Née
à Pittsburgh, en Pennsylvanie, au sein d’une riche famille de banquiers
américains d'origine française, Mary Cassatt voyage à Paris, Heidelberg et
Darmstadt avec ses parents au début des années 1850, s’imprégnant très tôt de
culture européenne. Entrée à seize ans à l’École des beaux-arts de Philadelphie
(Pennsylvania Academy of Fine Arts), elle en est peu satisfaite et arrive à
convaincre ses parents de repartir à Paris où avec Paul-Constant Soyer
(1823-1903), Charles Chaplin (1825-1891) et Jean-Léon Gérôme (1824-1904), elle
reçoit un enseignement académique, tout en fréquentant assidûment le Louvre.
Après un refus en 1867, elle est admise au Salon de 1868, sous le nom de Mary Stenvenson, et expose une Joueuse de mandoline, d'inspiration post-romantique.
La
guerre franco-prussienne de 1870 la contraint à rentrer aux Etats-Unis d’où
elle repart bien vite vers l’Europe, se rendant à Rome et à Parme. Là, elle
s’initie à la gravure en creux et à l’aquatinte avec Carlo Raimondi (1809-1883)
puis visite l’Espagne dont elle s’attache à restituer les coutumes dans un
style modernisé.
Elle continue cependant à participer chaque année au Salon, cette fois sous le nom de Mary Stenvenson-Cassatt, et y montre en 1872 Pendant le carnaval.
Huile sur toile, 65 x 57 cm
Philadelphia Museum of Art, Philadelphie, Pennsylvanie
Elle
revient s’installer définitivement à Paris en 1874, en compagnie de sa sœur
Lydia qui lui servira souvent de modèle. Un peu plus tard, ses parents
viendront aussi vivre à Paris. Au Salon, elle montre un unique tableau intitulé
Ida (œuvre disparue). En la voyant, Degas décèle en Mary une sensibilité
proche de la sienne tandis que Mary elle-même admire les pastels de Degas. Ils
deviennent amis et engagent une durable collaboration artistique.
Degas peindra Mary plusieurs fois - et elle posera volontiers dans des rôles de composition comme Chez la modiste, par exemple – mais il ne la saisira jamais en peintre, le pinceau à la main.
Chez la modiste (portrait de Mary Cassatt) – vers 1882
Pastel sur papier, 70,2 x 70,5 cm
Museum of Modern Art, New York
A
l’époque, Mary cherche son style. Elle est influencée par l’œuvre
de Manet mais son travail sur la lumière est encore hésitant, comme on le voit
sur son premier grand tableau, représentant son neveu d’environ cinq ans,
Edward (Eddy) Buchanan Cassatt qui adopte une pose raide assez éloignée de
celle des portraits d’enfants qu’elle exécutera ensuite. La palette est encore
restreinte, rouge pour de costume de velours de l’enfant et le tapis, brune
pour le chien et le grand rideau. Seuls les cheveux et le col de l’enfant
attrapent un peu la lumière…
Huile sur toile, 148, 6 x 109,9 cm
Dès 1878, Mary adopte un style beaucoup plus libre dans la représentation des enfants, un de ses thèmes favoris. En témoigne cette Petite fille dans un fauteuil bleu, dont l’auteur restitue parfaitement les sentiments : c’est clair, cette petite fille s’ennuie !
La composition de la scène est inattendue, son sujet principal n’étant pas placé au centre de la toile, comme on pourrait s’y attendre. Le petit chien endormi fait contrepoint dans un espace constitué d’une « ronde de fauteuils » un peu étrange…
Dès
1877, Mary est conviée par Degas à rejoindre la première exposition expressionniste.
Elle n’y participe qu’en 1879, avec onze œuvres, dont plusieurs explorent un thème qui deviendra récurrent dans son travail : les femmes au théâtre.
A la représentation d’après-midi de la Comédie française, pendant qu’une jeune femme élégante regarde attentivement la scène, un homme l'observe depuis une loge, située un peu plus loin. Le spectateur est témoin de ce double regard.
Ce tableau est le premier de Mary à avoir été exposé à Boston, où il ne passa pas inaperçu : la critique a considéré que Mary « dépassait en force la production de la plupart des hommes ».
Il y a un miroir derrière ces deux jeunes femmes, puisque s’y reflète le dos de la seconde d’entre-elles, celle qui se cache derrière son éventail. Dès lors, on comprend que les balcons sont aussi des reflets dans le miroir ; à leur courbe répond celle de l’éventail tandis que la robe rose de la figure du premier plan paraît réfléchir les couleurs du théâtre lui-même. La représentation du reflet est récurrente dans l'œuvre de Mary.
