu, la voilà repartie, en Tunisie cette fois. Elle s’installe à Kairouan et, bien sûr :

 

Marché à Kairouan – 1919/1920
Huile sur toile, 38 x 46 cm
Art Gallery of New South Wales, Sydney

« Plutôt que d'alimenter la notion européenne bien établie d'un "Orient interdit", Carrick s'inspire du quotidien, peignant l'énergie et l'activité du marché. Peinte d'un point de vue élevé, avec de courts coups de pinceau vibrants de couleur et de pigment blanc, elle peuple la composition de formes simplifiées et rythmées, rendant palpable l'agitation du marché avec un effet oscillant entre l'abstraction et la figuration. Bien que riche en couleurs, le blanc reste la note clé de sa peinture. Elle peint l'atmosphère rayonnante de la ville qui lui a inspiré une nouvelle façon de voir et de créer. » (Notice du musée)

Ethel continue à participer à la Nationale en 1920 et au Salon d’Automne de 1922 avec Jeune femme à la rose et son talent suscite un bel article :

« Mme Ethel Carrick-Fox est une des plus intéressantes sociétaires femmes du Salon d'Automne, où elle expose régulièrement depuis 1908. Veuve du peintre regretté Philippe Fox, qui occupa pendant longtemps une place prépondérante à la Société Nationale des Beaux-Arts, elle porte, dignement, en souvenir d'une mémoire chère, un nom des plus estimés dans le monde artistique.

Son œuvre, dont j'ai déjà eu l'occasion ici-même de parler, s'enrichit chaque année de quelques portraits, tracés franchement en pleine lumière ; et de plusieurs paysages traités dans une note claire et vigoureuse. Mme Ethel Carrick-Fox nous a montré récemment, au Salon d'Automne, trois de ses tableaux, dont j'aime la sincérité et le charme : un Portrait de Mme Alfred Thiroux, une Rue à Kairouan et une Alsacienne, dont je goûte moins la manière, mais dont les, qualités de fonds, néanmoins, ne sont pas inférieures à celles des deux autres.

Cette excellente artiste, au talent expressif et puissant, me paraît maintenant en pleine possession de ses moyens. Toutefois, pour la juger d'une façon définitive ; il serait utile, je crois, qu'une exposition d'ensemble nous permit d'étudier sa technique. Ses œuvres, jusqu'à présent, ont été dispersées dans de nombreux salons et il nous a été impossible, encore que l'écho de ses succès nous soit parvenu, d'établir la comparaison nécessaire, qui fixe les idées de la critique. Je suis persuadé, du reste, que l'épreuve à laquelle elle se soumettra certainement bientôt ne saurait que lui être favorable. » (Clément Morro, « Les femmes artistes », Revue moderne des arts et de la vie, 15 janvier 1922, p.6)

 

Mais, pour l’instant, Ethel a autre chose à faire. Elle présente deux portraits au Salon d’Automne de 1924 et file à Florence admirer le Ponte Vecchio.

 

Ponte Vecchio, Florence - 1924
Huile sur toile, 50 x 61cm
National Gallery of Victoria, Melbourne


Puis, après un bref séjour en Australie, où elle se rend principalement pour promouvoir l’œuvre de son mari, elle s’installe à Nice quelques temps.

 

Le marché aux fleurs de Nice – vers 1925
Huile sur toile, 57,5 x 70,5 cm
Art Gallery of New South Wales, Sydney



Le marché aux fleurs de Nice – vers 1926
Huile sur toile, 59,2 x 80,9 cm
National Gallery of Australia, Canberra



Marché aux fleurs, Nice – vers 1925/1926
Huile sur toile, 50,5 x 61 cm
Collection particulière (vente 2025)


Elle revient à Paris en 1928, cette fois pour la grande exposition que la critique appelait de ses vœux.

 

Jardin du Luxembourg – fin des années 1920
Huile sur toile, 38 x 46 cm
Chau Chak Wing Museum, Sydney University Art Collection


« L'exposition des œuvres d'Ethel Carrick (Mrs. E. Phillips-Fox), artiste américaine (sic), qui vient d'ouvrir à la Palette Française, 152 boulevard Haussmann, ne peut manquer d'avoir un grand succès. Lors du vernissage de mardi, le tableau Une rue de Nice, qui montre un coin du marché aux fleurs, a été acheté pour la France par M. Paul Léon, directeur général des Beaux-Arts. La vingtaine de tableaux exposés, dans leur fraîcheur de tons et leur richesse de couleurs, sont vraiment enchanteurs ; les vues sur les rues et les marchés de Nice, particulièrement réussies, ont donné à l'artiste l'occasion de montrer la richesse de sa palette dans de très beaux effets de lumière. Mais dans d'autres régions où Ethel Carrick a cherché à impressionner, à Paris, en Hollande ou ailleurs, elle a donné le caractère et l'atmosphère avec le même succès. En tant que peintre de fleurs, elle réussit avec les tons frais les plus délicats à rendre les nombreuses teintes des anémones, des tulipes et autres fleurs. La peinture d'Ethel Carrick est puissante et libre de toute finalité féminine. » (Georges Bal, « Paris Art Notes », The New York Herald, 9 juin 1928, p.5, en anglais, traduction personnelle)


Flower piece – vers 1930
Huile sur toile, 54,7 x 46 cm
National Gallery of Australia, Canberra


Vous pensez bien que je suis partie sur la piste de ce tableau acquis par le directeur général des Beaux-Arts et c’est le musée de Rouen qui m’en a, fort obligeamment, transmis la photo :


Coin d’une rue à Nice – 1928
Huile sur toile, 62 x 50 cm
Musée des Beaux-Arts, Rouen 


 

L’exposition est un succès, relayé par une bonne dizaine de quotidiens que je cite pour le plaisir de rappeler combien la presse était alors riche de titres divers ! (The Paris Times, Excelsior, Comœdia, Candide, L’Intransigeant, La Croix, Bonsoir, Le Petit Parisien et The Chicago tribune and the Daily news, New York)

Délaissant provisoirement les marchés colorés, Ethel s’intéresse ensuite aux vues de la Seine et de ses ponts.

 

Le Pont Neuf – vers 1930
Huile sur toile, 60 x 81 cm
Queensland Art Gallery, Brisbane



Printemps sur le quai des Grands-Augustins, Paris – 1930
Huile sur toile, 60,5 x 81 cm
Collection particulière (vente 2020)



Un après-midi, quai des Grands-Augustins, Paris – vers 1930
Huile sur toile, dimensions non communiquées
Collection particulière (vente 2001)


Le temps d’exposer – et visiblement de vendre - ces deux vues du quai des Grands Augustins au Salon d’Automne suivant et l’insatiable globe-trotteuse repart, en Inde cette fois.

 

Deputy Commissioner’s Garden, Agra, India – 1933
Huile sur toile, 37,5 x 45 cm
Gallery of South Australia, Adelaide


Econome, elle voyage en bus et ne revient qu’en 1937, pour exposer au Salon d’Automne ce Bac à Kashmir, délicieuse captation des éléments d’architecture et des reflets dans l’eau :

 

The Ferry, Kashmir – 1937
également connu sous le titre Landscape at Inde-le-bac
Huile sur toile, dimensions non communiquées
Chau Chak Wing Museum, Sydney University Art Collection


 

J’imagine qu’elle a financé une partie de son voyage grâce à la diffusion de lithographies…

 

Le marché aux fruits et légumes de Nice – vers 1933
Lithographie à l’encre noire, coloriée à l’aquarelle, image : 32,4 x 45,9 cm
National Gallery of Australia, Canberra


Au bord du bassin, Jardin du Luxembourg – 1933
Lithographie à l’encre noire, 30 x 45,1 cm
National Gallery of Australia, Canberra


Puis, la voilà repartie au Cachemire où elle vit plusieurs mois dans un bateau. Elle dira ensuite que cela avait été une expérience idyllique et inspirante, un « paradis pour les peintres ».