Même utilisation du reflet dans ce tableau :
Elle présente aussi quelques portraits, comme celui-ci :
Mary participera à quatre expositions impressionnistes entre 1879 et 1886 et sera, avec Marie Bracquemond et Berthe Morisot, l’une des trois seules femmes à y figurer.
C’est
avec Degas, Pissarro et Félix Bracquemond qu’elle revient à la gravure dans
l’objectif de participer au projet d’une revue intitulée Le Jour et la Nuit. Les quatre artistes recherchaient de nouveaux
effets en travaillant de manière innovante les surfaces des plaques de gravure,
dans l’esprit de la peinture impressionniste. Le projet ne se réalisera finalement
pas mais il permit à Mary d’approfondir plusieurs techniques, pointe sèche,
vernis mou et aquatinte et de produire, à cette occasion, deux estampes qui
suscitèrent l’admiration de ses amis :
Pour le même projet, Degas exécute cette estampe, destinée à figurer dans le premier numéro de la revue et qui représente Mary et sa sœur :
Les estampes, dont la Femme à l’éventail, constituent la moitié des seize œuvres que Mary présente à l’exposition impressionniste de 1880, où on pouvait aussi voir Le Thé :
Si l’on se fonde sur le site « Salons » du musée d’Orsay, cette toile a été présentée à celui de 1880 sous le titre Portrait de Mme C… Je dois avouer mon étonnement car on peut difficilement prétendre avoir la moindre idée du « portrait » de cette éventuelle Mme C… D’ailleurs, le LACMA, où ce tableau est conservé, l’intitule Mère sur le point de laver son enfant endormi. En tout état de cause, ce tableau serait le premier exemple d’un thème traité de façon particulièrement récurrente par Mary, les mères avec enfants. Il est très caractéristique : l’enfant est présenté avec un grand naturel et les mères enlacent, caressent, embrassent.
Ces très nombreuses scènes maternelles sont celles que l’on trouve le plus fréquemment représentées à propos de son travail, je n’insiste donc pas, sauf pour dire que ce thème est revendiqué par Mary qui pense que les femmes sont les mieux à même de représenter la féminité. Elle en fait même un des enjeux de son art.
Je place ici ce beau pastel qui me paraît correspondre à son expression de l’époque.
A l’exposition impressionniste de 1881, Mary montre quelques huiles dont deux portraits de sa sœur Lydia, intitulés Le Jardin et l'Automne et de nombreux pastels, comme Mère et Enfant (ci-dessus). Le célèbre marchand d'art, Paul Durand-Ruel commence à acquérir les œuvres de Mary.
Les années 1882 et 1883 sont marquées par le deuil : Lydia meurt le 7 novembre 1882 et Edouard Manet décède le 30 avril 1883. Les toiles de Mary ne retrouvent les cimaises qu’en mai 1886, pour la dernière exposition impressionniste, avec Enfants sur la plage, une Etude très remarquée et Jeune fille à la fenêtre.
Mary participe aussi, avec trois œuvres, à la première exposition impressionniste organisée à New York par Durand-Ruel. Il est probable que cela l’a aidée à se faire reconnaître de la haute société américaine dont elle est issue et avec laquelle elle est restée en contact.
La
même année, elle a aussi exécuté ce portait de petite fille au charme duquel on résiste
difficilement …
« De larges coups de pinceau visibles forment des motifs abstraits sur les manches blanches du chemisier et de la blouse. La peinture a été appliquée rapidement et directement sur la toile, d’une manière appelée alla prima, qui donne une apparence de spontanéité à l’œuvre. » (Extrait de la notice du musée)
Au début de l’année 1887, la famille Cassatt s’installe au 10 rue de Marignan où Mary peut disposer d’un atelier. Elle achète un presse à taille-douce et va se concentrer sur son travail de gravure. La Bibliothèque nationale de France en conserve de nombreux exemples, comme celui-ci, qu’on peut voir sur le site de Gallica :
Une
série de ses pointes-sèches est présentée pour la première fois aux Etats-Unis
dans une exposition organisée par Durand-Ruel à Boston.
En 1889, Mary participe à la première exposition de la société des peintres - graveurs à Paris. Parallèlement elle commence à exercer une activité de conseillère artistique, notamment auprès d’Henry Osborne Havemeyer, « le roi du sucre de New York », et collabore avec Durand-Ruel qui vient s’ouvrir une galerie à New York.
Mais c’est surtout à partir de 1890 et de sa visite en compagnie de Berthe Morisot à l’exposition de gravure japonaise organisée par l’Ecole des beaux-arts de Paris, que le style de Mary va fortement évoluer. Elle travaille en couleur à l’aquatinte qu’elle retouche ensuite à la pointe sèche et obtient des rendus d’une qualité exceptionnelle qui seront très recherchés. En voici quelques-unes (voir aussi le site Gallica) :
Pointe sèche, vernis mou et aquitaine en couleurs, 35,9 x 26,3 cm
Pointe-sèche, vernis mou et aquatinte en couleur, 6e état, 36,7 x 26,8 cm
Féministe engagée, Mary reçoit en 1891 une commande pour le Pavillon de la femme à l’Exposition universelle de Chicago de 1893 : la réalisation d’un décor mural monumental de quatre mètres de haut sur dix-huit de long, ayant pour sujet une allégorie à la gloire de la femme moderne, tandis que sa compatriote, Mary Fairchild MacMonnies, doit réaliser le pendant sur la femme primitive.
Après quelques hésitations, elle accepte et installe un atelier dans une dépendance du château de Bachivillers dans l’Oise, qu’elle a loué pour l’été.
Son décor est en trois panneaux : le panneau central représente « Les jeunes femmes cueillant les fruits de la connaissance », flanqué de « Jeunes filles à la recherche de la renommée » à gauche, avec « Les arts, la musique et la danse », à droite. Les personnages étaient des femmes contemporaines, dessinées de façon naturaliste.
Elle enverra l’œuvre à Chicago, mais n’assistera pas à l’inauguration.
L’accueil critique sera assez négatif, on lui reprocha notamment de n’avoir intégré aucun homme. Elle répondit que les images d’hommes, « dans toute leur vigueur », apparaissaient déjà partout et que c’était l’occasion de représenter le point de vue de la femme « la douceur de l’enfance, le charme de la féminité … si je n’ai pas été absolument féminine, alors j’ai échoué. » Aujourd’hui, son « absolument féminin » est sans doute un peu désuet mais son désir de magnifier sans mièvrerie le travail des femmes saisissant et cueillant les fruits (du savoir ?), fait encore écho à notre sensibilité.
Il ne reste de ce travail que de mauvaises photos, les œuvres ont disparu.
Depuis la première mise en ligne de cette notice, j'ai pu cependant faire une capture d’écran d'un reportage présenté dans l’exposition « Le décor impressionniste »
qui s’est tenue au musée de l’Orangerie à Paris (mars-juillet 2022). On y voit
une toile qui constitue probablement une étude du sujet central et
permet de se faire une idée de l’ensemble du panneau décoratif :
Durand-Ruel organise la première exposition individuelle de Mary, avec plus de quatre-vingt-dix œuvres, à Paris. Là encore, Mary ne rencontre pas le succès escompté…
Elle fait l’acquisition du château de Beaufresne au Mesnil-Théribus en 1894, y fait réaliser de nombreux aménagements de confort et embellit le parc de nombreuses plantations. C’est là qu’elle passe tous les étés et peint, près de son bassin peuplé de canards, quelques toiles saisissant les scènes joyeuses qu’ils suscitent.
Son style continue à évoluer, avec de longs coups de pinceau énergiques et l’usage de couleurs complémentaires, vert et rouge, orange et bleu, pour suggérer l’ondulation des vaguelettes aux reflets brisés, impressionniste.
Tandis que dans cette toile de la même année, l’influence
de l’art japonais est sensible dans la ligne d'horizon placée très haut, l'élimination
des détails et un travail des surfaces en aplat.
Elle
continue son travail à l’aquarelle et ses portraits d’enfants à l'huile très caractéristiques. Là encore, son style a évolué, plus proche de l’ébauche, avec une part de
toile laissée en réserve.
Huile sur toile, 61 x 52.1 cm
Rhode Island School of Design, Providence, Rhode Island
Et j'en profite pour montrer cette superbe pointe sèche :
La fin de sa carrière est positive au plan de sa reconnaissance artistique :
En 1908, elle expose des pastels chez le marchand Ambroise Vollard, qui a constitué une collection très importante de ses œuvres.
Sa première biographie paraît en 1913, la ville de Philadelphie la couvre de distinctions honorifiques et elle reçoit la Légion d’honneur en 1904. Cependant, malade, elle cesse de peindre en 1914 et devient aveugle en 1921…
Mary Cassatt meurt le
14 juin 1926, à l’âge de quatre-vingt-trois ans, dans sa propriété du Mesnil-Théribus.
*
Mary Cassatt est généralement classée dans les expressionnistes et si sa technique l’est sûrement - du moins dans les années 1880 - elle tenait, comme Degas, à être considérée comme indépendante. Cela n’a sans doute pas aidé à sa reconnaissance en Europe et même Degas disait à son propos : « Je ne supporte pas qu’une femme dessine aussi bien ! »
Très célèbre aux Etats-Unis où l’on trouve ses œuvres dans toutes les grandes collections, Mary Cassatt reste assez méconnue en France : elle est peu présente dans les collections nationales (le musée d’Orsay ne conserve que quatre œuvres mineures, si on se fonde sur son site de collections).