 

Pilgrims bathing at Benares – vers 1937
Lithographie à l’encre noire, coloriée à la main à l’aquarelle, 45,8 x 35,1 cm
National Gallery of Australia, Canberra


Sa dernière apparition au Salon d’Automne a lieu en 1938. Elle expose Le marché de Darjeeling et Le printemps dans le Tyrol, il faut croire qu’elle a eu le temps d’y faire un saut, entre deux balades au marché de la rue Mouffetard.


Rue Mouffetard, Paris – vers 1942
Lithographie à l’encre noire, coloriée à la main à l’aquarelle, 40 x 50 cm
Art and Gallery Museum, Manly


La guerre approchant, Ethel repart en Australie, probablement dans l’objectif de rejoindre ses amis adeptes de théosophie.

 

A Jacaranda avenue - vers 1943
Huile sur toile marouflée sur carton, 24 x 33,5 cm
National Gallery of Victoria, Melbourne


Je ne sais pas trop pourquoi je place ici cette vue de Melbourne. Peut-être parce que l’architecture m’évoque les années 1940… c’est peut-être là qu’elle a eu son dernier atelier.

 

Looking East from the Studio, Little Collins Street, Melbourne – sans date
Huile sur toile
Collection particulière


Pendant le conflit, Ethel, la généreuse, s’implique dans l’effort de guerre et rend compte de l’activité intense des femmes en faveur des troupes engagées dans le conflit, avec, parfois, une petite référence au concept théosophique de la « lumière astrale », comme dans ce tableau.

 

National Defence League depot, St Michael’s Hall Sydney – 1943
Huile sur coton, 59,4 x 79,7 cm
Australian War Memorial, Campbell



Les employées de la cantine – vers 1944
Huile sur toile de coton, 59 x 81 cm
Collection particulière




Papier mâché, Auxiliaires de la Croix rouge à Sydney – vers 1944
Huile sur toile, 57 x 73 cm
Collection particulière


Ce ne sont pas les dernières œuvres d’Ethel. A soixante-dix ans, elle revient en France où elle peindra son dernier marché aux fleurs, en 1951.

 

Marché aux fleurs – 1951
Huile sur toile, 48,5 x 63,5 cm
Chau Chak Wing Museum, Sydney University Art Collection


 

Puis, de retour dans sa patrie d’adoption, Ethel Carrick est morte à l’hôpital de Melbourne, le 17 juin 1952.

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Je n’ai pas trouvé une seule œuvre d’Ethel dans les musées de Grande Bretagne et il n’en existe qu’une dans les collections publiques françaises. C’était donc bien à l’Australie qu’il appartenait de transmettre sa mémoire, ce qu’elle a fait :

Sa première exposition rétrospective a eu lieu à la Geelong Art Gallery de Victoria, en mars – mai 1979, elle a été montrée ensuite à Sydney (SH Ervin Gallery) puis à l’University Art Museum de Brisbane, (juin – 5 juillet 1979) ; 

puis Ethel a partagé avec son mari les cimaises de la Queensland Art Gallery de Brisbane lors d'une exposition intitulée « Art, Love & Life » en avril-août 2011.

Enfin, consécration, une grande exposition s’est ouverte à la National Gallery of Australia de Canberra, en décembre 2024. On peut y admirer ses œuvres jusqu’au 27 avril 2025 !

 

 

Bol de fleurs sauvages – vers 1920
Huile sur toile, 50 x 61,5 cm
Collection particulière (vente 2018)



Bouquet de fleurs – vers 1935
Huile sur toile, 60,8 x 50 cm
Queensland Art Gallery, Brisbane


 

*

Pour écrire cette petite notice, j’ai été guidée par le savant article de Madame Deborah Hart, conservatrice en chef de l'art australien à la National Gallery of Australia de Canberra, paru à l’occasion de l’exposition précitée.



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