En revanche, Louis Vauxcelles lui a rendu un vibrant hommage en 1937 : « Le conservateur du musée du Jeu de Paume, M. André Dezarrois, s'apprête à nous offrir une exposition dont les éléments nous sont connus, mais qui n'a jamais été constituée en son ensemble : celle de l'art féminin, en Amérique et en Europe, la France exceptée bien entendu puisque le musée des Tuileries n'est, on le sait, que le Luxembourg des étrangers. Il est regrettable qu'on ne puisse, pour établir d'intéressantes comparaisons, voir en même temps au musée une exposition où nos meilleures « peinteresses et sculptrices », de Berthe Morisot à Louise Hervieu, en passant par Marie Bracquemond, Victoria Dubourg, Eva Gonzalès, Maria Duhem, Jacqueline Marval, Lucie Cousturier, Jane Poupelet, Charlotte Besnard et Céline Lepage à Camille Claudel, Suzanne Valadon, Marie Laurencin, Odette des Garets, Emilie Charmy, Hélène Marre, Marguerite Crissay, Antoinette Destrem, Marguerite Louppe, Chériane, Valentine Prax, Marie-Louise Siméon, Henriette Deloras, voisineraient avec leurs consœurs des autres pays.
Parmi les étrangères, Mmes Cecilia Beaux, Romaine Brooks, feue Marie Bashkirtseff, Chana Orloff, Vera Rocklin, Bessie Davidson, brilleront d'un vif éclat. Mais, au ciel de ces constellations, resplendira d'abord et surtout Miss Mary Cassatt.
Certes, Miss Cassatt fut une étrangère authentique, Américaine, Pensylvanienne, native de Pittsburg. Mais elle a été intimement liée au mouvement impressionniste, et sa carrière - influencée par son maître et ami M. Degas - s'est déroulée en notre pays avec une si affectueuse continuité, que nous sommes presque en droit de la revendiquer. (…)
Ce fut en France qu'elle connut Monet, Renoir, Pissarro et Degas. Elle demanda des conseils à ce dernier, et, fait extraordinaire, il ne les lui refusa point. On peut dire qu'elle fut, avec Lautrec, Forain et feu Ernest Rouart, une des rares personnes à qui le peintre des danseuses et des jockeys, misanthrope - et misogyne endurci - réserva ses précieuses directives. Degas découvrit sa future élève au Salon de 1874.
Si l'on excepte les petits rats d'Opéra - qui sont plus souvent des femmes précoces, si je puis ainsi dire, que de véritables jeunes filles ou des enfants - Degas n'a guère été le peintre de l'enfance. Cet homme d'un immense savoir ne se sentait guère attiré vers les petits. Et, dans le groupe aux destinées duquel il s'associa par affinités personnelles et mépris de l'académisme, il laissa à Renoir, à Berthe Morisot et à Mary Cassatt le privilège charmant de portraiturer les joues potelées, les tresses blondes et la candeur. Mais si Renoir peint des fillettes - les siennes de préférence - tels d'heureux petits animaux ; si Berthe Morisot nous décrit les ébats des adolescentes rieuses qui se poursuivent, en robes d'organdi et chapeaux de paille, dans les allées d'un jardin normand, Miss Cassatt se spécialisa volontiers dans la représentation des toutes premières années humaines. (…) Elle est aussi une peintre excellent de la féminité. Telle toile de sa main, la Brodeuse, qui obtint un légitime succès, est digne de rivaliser avec les plus séduisantes effigies de l'école américaine, à laquelle ses origines la rattachaient. Et pour notre part, nous ne savons rien dans la production d'un Sargent, qui vaille cette toile d'un mouvement juste et d'une charmante expression. La Brodeuse, enveloppée d'un ample châle, coiffée d'un grand chapeau blanc, est assise à l'entrée d'une allée fleurie. Le visage est légèrement apparent dans l'air lumineux, et l'attitude générale, d'un doux alanguissement.
Telle fut cette très rare artiste dont un ensemble, au Salon des femmes peintres
étrangères, ne manquera pas, sous peu de jours, d'enchanter les visiteurs du
musée du Jeu de Paume. » (Louis Vauxcelles, « Miss Mary Cassatt »,
Le Monde illustré, 12 février 1937, p.133)
Depuis, il semble que Mary n'ait bénéficié, en France, que d'une seule exposition, au musée Jacquemart-André « Mary Cassatt, une impressionniste américaine à Paris », en 2018.
Je termine, bien sûr, avec une nature morte, la seule qu'elle paraît avoir réalisée.
*
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